Maurice Schérer, dit Éric Rohmer , est un réalisateur français, né le à Tulle (Corrèze) et mort le dans le . Il a réalisé vingt-trois longs métrages qui constituent une œuvre atypique et personnelle, en grande partie (les deux tiers) organisée en trois cycles : les Contes moraux, les Comédies et proverbes et les Contes des quatre saisons. Considéré, avec Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol et Jacques Rivette, comme l'une des figures majeures de la Nouvelle Vague, il a obtenu en 2001 à la Mostra de Venise un Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière.
Comme ses camarades de la Nouvelle Vague, Éric Rohmer a commencé sa carrière dans le cinéma comme critique. Après avoir rédigé ses premiers articles à la fin des années 1940, il rejoint les Cahiers du cinéma peu après leur création au début des années 1950. Il est rédacteur en chef de la revue de 1957 à 1963. Parallèlement à sa carrière de critique, il réalise tout au long des années 1950 des courts métrages et, en 1959, son premier long métrage, Le Signe du Lion. À la différence de ceux de Claude Chabrol, François Truffaut et Jean-Luc Godard, ses premiers films ne rencontrent aucun succès.
Évincé des Cahiers du cinéma par Jacques Rivette en 1963, Éric Rohmer travaille pour la télévision scolaire, pour laquelle il réalise des films pédagogiques. Dans le même temps, il entame la réalisation de ses Six contes moraux et s'assure une indépendance financière en créant avec Barbet Schroeder sa propre société de production, Les Films du Losange. Il rencontre un premier succès d'estime en 1967 avec La Collectionneuse, puis accède à une notoriété internationale avec les trois films suivants : Ma nuit chez Maud (1969), Le Genou de Claire (1970) et L'Amour l'après-midi (1972).
Au cours des années 1980, après deux films d'époque, adaptés d'œuvres littéraires (La Marquise d'O… et Perceval le Gallois), il réalise les six films du cycle Comédies et proverbes, puis, au cours des années 1990, le cycle des Contes des quatre saisons. Dans les années 2000, il revient à la réalisation de films d'époque avec un film sur la Révolution française (L'Anglaise et le Duc, 2001), un film sur une histoire d'espionnage dans les années 1930 (Triple Agent) et une adaptation de L'Astrée (Les Amours d'Astrée et de Céladon).
Son cinéma se caractérise à la fois par l'importance du thème des rencontres amoureuses et de la séduction, par l'écriture et l'importance de ses dialogues, et par une grande économie de moyens. Malgré sa notoriété, Rohmer a souvent tourné dans des conditions proches de l'amateurisme, avec une équipe technique légère et une caméra .
Biographie Enfance et adolescence Maurice Schérer naît le à Tulle en CorrèzeLe Who's Who in France 2008, , indique (1925) : .Il existe une ambiguïté sur sa date et son lieu de naissance. Certaines sources évoquent une naissance à Nancy le : ( et ). Cette ambiguïté n'est pas étonnante. Claude Chabrol explique en effet : , dans ., deux ans avant son frère, le futur philosophe René Schérer.. Il est scolarisé à l'école élémentaire Sévigné à Tulle puis au lycée Edmond-Perrier. Il obtient son baccalauréat en mathématiques et en philosophie en 1937.. Dès son enfance, il est déjà un grand lecteur et apprécie notamment Jules Verne, la comtesse de Ségur ou encore Erckmann et Chatrian. Il pratique aussi le dessin et la peinture et surtout le théâtre..
En septembre 1937, Maurice Schérer est admis en hypokhâgne au lycée Henri-IV à Paris. Il découvre alors les grands auteurs, comme Proust ou Balzac et la philosophie, notamment avec Alain, professeur au lycée Henri IV.... C'est aussi à ce moment-là qu'il découvre le cinéma... Au lycée Henri-IV, il rencontre notamment Maurice Clavel et Jean-Louis Bory..
