vignette|280px|Marcia peint son autoportrait, enluminure du Maître du Couronnement de la Vierge, connue en France en 1403, figurant dans la traduction de l'ouvrage de Boccace (1374). Paris, Bibliothèque nationale de France.
Un autoportrait est la représentation imagée d'une personne par elle-même : dessin, peinture, gravure, sculpture, écriture et, depuis la seconde moitié du , photographie (selfie en anglais).
L'autoportrait est apparu en Europe tant que genre artistique à partir de la fin du . : d'abord selon le procédé du caméo (insertion du portrait dans des compositions de grands formats) puis, à la fin du , de façon cette fois totalement indépendante.
L'autoportrait émerge essentiellement en raison de deux facteurs. Le premier, d'ordre technique, est le développement de la miroiterie, qui permet à un plus grand nombre d'individus de découvrir l'apparence de leur visage ; le second, de nature anthropologique, concerne le changement de statut social du fabricant d'images qui, d'artisan anonyme et serviteur de l'Église qu'il était, se transforme en quelques années à peine en artiste courtisé par les puissants et qui estime finalement légitime le fait de se représenter soi-même en tant que « sujet » du tableau.
On peut donc l'analyser selon deux voies à la fois distinctes et complémentaires : d'une part une approche artistique, qui concerne la façon dont « le portraituré » entend s'exposer au regard d'autrui et la façon dont « le portraitiste » s'y prend ; d'autre part une approche chronologique, qui concerne cette fois l'évolution du genre depuis son émergence jusqu'à nos jours, ceci en corrélation avec l'évolution de la société elle-même.
À la différence de tous les autres genres artistiques, l'autoportrait présente la particularité que celui qui réalise l'œuvre (le « fabricant »), celui qu'elle représente (le sujet) et celui qui en est à l'initiative (le commanditaire) ne sont qu'une seule et même personne. Avec l'apparition des réseaux sociaux et du selfie au début du , un quatrième « membre » se greffe sur cette trinité : le diffuseurSylvie Lecoq-Ramond, Stéphane Paccoud, Dorit Schäfer, Autoportraits : de Rembrandt au selfie, Cologne, Snoeck, 2016..
De l'origine à l'évolution d'un genre Les arts plastiques ont cours depuis les temps les plus reculés mais ce n'est pourtant qu'à partir de la fin du que l'on peut désigner l'autoportrait comme un genre artistique à proprement parler.
Deux raisons, principalement, expliquent le caractère tardif de cette éclosion : d'une part le perfectionnement des techniques de miroiterie et leur démocratisation : les miroirs devenant accessibles à un plus grand nombre de personnes, celles-ci peuvent découvrir leur propre visage ; d'autre part et surtout le changement de statut social du fabricant d'images : sa mutation de simple artisan anonyme au service de l'Église en artiste reconnu, renommé, voire encensé par les papes, les princes et les banquiers... donc enclin à se représenter lui-même.
Caractéristique de la culture occidentaleHervé Loilier, Histoire de l'Art occidental, Ellipses, 2003 Chapitre 4., la pratique de l'autoportrait prolonge de peu celle du portrait celui-ci étant défini comme la représentation d'un personnage ayant réellement existé (pratique qui était utilisée dans l'Antiquité mais qui avait été abandonnée pendant tout le Moyen Âge ; d'où le terme « Renaissance », associé au ).
Enfin, le terme « autoportrait » (écrit « auto-portrait ») n'apparaît pour la première fois qu'en 1928 et concerne la littérature..
