vignette|redresse=1.2|Jésus enseignant la parabole de la Brebis égarée, supposée appartenir à la source Q. Gravure de Léonard Gaultier, v. 1580. La source Q, ou document Q (initiale de l'allemand signifiant « source »), ou encore source des Logia, est une source supposée perdue qui serait à l'origine des éléments communs aux Évangiles selon Matthieu et Luc mais absents de Marc. Il s'agit d'un recueil de paroles de Jésus de Nazareth qui daterait des environs de l'an 50. Ces paroles, ou Logia, s'inscrivent selon cette hypothèse dans la tradition des prédicateurs itinérants de Galilée à cette époque. Il n'existe pas de copie, même partielle, de ce document.
L'hypothèse de la source Q est l'un des fondements de la théorie des deux sources, mais aussi des diverses théories des sources multiples. Dans tous les cas, en effet, les biblistes ont défini depuis le début du plusieurs points d'accord : Matthieu et Luc ont utilisé Marc et la source Q, celle-ci était écrite en grec koinè, l'essentiel de son contenu apparaît en Matthieu et en Luc, et Luc préserve plus souvent que Matthieu l'ordre originel du texte. Plusieurs chercheurs ont postulé que Q était en fait un ensemble de sources, certaines écrites et d'autres orales. D'autres ont tenté de déterminer les étapes de sa composition.
Les synoptiques Généalogie des textes
vignette|redresse=1.3|Les deux sources de Matthieu et de Luc : Marc et la source Q, auxquels s'ajoutent leurs contenus spécifiques (le Sondergut). Les biblistes du se sont accordés sur le fait que deux des Évangiles synoptiques (Matthieu et Luc), pourtant rédigés séparément, ont en commun de nombreux passages absents des sources d'inspiration qui leur sont traditionnellement attribuées : l'Évangile selon Marc et l'Ancien Testament. Ce constat a suggéré l'existence d'une seconde source commune, dite « source Q » (de l'allemand Quelle qui signifie « source »). Ce texte hypothétique (également nommé « document Q », « recueil Q » et, depuis la fin du , « source des Logia », c’est-à-dire « paroles » en grec) semble avoir été essentiellement un recueil des paroles de Jésus de Nazareth. Avec l'hypothèse de l'antériorité de Marc, celle de la source Q est constitutive de ce que l'exégèse historico-critique appelle la théorie des deux sources.
La théorie des deux sources est la solution la plus généralement reçue au problème synoptique, qui touche aux influences littéraires entre les trois premiers Évangiles canoniques (Marc, Matthieu et Luc), dits Évangiles synoptiquesF. L. Cross (éd.), « Q », The Oxford Dictionary of the Christian Church New York, Oxford University Press, 2005.. Ces influences sont sensibles à travers les similitudes dans le choix des mots et l’ordre même de ces mots dans les phrases. Le « problème synoptique » concerne l'origine et la nature de ces relations. D’après la théorie des deux sources, non seulement Matthieu et Luc s'appuient tous deux sur Marc, indépendamment l'un de l'autre, mais les analogies entre Matthieu et Luc qu'on ne retrouve pas en Marc permettent de supposer l'existence d'une seconde source, dénommée « Q »Katharina Ceming, Jürgen Werlitz, Die verbotenen Evangelien. Apokryphe Schriften, Marix-Verlag, Wiesbaden, 2008 , p. 20..
Les quatre Évangiles canoniques
De tous les évangiles rédigés au cours des premiers siècles du christianisme, seuls quatre sont aujourd'hui reçus dans le canon du Nouveau Testament : les Évangiles selon Marc, Matthieu, Luc et Jean. Les trois premiers sont de composition similaire : ils rapportent les mêmes faits et anecdotes sur Jésus, suivent globalement la même trame narrative et recourent au même lexique. Compte tenu de leurs nombreuses similitudes, ces trois œuvres sont appelées Évangiles synoptiques ou simplement les « synoptiques ». Le qualificatif de « synoptique » vient d'un mot grec signifiant « vu ensemble ».