En mai 1940, Maurice Schérer est mobilisé dans l'armée française. Il arrive le 9 juin à la caserne de Valence. Il est démobilisé le 22 juillet sans avoir été envoyé au front mais reste mobilisé dans un « groupement de jeunesse ». Il est surtout préoccupé par la préparation du concours de l'École normale supérieure auquel il échoue pour la seconde fois le 29 novembre. Libéré de ses obligations militaires le 31 janvier 1941, il rejoint Clermont-Ferrand où ses parents se sont installés en 1939 et suit des études de lettres classiques à la faculté. Durant l'année scolaire 1942-1943, il s'installe à Lyon avec son frère et prépare l'agrégation de lettres. Il échoue à l'agrégation mais obtient le certificat d'aptitude à l'enseignement dans les collèges (CAEC), ancêtre du CAPES, en lettres classiques et devient professeur au lycée..
Il déménage à Paris à l'été 1943 et s'installe dans un hôtel de la rue Victor-Cousin.. À cette époque, il nourrit des ambitions littéraires et rédige quelques nouvelles avant d'écrire en 1944 son premier et unique roman, . Publié en 1946 sous le pseudonyme de Gilbert Cordier, le livre ne rencontre pas le succès.Au début des années 1970, il semble que Rohmer ait renié cette œuvre puisqu'il déclarait dans un entretien n'avoir jamais écrit de roman. Ce n'est que dans les années 2000 qu'il a accepté la réédition du roman sous le nom d'Éric Rohmer .. La même année, son ancien camarade de classe à Henri-IV, Jean-Louis Bory, remporte le prix Goncourt avec Mon village à l'heure allemande.
Critique de cinéma et apprenti cinéaste (1947-1963) De 1947 à 1951, il anime le ciné-club du Quartier latin (CCQL) rue Danton avec Frédéric Froeschel. Il y rencontre Jean-Luc Godard et Jacques Rivette.. En 1950, il organise notamment une projection du Juif Süss, film de propagande nazie, ce qui suscite une polémique..
Rohmer publie son premier article de critique de cinéma dans La Revue du cinéma, alors dirigée par Jean George Auriol. réédité dans .. La même année, il publie dans Les Temps modernes « Pour un cinéma parlant » mais peu après, il quitte la revue après avoir écrit par esprit de provocation :
Lors du festival du film maudit de Biarritz en 1949, il fait la rencontre de Jean Douchet et de François Truffaut... Cette même année, il invente avec Paul Gégauff le personnage d'Anthony BarrierEntretien avec Noël Herpe par Paul Fabreuil, le 4 mars 2014 sur fichesducinéma.com., cinéaste fictif qu'il utilise comme pseudonyme..
Après la disparition de La Revue du cinéma en 1950, Éric Rohmer fonde la Gazette du cinéma, dans laquelle Jacques Rivette et Jean-Luc Godard publient leurs premiers articles critiquesJean-Luc Godard publie alors sous le pseudonyme de « Hans Lucas » .. La Gazette du cinéma ne compte que cinq numéros mais constitue pour ceux qui y participent une première expérience critique importante. André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze créent les Cahiers du cinéma en 1951. Éric Rohmer, Jean Douchet, François Truffaut, Jean-Luc Godard et Jacques Rivette rejoignent chacun à leur tour la nouvelle revue. Au sein de celle-ci, ce groupe de jeunes critiques devient de plus en plus influent, notamment après la publication de l'article de François Truffaut, « Une certaine tendance du cinéma français », en janvier 1954, qui attaque le cinéma français de « qualité » incarné par les scénaristes Jean Aurenche et Pierre Bost... Les jeunes critiques ont en commun un goût pour Howard Hawks et Alfred Hitchcock. Rohmer publie d'ailleurs avec Claude Chabrol un ouvrage sur Hitchcock.. Ils refusent de juger un film sur son scénario et s'intéressent avant tout à la mise en scène. Ils défendent aussi la « politique des auteurs ». Au sein du groupe des futurs réalisateurs de la Nouvelle Vague, Maurice Schérer fait figure de grand frère. Il a en effet dix ans de plus que Godard et Chabrol et douze de plus que Truffaut. Il est surnommé « le grand Momo » par ses amis.