Origine Au Moyen Âge, en effet, la société occidentale est entièrement façonnée par le christianisme depuis que celui-ci est devenu religion d'État tout à la fin de l'Empire romain, au , sous l'Empereur Constantin, après que ce dernier s'y est converti. Et pendant une dizaine de siècles, les images qui illustrent les psautiers, mais surtout les vitraux, les mosaïques, les fresques et les retables qui peuplent les églises et les cathédrales ont pour fonction première de raconter des histoires ; plus exactement de rapporter les histoires qui ponctuent le livre de référence par excellence : la Bible. Et malgré divers moments particulièrement critiques, notamment pendant la période de l'iconoclasme, aux , la fonction des images reste inchangée : transmettre le message d'un gros livre à des personnes illettrées. Toutes ces images sont donc des documents, au sens premier du terme (doceo signifie en latin enseigner). Et les artisans qui les réalisent n'ont d'autre préoccupation que de restituer fidèlement (fides signifie foi) le sens des récits bibliques, la question de la ressemblance avec les protagonistes de la Bible ne se posant pas puisque ceux-ci sont morts depuis longtemps. Les images, de façon générale, ont donc une valeur commémorative : toutes renvoient à un passé révolu mais dont chacun ressent le besoin de maintenir présent.
Or différents événements se produisent à la fin du Moyen Âge qui modifient profondément le rapport au temps : la notion de temps présent gagne les mentalités : « l'art » devient « moderne », au sens où le mot latin se traduit par récent ou actuel. Ce processus est complexe et, précisément, s'étale dans le temps. On peut toutefois retenir deux événements marquants, consécutifs et aux effets convergents : thumb|115px|left|Ugolino di Nerio, Portrait de Marie-Madeleine, peint à Sienne vers 1320 (tradition byzantine). thumb|180px|Souvent considéré comme un précurseur de la peinture moderne, Giotto est de fait un des premiers Européens à traduire des émotions à travers l'expression d'un visage.Joachim chassé du Temple, église de l'Arena, Padoue, 1304. Au pour des raisons démographiques, le commerce s'est développé dans des proportions inédites. Une nouvelle classe sociale a émergé, la bourgeoisie, qui a pris une place majeure dans la cité dans la mesure où elle était la créancière des monarques et des seigneursSimone Roux, Les racines de la bourgeoisie, Sulliver, 2011 (première partie).. Elle s'est ainsi peu à peu imposée comme une nouvelle forme de pouvoir, face à ceux de l'Église (pouvoir spirituel) et des États (pouvoir temporel) : le pouvoir économique. Cette nouvelle classe sociale s'est montrée cultivée et il s'en est dégagé une véritable élite intellectuelle. Au début du , François d'Assise (dont le père faisait partie la riche bourgeoisie commerçante) a créé un nouveau courant de pensée au sein de l'Église, désignant la nature comme la « création de Dieu », la présentant par conséquent comme belle, respectable et méritant d'être contemplée. À la fin du siècle, le peintre Giotto s'est fait l'interprète de François d'Assise : ses peintures montrent des personnages évoluant dans des paysages (et non plus devant des fonds dorés, comme c'était jusqu'alors l'usage) et leurs visages expriment des sentiments et des émotions (ce qui constituait une rupture totale avec le hiératisme et les stéréotypes de l'art byzantin, répandu alors - illustration de gauche).
Bien qu'apparemment sans rapport, ces deux événements sont liés car la nouvelle manière de peindre, introduite par Giotto, va connaître un succès profond et durable auprès de la bourgeoisie : elle illustre en effet sa façon de penser. Car, pour pouvoir commercer librement, il importe d'être ouvert sur le monde, quitte à mettre de côté les préoccupations religieuses. Ainsi, lorsqu'il réalise les toutes premières peintures de paysage au pour le gouvernement de la ville de Sienne, Ambrogio Lorenzetti se base « Un inventeur de la modernité », Amateur d'Art, 6 septembre 2011..
