Une chambre en ville est un film musical dramatique français écrit et réalisé par Jacques Demy, sorti en 1982.
Sur fond de grèves et de conflits sociaux, à Nantes dans les années 1950, François, un ouvrier en lutte, et Édith, une fille d'aristocrate, mal mariée à un bourgeois, s'aiment éperdument sous l'œil désabusé et impuissant de la mère d'Édith, veuve d'un colonel, chez qui François a pris la chambre en ville du titre.
Salué par la critique, mais boudé par le public à sa sortie, Une chambre en ville, entièrement chanté comme le sont Les Parapluies de Cherbourg, est beaucoup plus sombre que la plupart des films de Demy. Il exprime sa part d'ombre et permet de reconsidérer l'œuvre du réalisateur sous une autre perspective.
Synopsis vignette|redresse|alt=Photo de la rue du Roi-Albert, à Nantes ; elle est longée de bâtiments du rectilignes et blancs, on voit au fond se dresser la cathédrale de Nantes|La rue du Roi-Albert, à Nantes, où habite la colonelle et où ont lieu les affrontements.
Le film se déroule en 1955, à Nantes, en pleine grève. François Guilbaud, un ouvrier gréviste, loue une chambre en ville à , veuve d'un colonel qu'elle n'aimait pas, ruinée par les frasques de son fils mort. L'appartement se situe dans la rue du Roi-Albert, qui relie la cathédrale à la préfecture, où manifestations et affrontements se déroulent entre les grévistes et les forces de l'ordre.
Guilbaud a une liaison avec une ouvrière, Violette, qui tombe enceinte et veut se marier avec lui. Mais il ne partage pas les sentiments de la jeune femme. Un soir, il fait la rencontre d'Édith, mal mariée à Edmond Leroyer, marchand de télévisions. Édith, nue sous son manteau de fourrure, se prostitue, plus par volonté de se venger de son époux que par besoin financier. C'est le coup de foudre entre eux. Le couple passe la nuit à l'hôtel et chante son amour au petit matin. Or la jeune femme n'est autre que la fille de . Celle-ci reçoit, en pleine nuit, la visite de son gendre, qui, armé d'un rasoir, laisse éclater sa colère.
Édith et François décident de vivre ensemble, ce qui n'est pas du goût de l'aristocrate. Au cours d'une nouvelle dispute, alors qu'Édith vient chercher ses affaires, Edmond se coupe la gorge sous ses yeux. Elle se réfugie alors chez sa mère. Violette lui rend visite, au même moment Guilbaud est frappé à la tête pendant de nouveaux affrontements. Ses camarades le portent, inconscient, chez , il y meurt. Incapable d'envisager sa vie sans lui, Édith se suicide d'une balle dans la poitrine.
Fiche technique Titre original : Une chambre en ville Réalisation : Jacques Demy Scénario : Jacques Demy Musique : Michel Colombier Son : André Hervée Photographie : Jean Penzer Montage : Sabine Mamou Décors : Bernard Evein Costumes : Rosalie Varda Affiche : Philippe Lemoine Production : Christine Gouze-Rénal Société de distribution : UGC Pays de production : Langue originale : français Format : couleurs (Eastmancolor) - - 1,66:1 - Dolby Stéréo Genre : musical, drame Durée : 90 minutes Dates de sortie : France : (sortie initiale) ; (version restaurée) États-Unis : (festival du film de New York)
Distribution vignette|redresse|alt=Richard Berry à Cannes en 1996|Richard Berry, interprète de Guilbaud, ici à Cannes en 1996. Dominique Sanda : Édith Leroyer (doublée pour le chant par Florence Davis) Richard Berry : François Guilbaud (doublé pour le chant par Jacques Revaux) Michel Piccoli : Edmond Leroyer, le mari d'Édith (doublé pour le chant par Georges Blaness) Danielle Darrieux : Margaux Langlois, la mère d'Édith Fabienne Guyon : Violette Pelletier Anna Gaylor : Pelletier, la mère de Violette (doublée pour le chant par Liliane Davis) Jean-François Stévenin : Dambiel (doublé pour le chant par Aldo Frank) Jean-Louis Rolland : Ménager Marie-France Roussel : Sforza Georges Blaness : l'officier des CRS Yann Dedet : un ouvrier Nicolas Hossein : un ouvrier Gil Warga : un ouvrier Antoine Mikola : un ouvrier Marie-Pierre Feuillard : la femme à l'enfant Monique Créteur : la dame au chat Patrick Joly : l'arroseur (doublé pour le chant par Michel Colombier) Michel Colombier : un ouvrier (voix chantée) Jacques Revaux : un ouvrier (voix chantée) Daniel Epstein : un homme à la télé Jean Porcher : l'homme dans le passage Pommeraye
