Les Parapluies de Cherbourg est un film de drame romantique musical franco-ouest-allemand de Jacques Demy sorti en 1964.

Premier des deux films entièrement chantés de Jacques Demy, avec Une chambre en ville (1982), il associe les partis pris irréalistes assumés d'un film . (dialogues intégralement chantés sur la musique de Michel Legrand, décors aux couleurs saturées accordées aux tenues des personnages) et le souci de rendre compte des réalités économiques, sociales et politiques, en situant le film dans un contexte historique précis, marqué notamment par l'appel du contingent pour participer à la guerre d'Algérie, qu'il est un des rares films français à évoquer.

Lauréat du prix Louis-Delluc en 1963, récompensé par une Palme d'or au festival de Cannes de 1964, ce film connaît un immense succès critique et populaire, en France et dans le monde puis est ensuite adapté à plusieurs reprises au théâtre, entre autres à New York et Paris, malgré quelques critiques contre certains des choix esthétiques de Jacques Demy.

Il offre son premier grand rôle à Catherine Deneuve, dont il lance la carrière. Elle déclare plus tard qu'à cette époque jusqu'à sa rencontre avec Jacques Demy, elle n'est pas sûre de vouloir continuer dans le cinéma.. Par la suite, elle va tourner à nouveau pour lui, dans Les Demoiselles de Rochefort et dans Peau d'Âne.

Synopsis

Le film comporte plusieurs indications de date (de « » à « ») et est explicitement découpé en trois parties par des intertitres, reproduits ci-dessous.

Première partie : le départ

vignette|droite|redresse|Tournage à Cherbourg de la scène du carnaval.

Novembre 1957. Geneviève Émery, dix-sept ans, vit avec sa mère, jeune veuve qui tient une boutique de parapluies rue Tour-Carrée, Les Parapluies de Cherbourg. Geneviève est amoureuse de Guy, mécanicien dans un garage. Sa mère désapprouve cette relation quand elle l'apprend, notamment parce qu'il n'a pas « fait son régiment ».

Le jeune homme est élevé par sa tante et marraine, Élise, gravement malade., qui est soignée par une jeune femme, Madeleine.

Devant régler une facture très élevée, la mère de Geneviève décide de vendre un collier. Le bijoutier chez qui elles se rendent refuse l'achat, mais un courtier international présent, Roland Cassard (qui a été amoureux de la danseuse Lola, à Nantes) leur offre son aide.

Peu après, Guy reçoit sa feuille de route pour le service militaire : il doit partir pour deux ansLe service militaire dure deux ans (24 mois) à l'époque de la guerre d'Algérie et atteint même 28 mois.. Les amoureux deviennent alors amants. Le lendemain, ils se font des adieux poignants sur un quai de la gare de Cherbourg.

redresse|vignette|left|À la même adresse, un magasin de tissus a remplacé la boutique du film.

Deuxième partie : l'absence

Affecté à un secteur dangereux, Guy écrit rarement. Enceinte hors mariage de Guy, désemparée parce qu'elle a peu de nouvelles, Geneviève est exposée au charme de Roland Cassard, un négociant en pierres précieuses de nouveau de passage à Cherbourg en . Après quelques mois, sous l'influence de sa mère endettée lui faisant valoir l'avantage social d'un tel mariage et voyant qu'il est sincèrement épris, car il accepte l'enfant à naître comme le sien, elle accepte de l'épouser.

Ils quittent Cherbourg pour s'installer à Paris.

Troisième partie : le retour

Blessé à la jambe, Guy est réformé en . Rentré à Cherbourg, il découvre que la boutique est en train d'être transformée en blanchisserie automatique (« Lav' Net ») et que Madame Émery et sa fille ont quitté la ville.

Il passe par une phase d'accablement, quitte le travail de mécanicien qu'il a repris, se met à boire et va même dans un bar du port où il rencontre une prostituée, « Jenny ». Mais la mort de sa tante amène un rapprochement avec Madeleine, qu'il épouse. Ils ont un fils, François. Avec l'argent de l'héritage laissé par Élise, Guy et sa femme prennent en gérance une station-service à l'entrée de Cherbourg.