L’Évangile selon Jean, au contraire, a depuis longtemps été reconnu comme distinct des trois premiers, tant par l’originalité de ses thèmes, de son contenu, de l'intervalle de temps qu'il recouvre, que par l’ordre narratif et le style mais aussi par la date de sa rédaction. Clément d'Alexandrie résumait le caractère singulier de ce texte de la façon suivante : Cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre VI, , §7..
Les trois Évangiles synoptiques
Les Évangiles synoptiques offrent de nombreux parallèles entre eux : ainsi près de 80 % des versets de Marc se retrouvent chez Matthieu et Luc<ref>A. M. Honoré, « A Statistical Study of the Synoptic Problem », dans Novum Testamentum. 10 Aug.-July (1968): 95-147. À la page 96, Honoré compare les similitudes entre les trois évangiles sur l'aspect du nombre de mots.</ref>. Comme le contenu est présent dans les trois synoptiques, on parle de « triple tradition ». Les passages de la triple tradition sont essentiellement narratifs mais ils contiennent également quelques paroles du Christ.
Cependant, on rencontre aussi de nombreux passages identiques entre Matthieu et Luc, mais absents de Marc. Près de 25 % des versets de Matthieu trouvent un écho chez Luc, mais non chez Marc. Les passages communs entre Matthieu et Luc sont référencés comme la « double tradition ».
Selon les chiffres indiqués par Daniel Marguerat, l'Évangile selon Matthieu (texte de versets) reprend versets de Marc sur ; et celui de Luc (texte de versets), environ sur . Seuls versets restent propres à Marc. Au total, le texte de Marc se retrouve presque en entier dans les deux autres synoptiques, soit versets sur Daniel Marguerat, Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 , chapitre 2, « Le problème synoptique », p. 32..
Le problème synoptique
Les liens entre les trois synoptiques dépassent la simple analogie de point de vue, car non seulement ces Évangiles rapportent les mêmes histoires, mais ils les présentent presque systématiquement dans le même ordre, et parfois en usant précisément des mêmes mots, au point que certains passages sont mot à mot identiques.
Ces similitudes sont trop profondes pour n'être que de simples coïncidences : plusieurs témoins d'une même scène n'en donnent généralement pas exactement le même récit, et surtout chacun d'entre eux emploie un vocabulaire et un registre qui lui sont propres. Cette observation amène à supposer une parenté littéraire entre les trois synoptiques.
La nature précise des liens entre les Évangiles selon Marc, Matthieu et Luc constitue ce que l’on appelle le problème synoptique. La formulation de ce questionnement, et les tentatives de réponse remontent aux premiers siècles. Par exemple, vers l'année 400, Augustin s'est efforcé de résoudre cette énigme dans son ouvrage De consensu evangelistarum en avançant que l'Évangile selon Matthieu avait été écrit en premier, puis que Marc se serait appuyé sur le récit de Matthieu, et qu'enfin Luc à son tour s'inspirait de Matthieu et de Marc. Cette « hypothèse augustinienne » n'est plus retenue depuis que l'exégèse biblique l'a passée au crible de la méthode historico-critique, autrement dit depuis la fin du « Sur les traces de la source des paroles de Jésus (document Q) : Une entrée dans le judéo-christianisme des trois premiers siècles » par Frédéric Amsler sur le site d'Évangile et Liberté, 2004.. Toutefois, bien qu'elle soit tombée en désuétude chez les biblistes, elle n'en représente pas moins l'une des solutions les plus connues et les plus influentes au problème synoptique.
La pluralité des sources L'antériorité de Marc et la triple tradition
Un pas important dans la résolution du problème synoptique a été franchi avec la reconnaissance de l'antériorité de Marc sur les autres Évangiles. Plusieurs indices témoignent de cette antériorité.