Production Genèse vignette|redresse|Jacques Demy dans les années 1950, période où il écrit le roman à l'origine du scénario. Jacques Demy avait commencé à écrire un roman sur le sujet, au milieu des années cinquante, puis le transforme en scénario à la fin de la décennie. Jacques Demy y témoigne : . Il met de côté ce projet, car il n'arrive pas à trouver une fin satisfaisante, sans doute parce que l'histoire est trop proche de lui et de la vie de son père. Dans le roman, et le scénario qu'il reprend en 1964, la veuve du colonel n'a pas de fille, mais un fils homosexuel attiré par Guilbaud, l'ouvrier qu'elle loge ; la fille de l'industriel contre lequel les ouvriers luttent tombe amoureuse du héros ; la colonelle se suicide après la mort de son fils dans un accident de voiture ; Guilbaud et Violette se retrouvent à la fin. Demy pense réaliser un véritable opéra mais abandonne à nouveau le projet face aux difficultés pour trouver des fonds, qui furent récurrentes tout au long de sa carrièreSelon les autobiographies de Michel Legrand, Rien n'est grave dans les aigus et J'ai le regret de vous dire oui, Jacques Demy aura toujours eu de nombreuses difficultés de financements et de productions pour tourner certains de ses films, y compris pour Les Parapluies de Cherbourg, ce qui n'est pas étranger pour accepter le film de commande Lady Oscar. L'échec d'Une chambre en ville jeta le froid auprès des producteurs, Demy se retrouva avec plusieurs scénarios ébauchés non réalisés bien que le cinéaste Claude Berri lui garantit un fond élevé pour Trois Places pour le 26..
vignette|redresse|gauche|Michel Legrand, pourtant compositeur habituel de Demy, est l'un de ceux qui ont refusé de participer à ce film.
Il réécrit l'histoire en 1973 et 1974, sous le titre Édith de Nantes (jeu de mots avec l'édit de Nantes). Le scénario se rapproche alors de la version que nous connaissons. Il envisage Catherine Deneuve dans le rôle d'Édith, Gérard Depardieu dans celui de Guilbaud, Simone Signoret pour camper la colonelle et Isabelle Huppert en Violette. Mais il se heurte à plusieurs refus, le plus frappant étant celui de Michel Legrand, son compositeur attitré, à qui le script déplaît, n'appréciant pas les thématiques sociales, y voyant l'influence d'Agnès Varda, et qui, même dans des entretiens tardifs, manifeste toujours l'hostilité envers Une chambre en ville.
La distribution aussi est marquée par les refus, celui de Catherine Deneuve, qui tenait à chanter elle-même et non plus à être doublée comme dans les films musicaux précédents. En 1979 dans Courage fuyons, l'actrice était apparue pour la première fois chantant à l'écran sans doublure.. En 1981, l'actrice explique son refus : . En 1990, son explication est légèrement différente : .
Sans les noms de Legrand, Deneuve et Depardieu — qui soutient l'actrice — Demy ne peut monter la production du film. Il doit à nouveau abandonner le projet, lâché aussi par Gaumont, qu'il avait pourtant réussi à intéresser. En effet, Daniel Toscan du Plantier, échaudé par les échecs commerciaux de films qu'il vient de produire, renonce à financer un projet aussi audacieux, d'autant que Demy, à l'époque, vient aussi d'essuyer un revers commercial avec L'Événement le plus important depuis que l'homme a marché sur la Lune. Demy regrettera que .