Quatre ans plus tard, la veille de Noël 1963, Geneviève rentre d’Anjou et fait au dernier moment le détour par Cherbourg avec sa fille Françoise, l'enfant de Guy. Elle s'arrête par hasard dans la station-service, alors que Madeleine est partie en ville. Assumant leurs conditions respectives, ils évoquent à peine leur ancien amour ; après que Geneviève est repartie, Madeleine et François reviennent et tous trois font une bataille de boules de neige devant la station-service.

Fiche technique vignette|redresse|droite|alt=Michel Legrand|Michel Legrand, le compositeur de la musique du film. Titre : Les Parapluies de Cherbourg Réalisation : Jacques Demy, assisté de Jean-Paul Savignac Scénario : Jacques Demy Musique : Michel Legrand Paroles : Jacques Demy Direction musicale : Michel Legrand Décors : Bernard Evein, assisté de Pierre Lecavelier Costumes : Jacqueline Moreau Photographie : Jean Rabier Montage : Anne-Marie Cotret, assistée de Monique Teisseire Production : Mag Bodard, Gilbert de Goldschmidt Sociétés de production : Parc Film, Madeleine Films, Beta Film (Allemagne)Unifrance. Société de distribution : Ciné-Tamaris Pays de production : , Langue originale : français Format : couleurs (Eastmancolor) - 1,66:1 - - son stéréo Genre : mélodrameRétrospective : Le mélodrame français, site officiel de la Cinémathèque française., romance et Film musical Durée : 91 minutes Date de sortie : France : Affiche : Macario Gómez Quibus (Espagne)

Distribution redresse|vignette|alt="Danielle Licari, chanteuse et voix de Geneviève|Danielle Licari, la voix chantée de Geneviève.

Catherine Deneuve : Geneviève Émery Nino Castelnuovo : Guy Foucher Anne Vernon : Madame Émery, la mère de Geneviève Mireille Perrey : Tante Élise, la marraine de Guy Marc Michel : Roland Cassard, le futur époux de Geneviève Ellen Farner : Madeleine Harald Wolff : M. Dubourg, le joaillier Jean Champion : Aubin, le patron du garage où travaille Guy Pierre Caden : Bernard, un mécanicien Jean-Pierre Dorat : Jean, un mécanicien Jane Carat : Jenny Philippe Dumat : le client du garage Dorothée Blanck : l'entraîneuse au café Gisèle Grandpré : Madame Germaine Roger Perrinoz : le patron du café Myriam Michelson : une jeune fille dans le café Jean-Paul Chizat : Pierre, un collègue de Guy Patrick Bricard : le serveur du dancing Rosalie Varda : Françoise, la fille de Geneviève et de Guy Hervé Legrand : François, le fils de Madeleine et de Guy

Interprètes des chansons Danielle Licari : Geneviève Émery José Bartel : Guy Foucher Christiane Legrand : Madame Émery Claire Leclerc : Tante Élise Claudine Meunier : Madeleine Georges Blaness : Roland Cassard Jean Cussac : M. Dubourg Raoul Curet : Aubin / un déménageur Jeanette Baucomont : Ginny Michel Legrand : Bernard / le facteur Jean-Claude Briodin : Jean José Germain : le patron du café Jacques Demy : le client égaré / le serveur

Production Inspiration vignette|redresse|Les parapluies de Cherbourg ne sont pas sans rappeler ceux de Chantons sous la pluie sorti douze ans plus tôt, en particulier dans le générique d'ouverture imaginé par Demy. Cinéphile depuis son enfance., Jacques Demy nourrit son travail d'œuvres qui l'ont marqué. Robert Bresson, Jean Cocteau, Max Ophüls font partie de ces figures tutélaires, au même titre que les grands cinéastes des comédies musicales hollywoodiennes.. C'est le cas de Chantons sous la pluie. Demy cite explicitement le film de Stanley Donen et Gene Kelly dans son générique, où l'on assiste à un ballet de parapluies.. De plus, l'artifice du playback qui détermine toute la mise en scène de Demy est le sujet central du musical hollywoodien. Le soin apporté aux couleurs des décors de Cherbourg et notamment la démesure des moyens, rappellent le travail de Max Ophüls sur Lola Montès.. Émery, quant à elle, emprunte beaucoup à D. des Dames du bois de Boulogne de Bresson, notamment les espoirs qu'elle place dans le prétendant de sa fille pour assurer sa sécurité matérielle. C'est justement ce film qui aurait éveillé chez Demy la passion du cinéma.. On peut également voir dans la thématique et le scénario des Parapluies de Cherbourg une grande influence du film d'Elia Kazan La Fièvre dans le sang, sorti en 1961..