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Émergence Ces différents changements s'opèrent dans le cadre d'un processus qualifié de sécularisation : les références à la transcendance (Dieu, l'âme, la religion...) passent peu à peu au second plan par rapport aux considérations matériellesMichèle Mat (dir.), Sécularisation, Éditions de l'Université de Bruxelles, 1984.. thumb|105px|Autoportrait de Peter Parler, vers 1380 à Prague. Subrepticement, les fabricants d'images s'affranchissent de l'autorité ecclésiale, à commencer dans le cadre religieux lui-même, lorsque les architectes des cathédrales y insèrent leurs bustes, tel Peter Parler, vers 1380, dans le triforium de la cathédrale Saint Guy à PragueYves Gallet, Autoportrait et représentation de soi au Moyen Âge : le cas de Matthieu d’Arras à la cathédrale Saint-Guy de Prague, Le Moyen Âge, 2016/1 (Tome CXXII), .. C'est également le cas, vers 1398-1399, du fresquiste siennois Cola Petruccioli lorsque, dans la basilique Saint Dominique à Pérouse, il se représente dans un quadrilobe, tenant à la main, ostensiblement, un godet de peinture et un pinceau : une façon de s'identifier clairement comme le « peintre des lieux » ou, tout simplement, « un peintre fier de son activité ».
Ils acquièrent une certaine indépendance intellectuelle et morale, affirment leurs personnalités, leur « moi », éprouvant le sentiment de ce qui les singularise, les différencie d'autrui, les rendent individusBrigitte-Miriam Bedos-Rezak et Dominique Iogna-Prat, L’individu au Moyen Âge, Individuation et individualisation avant la modernité, Aubier, 2005.. Alors qu'ils n'étaient jusqu'alors que de simples artisans anonymes au service de l'Église, ils vont devenir des artistes au sens plein du terme, signant leurs œuvres de leurs noms puis, finalement, s'y représentant.
Un effet s'observe alors, d'ordre esthétique mais directement lié à la transformation de la société. Au fur et à mesure que la bourgeoisie naissante y prend une part croissante (à force de s'enrichir du commerce et de la banque) et qu'elle prend le relais de l'Église en matière de mécénat, les artistes qui entrent à son service au début du adoptent une esthétique réaliste, en phase directe avec le « monde sensible » et non plus avec celui des idées religieuses. Un siècle plus tôt l'Italien Giotto avait amorcé cette transition, mais il opérait alors de façon empirique ; les artistes du premier Quattrocento, eux, développent de nouvelles techniques durant la décennie 1420, afin d'augmenter le degré de réalisme : le système de la perspective linéaire en Toscane et la peinture à l'huile dans les Flandres.
Toutefois, la représentation de soi ne se fait pas sans transition : que ce soit en Toscane comme dans les Flandres, les peintres de la première moitié du ne développent pas immédiatement l'autoportrait autonome en tant que genre, c'est-à-dire constituant le sujet de l'œuvre à part entière, de façon exclusive, sous le modèle du portrait en buste : lorsqu'ils en viennent à représenter leur visage, c'est en effet d'abord sous la forme d'un détail s'inscrivant dans des tableaux ou des fresques de grand format et racontant des histoires. Cette insertion a la valeur d'une signature, exactement comme certains sculpteurs de fin du siècle précédent inséraient leur buste à un certain endroit de la cathédrale. Cette tradition se perpétuera du reste tout au fil du siècle (et on la retrouvera beaucoup plus tard, dans l'histoire du cinéma, à travers le caméo).
Il est souvent avancé que L'Homme au turban rouge du Flamand Van Eyck, en 1436, constitue le premier autoportrait indépendant (c'est-à-dire pas ).. L'apparition du portrait indépendant en tant que genre à cette époque, puis dans les années 1480 (Filippino Lippi en Italie, Albrecht Dürer en Allemagne) constitue toutefois l'une des principales caractéristiques de cette mutation de la société qui gagne l'Europe occidentale et que l'on désignera plus tard sous le terme « humanisme ».
L'anthropologue David Le Breton analyse ce processus :.
thumb|160px|Giorgio Vasari, entouré de ses artistes, Florence, Palais Vecchio. L'artiste place son protecteur au centre du tableau... mais se représente lui-même au premier plan.
Le philosophe Bernard Legros analyse ce processus d'individuation :