C'est en 1981 que le réalisateur peut enfin reprendre son projet. Il aimerait diriger à nouveau l'actrice Dominique Sanda, après le téléfilm La Naissance du jour (1980)Interview de Dominique Sanda dans Madame Figaro, 7 juillet 2007. Sanda sollicite Christine Gouze-Rénal, productrice qui se consacre à l'époque essentiellement aux œuvres télévisuelles, et belle-sœur du nouveau président de la République ; cette dernière accepte de produire le projet. Jacques Revaux, qui doublait Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort et Peau d'Âne et a entre-temps gagné en notoriété, finance la réalisation de la bande-son et prête sa voix à Richard Berry pour les chants du personnage de Guilbaud. Il aura donc fallu près de trente ans pour que le projet, au départ littéraire, aboutisse à un film.
Influences thumb|La Grève, film d'Eisenstein ayant inspiré Demy. Jacques Demy tire son inspiration de ses souvenirs. Il met en scène des lieux qu'il fréquentait, comme le passage Pommeraye où il a vécu son enfance et son adolescence à déambuler, entre autres pour aller au cinéma. Le drame est aussi traversé par l'évocation des grèves et manifestations qu'il a connues, ou dont son père lui a fait le récit. Le film puise en particulier dans les grèves de Saint-Nazaire et Nantes en 1955, mouvements des métallurgistes de la construction navale pour s'opposer à une tentative de réduction de leur paie et pour réclamer la majoration de leur rémunération au niveau de celle des ouvriers « métallos » parisiens ; bien que les négociations réussissent, les revirements du patronat provoquent des affrontements violents entre manifestants et forces de l'ordre.. L'un de ces épisodes avait conduit à la mort d'un ouvrier maçon de , Jean Rigollet, tué par les CRS. Nantes, ville traversée par l'histoire et les tensions qu'elle soulève, joue ainsi un rôle fondamental dans la construction du film.
Le réalisateur se nourrit aussi de ses souvenirs cinématographiques : Le jour se lève de Marcel Carné et Jacques Prévert, avec son ouvrier frappé par le destin ; Quai des brumes et sa passion amoureuse ainsi que son personnage d'amant pitoyable, joué par Michel Simon, qui préfigure Edmond ; Les Portes de la nuit et son héroïne qui traverse le film en vison, comme Édith, et dont certaines répliques sont reprises par Demy et . Voir ; L'Éternel Retour, scénarisé par Jean Cocteau, pour l'image finale des deux amants morts, allongés l'un à côté de l'autre ; les films de Sergueï Eisenstein pour les scènes de manifestations. Parmi les autres influences qui traversent le film, le critique Olivier Père a également noté celle du surréalisme qui a beaucoup marqué la période de formation du cinéaste. Il souligne aussi la proximité entre la figure d'Edmond, rongée par la jalousie et l'impuissance sexuelle, et les nombreux personnages similaires des films de Luis Buñuel..
Tournage vignette|alt=photo du pont transbordeur de Nantes en 1914|Le pont transbordeur de Nantes (ici en 1914) détruit en 1958 et reconstitué pour le film à l'aide d'un effet spécial appelé . Les scènes en intérieur ont été tournées aux studios de Billancourt, du au , celles en extérieur à Nantes même du 19 au . Un nouveau tournage, pour les scènes en intérieur, est effectué à Paris du au . Le budget limité empêche le tournage intégral en décor naturel. De plus, Jacques Demy s'enthousiasme à l'idée de travailler, pour la première fois, en studio. Il sera néanmoins déçu par cette expérience.
Le décorateur Bernard Evein est particulièrement vigilant sur la continuité entre les décors naturels, en extérieur, et ceux des studios. Il crée cette continuité notamment autour de la couleur bleue : .
C'est aussi le décorateur qui, avec l'aide d'un spécialiste du trucage, André Guérin, recrée pour les besoins du générique un monument disparu, le pont transbordeur de Nantes, grâce à un effet appelé . Ce procédé consiste à poser au premier plan une plaque de verre sur laquelle a été reproduite une photo du pont transbordeur détruit à la fin des années 1950, et de filmer la Loire et port de Nantes à travers la plaque, en jouant avec la perspective. Le temps du générique, ce trucage donne ainsi l'illusion que le pont enjambe à nouveau la Loire et permet au spectateur de voir la ville telle qu'elle était à l'époque de la narration.