Un projet difficile à produire Le projet a déjà une longue histoire quand commence le tournage, à l'été 1963. En 1961, Demy a déjà rédigé la continuité des séquences d'un film qui s'appelle La Belle Amour. Dans les premiers brouillons, le cadre est un magasin de disques ou de gants.. Le titre définitif est trouvé en , alors que le réalisateur et Michel Legrand travaillent à élaborer la musique, ce dernier ayant convaincu Demy d'en faire un film musical et avec des dialogues intégralement chantés.. L'essentiel du dialogue et de la musique est déjà rédigé en quand Demy se rend au festival de Cannes pour tenter, en vain, de trouver un financeur..

Il se consacre en 1962 au tournage de La Baie des Anges, qui lui prend peu de temps, mais n'en oublie pas moins son drame musical. Camille Taboulay reproduit des documents qui témoignent d'au moins quatre étapes d'écriture des Parapluies entre 1961 et 1963 : continuité des séquences, récit romancé, scénario dialogué et enfin construction du film, qui s'inscrit , témoignage du travail de plus en plus pointilleux de Demy pour assurer le tournage.

Si le projet est si long à mettre en place, c'est qu' pour lui.. Sur la base du succès médiocre des comédies musicales hollywoodiennes dans l'Hexagone, les producteurs sont convaincus que ce genre n'est pas fait pour le public français, à l'exception des films à chanson portés par une vedette. Les Parapluies leur semblent donc voués à un échec commercial. Demy et Legrand font des démarches pendant de longs mois, sans succès..

vignette|gauche|redresse|alt=Photographie en noir et blanc d'une femme brune souriante d'âge moyen, en manteau élégant.|La productrice Mag Bodard (ici en 1972) en est à la première de ses collaborations aux films musicaux de Demy, pour lesquels réunir des financements ne doit jamais être chose aisée. Sur les conseils d'un ami metteur en scène de théâtre, Demy se tourne alors vers le patron du quotidien France-Soir, Pierre Lazareff. qui le présente à sa compagne Mag Bodard, nouvelle productrice, qui est vite convaincue de l'intérêt du projet de DemyLe Temps des Nababs : comment produisait-on avant la télévision ?, série documentaire de Florence Strauss, 2019, épisode 5 « Les amoureux : Mag Bodard, Jacques Perrin, Alexandre Mnouchkine et Georges Dancigers », Les Films d'ici / Le Pacte, 2019 . et ce, malgré l'échec commercial du film qu'elle vient de produire. Elle avait aimé Lola. Elle témoigne avoir été fascinée par l'histoire et . Elle trouve les financements nécessaires, , grâce à Pierre Lazareff, lequel convainc la Fox d'apporter les premiers fonds. En échange, Lazareff leur produit un reportage sur le tournage du Jour le plus long dans son émission Cinq colonnes à la une. et traite abondamment du film dans les titres de son empire de presse. L'argent manquant est trouvé grâce à l'avance sur recettes, plusieurs financements de l'Allemagne, exigeant en échange que l'actrice Ellen Farner joue le rôle de Madeleine ainsi que des emprunts auprès de la société de Mag Bodard.

Jusqu'à la fin du tournage, la situation financière reste fragile. La productrice projette régulièrement des extraits de séquence tournés afin de trouver de nouveaux fonds.. Les dirigeants de la Fox, convaincus que le film ne va connaître aucun succès commercial, veulent qu'il soit d'abord diffusé en province. Mag Bodard devra se battre et convaincre le réseau Publicis de programmer Les Parapluies à Paris. Vers l'achèvement du projet, aucun distributeur n'étant trouvé, Pierre Lazareff contacte les frères Siritzky, distributeurs qui avaient refusé le film, et les somme de s'en charger en les menaçant de ne plus jamais parler de leurs productions dans ses journaux le cas contraire.