Très tôt, Rohmer cherche à passer à la réalisation et réalise au cours des années 1950 de nombreux courts métrages : le Journal d'un scélérat en 1950, Présentation ou Charlotte et son steak en 1951 (avec Jean-Luc Godard), Les Petites Filles modèles en 1952, Bérénice en 1954 et La Sonate à Kreutzer (avec Jean-Luc Godard et Jean-Claude Brialy) en 1956. Présentation ou Charlotte et son steak, tourné en 1950, n'est sonorisé qu'en 1960 avec les voix d'Anna Karina, Jean-Luc Godard et Stéphane Audran. En 1958, il tourne Véronique et son cancre dans l'appartement de Chabrol.. Il écrit aussi le scénario de Tous les garçons s'appellent Patrick ou Charlotte et Véronique, un court métrage réalisé par Godard en 1958.
Le choix de son pseudonyme, « Éric Rohmer », remonte au début des années 1950. Certains voient dans ce choix un double hommage à Erich von Stroheim et à Sax Rohmer. Rohmer lui-même explique qu'il l'a choisi sans raison particulière, uniquement parce qu'il aimait bien la sonorité..
En 1957, il devient rédacteur en chef des Cahiers du cinéma aux côtés d'André Bazin et de Jacques Doniol-Valcroze. En tant que rédacteur en chef, on lui reconnaît une certaine ouverture d'esprit. Michel Mourlet, par exemple, lui est reconnaissant de lui avoir permis de publier son manifeste mac-mahonien « Sur un art ignoré » dans les Cahiers en août 1959 alors même que celui-ci n'était pas dans la droite ligne éditoriale de la revue... Il est finalement contraint de démissionner de la rédaction des Cahiers en 1963 et de laisser sa place à Jacques Rivette.
En 1959, il réalise son premier long métrage, Le Signe du Lion, grâce au soutien financier de Claude Chabrol.. Alors que Claude Chabrol, François Truffaut et Jean-Luc Godard connaissent chacun le succès avec Le Beau Serge, Les Quatre Cents Coups et À bout de souffle, Rohmer, le plus âgé de la bande, doit attendre 1962 pour que son film soit distribué et le film ne rencontre pas son public.. Pierre Cottrell explique :
Contes moraux (1963-1972) vignette|Barbet Schroeder a créé, avec Éric Rohmer et Pierre Cottrell, Les Films du Losange. Il joue aussi le rôle principal dans La Boulangère de Monceau.
Avec Barbet Schroeder, il tourne les deux premiers films de la série des Contes moraux : La Boulangère de Monceau et La Carrière de Suzanne, en amateur. Les films sont tournés en avec une caméra Beaulieu qui se remonte à la main, ce qui contraint à ne pas faire de plan de plus de vingt secondes. Pour diffuser ces films, Barbet Schroeder crée avec Rohmer et Pierre Cottrell la société Les Films du Losange.. Ces deux premiers films ne sont distribués qu'en 1974..
Les Contes moraux se caractérisent par leur unité thématique : un homme à la recherche d'une femme en rencontre une autre et hésite avant de finalement revenir à la première. Dans La Boulangère de Monceau, le narrateur aborde une jeune femme qui lui plaît puis constatant son absence, commence à séduire la boulangère, mais quand la jeune femme réapparaît, il abandonne sans hésiter la boulangère. Dans La Carrière de Suzanne, Bertrand, amoureux de Sophie, hésite à lui préférer Suzanne. Dans Ma Nuit chez Maud, Jean-Louis, amoureux de Françoise, blonde et catholique, est tenté par Maud, brune et franc-maçonne mais choisit finalement de se marier à Françoise. Dans La Collectionneuse, Adrien, tenté par Haydée, décide finalement de rejoindre sa petite amie à Londres. Dans L'Amour l'après-midi, Frédéric, marié à Hélène, est tenté par Chloé mais au dernier moment il se ravise et rentre chez lui retrouver sa femme. Les films de cette série sont tous centrés sur un personnage masculin qui est tenté de déroger à ses principes ou à ses désirs mais à chaque fois, plus par hasard que par sa volonté, finit par adopter un comportement conforme à ses principes. Pour Rohmer, l'expression « conte moral » doit être entendue au sens littéraire du terme :