L'Évangile selon Marc est le plus court : il est plus plausible d'admettre que les deux autres synoptiques, qui en reprennent toute la substance, y ont ajouté des éléments, plutôt que de supposer que Marc aurait supprimé des passages d'un des deux autres textes (car pourquoi l'aurait-il fait ?). Cet argument s'appuie sur le principe de la lectio brevior potior (« [entre deux versions] la plus brève est la plus fiable »), utilisé par la critique textuelle lors de l'établissement d'un texte et applicable en matière d'exégèse historico-critiqueHans Conzelmann et Andreas Lindemann, Guide pour l'étude du Nouveau Testament, Labor et Fides, 1999 , p. 68-69.. Le registre et la syntaxe de Marc sont moins élaborés que ceux des deux autres évangélistes (Matthieu et Luc) : ceci suggère que les deux autres Évangiles synoptiques sont des versions récrites en bonne koinè du récit de Marc ; car il n'est pas vraisemblable que Marc ait intentionnellement dégradé son modèle sur le plan littéraire. Marc cite régulièrement des phrases en araméen (qu'il traduit en grec), ce que ne font ni Matthieu, ni Luc. Plus de 80 % de l'Évangile de Marc se retrouvent chez Matthieu et 55 % chez Luc.
La plupart des biblistes s'accordent à reconnaître que l'Évangile selon Marc est le plus ancien, et qu'en outre ce texte a servi de source au moins partielle aux deux autres synoptiques. Si cette hypothèse est correcte, la « triple tradition » n'est rien d'autre que l'ensemble des passages de Marc réutilisés par les deux autres évangiles.
De la double tradition à la source Q
La thèse de l'antériorité de Marc, si elle rend bien compte de la plupart des similitudes entre les trois synoptiques, n'en explique pourtant qu'une partie, et pour cette raison elle ne répond pas complètement au problème synoptique. En effet, abstraction faite des passages supposés inspirés par Marc, il subsiste encore entre Matthieu et Luc une fraction respectable d'éléments communs. Ces éléments, rassemblés sous le terme collectif de « double tradition », consistent en des phrases aux mots identiques, utilisés dans le même ordre. Dans la mesure où on ne les retrouve pas dans le texte de Marc, des chercheurs (Marsh, Schleiermacher, Weisse) ont supposé que Matthieu et Luc s'appuyaient, d'ailleurs indépendamment, sur un second texte (d'où l'expression d’« hypothèse des deux sources »), ce second document étant appelé Q (de l'allemand Quelle qui signifie « source »).
Malgré les objections de quelques chercheurs, l’hypothèse des deux sources est aujourd'hui la solution la plus généralement avancée au problème synoptique.
Si elle est correcte, la seconde source est certainement un document écrit, car, s’il s’agissait d'une tradition orale, elle ne pourrait expliquer la similitude des mots et encore moins celle de l’ordre des mots. En outre, on a cru pouvoir avancer que cette source hypothétique, dans la version à laquelle Matthieu et Luc ont eu accès, était écrite en grec ; car si elle avait été rédigée dans une autre langue (en araméen par exemple), leurs traductions n'auraient pu à ce point coïncider. Certains chercheurs présument en outre que la source Q a précédé l’Évangile de MarcJames D G Dunn, Christianity in the Making Volume 1: Jesus Remembered. Grand Rapids, Michigan: Wm. B. Eerdmans, 2003. p. 159..
La source Q, si elle a existé, est aujourd'hui perdue, mais son contenu peut être en partie reconstitué à partir des passages communs à Matthieu et à Luc, et, parallèlement, absents de Marc. Or le texte ainsi reconstruit présente une particularité : d'une manière générale, il ne fournit aucun récit de la vie de Jésus ; il n'évoque ni sa naissance, ni le choix de douze disciples, ni sa crucifixion, ni sa résurrection. En revanche, il forme un recueil des propos et de la doctrine de Jésus. Il daterait approximativement de l'an 50Michel Quesnel, « Les sources littéraires de la vie de Jésus », in Les Origines du christianisme, éd. Gallimard, Folio Histoire, 2000..
Arguments en faveur d'une seconde source