Le Dernier Été de la raison est un roman de l'écrivain algérien Tahar Djaout publié à titre posthume en en France par les éditions du Seuil.

Dans le contexte d’une Algérie post-coloniale déchirée par la guerre civile, Djaout décrit, à travers les yeux de Boualem Yekker, un libraire cultivé, une société algérienne fictive qui, dans tous ses volets, se tourne vers une dictature islamique.

Au-delà du ressenti personnel du personnage de Boualem, Djaout prend parti dans le conflit et décrit ce que pourrait devenir son pays si les groupes islamiques contre lesquels il s'oppose (GIA et AIS) mettaient leurs projets d’État islamique à exécution.

Cependant son message atteint également une dimension plus universelle en critiquant, de façon générale, l'obscurantisme, l'autoritarisme, et l'absence de liberté. Tahar Djaout, journaliste très engagé, est assassiné en dans des circonstances très floues, mais voit son œuvre littéraire, dont Le Dernier Été de la raison, reconnue a posteriori.

Contextualisation Contexte historique : la guerre civile algérienne Ce roman a vraisemblablement été écrit entre 1991 et 1993, c'est-à-dire au début de la Guerre civile algérienne, qui coûtera la vie à Tahar Djaout en 1993. Cette guerre civile commence en 1991, dans le contexte d'une Algérie post-coloniale déstabilisée par son indépendance sanglante, avec pour point de départ les élections municipales 1990 qui permettent au FIS d'obtenir 55% des mairies dont celle d'Alger. Mais ce qui marque le début des troubles sont les élections législatives de décembre 1991. En effet, ces élections sont marquées par une nette victoire du Front Islamique du Salut au premier tour, ou FIS, et un net rejet du FLN par la population, parti qui est le seul autorisé depuis l’indépendance. De peur de se voir perdre le pouvoir, le gouvernement décide d'annuler le deuxième tour des élections. Décision qui conduit à la guerre civile. Les membres du FIS s'en prennent aux civils, à ceux qui soutiennent le régime. Cette perte du pouvoir par le FLN peut être expliquée par son incapacité à mettre en place un État moderne, à l'issue de la guerre contre la France. L'Algérie traverse à cette époque une crise économique importante due à la baisse des cours des hydrocarbures. En effet, le pétrole représente 98 % des exportations et 43 % des ressources de l’État. Les islamistes profitent de la faillite du pays pour investir le plan social et distribuer des marchandises dans les mosquées. Il est difficile de caractériser cette guerre, qui consiste en une opposition entre différentes entités : L'AIS ou Armée Islamique du Salut, seul groupe à peu près organisé pendant cette guerre, bras armé du FIS ; Les GIA, Groupes Islamiques Armés, groupes indépendants les uns des autres en termes d'idéologie, d'organisation et de mode d'action. (Ces groupes sont tous les deux islamiques et antidémocratiques mais ils sont en concurrence pour le pouvoir.) Le gouvernement aux mains des héritiers du FLN. Cette guerre se trouve être à la fois une lutte pour le pouvoir, mais aussi ce qui s'approche d'une guerre civilisationnelle (ce n'est pas une guerre de religion, dans la mesure où 98 % des Algériens sont musulmans). Elle mélange des enjeux économiques, sociétaux, et religieux également, ces différents groupes cherchant chacun à mettre en place un modèle de théocratie spécifique. Selon un discours du président algérien Abdelaziz Bouteflika, en 1999, ce conflit aurait été à l'origine de . Cette guerre est caractérisée par un manque de communication entre l'Algérie et le reste du monde, et le fait que personne ne parle de ce qui s'y passe. Les premiers à en pâtir sont les civils.

Contexte littéraire L'indépendance algérienne et ses combats font émerger une littérature algérienne plus engagée et militante. Si elle s’est bien souvent opposée à la domination de la France, elle n’en reste pas moins l’héritière de la culture littéraire du pays colonisateur. Au début des années 1990, après le sursaut démocratique lié aux dramatiques évènements d'octobre 1988, la littérature algérienne promet de s’émanciper de l’influence française et de devenir plus libertaire et universelle. Pourtant, la guerre civile, qui met sur le devant de la scène un discours idéologique totalitaire, pousse les piliers littéraires du pays à l'exil et, en ce sens, freine les espoirs d'une indépendance intellectuelle. En effet, dans la dernière dizaine d'années du , les écrivains algériens vivent en majorité en France afin d'écrire loin des troubles. C'est alors sous le joug des maisons d'édition occidentales, qui sont particulièrement préoccupées par la loi du marché, que les auteurs signent leurs œuvres bien souvent soumises à des concessions voire des restrictions. Cette marginalisation empêche l'émergence d'un Art littéraire algérien propre. Toutefois, malgré des contraintes liée à l'édition, la transcription de la réalité algérienne reste réaliste et lucide. Elle permet de solidement dénoncer la situation algérienne et cette société de plus en plus tournée vers l’islamisme.

Le contexte politique des années 1980-1990 a encouragé l'évolution de la littérature algérienne et l’émergence d'une nouvelle génération de journalistes et d'écrivains, souvent engagés. La littérature est notamment utilisée comme un moyen de témoigner de la réalité politique de l'Algérie, dénoncer les problèmes qui touchent la société, et apporter une réflexion sur ses dysfonctionnements. Les œuvres issues de cette émulation sont plus ou moins abruptes ; certaines sont de claires dénonciations quand d'autres sont plus douces et consistent en un simple témoignage. Dans le même temps, la violence qui se déploie en Algérie entraîne la littérature nationale vers un style plus moderne, dont la construction se veut plus en rupture avec la tradition. Le style de Tahar Djaout en est un très bel exemple, en alliant modernité stylistique et engagement littéraire.

Tahar Djaout vignette|Tahar Djaout en 1980 L'auteur semble envisager ses œuvres dans une continuité, comme des épisodes qui se suivent. Il décrit tout le processus qui mène à l'Algérie vers l'islamisme. A posteriori, Le Dernier Été de la raison est considéré comme l'aboutissement de l’État policier qu'il décrit déjà en 1991 dans Les Vigiles. Le lecteur passe alors des Vigiles aux Frères Vigilants. En tant qu'œuvre posthume, le Dernier Été de la raison est considéré comme l'ultime témoignage de Tahar Djaout et même comme son testament littéraire.

Le roman Résumé Boualem Yekker, libraire algérien d’une cinquantaine d'années, fait face à une Algérie tombée aux mains d'un mouvement islamiste radical. Avatar du monde des lettrés, Boualem devient la cible de ceux conquis par l’idéologie salafiste. Le récit ne cesse alors d’opposer l’homme de raison, éclairé aux Frères Vigilants et leurs soutiens, lesquels rejettent le savoir s'il n'est pas de fondement divin. La télévision, ses voisins et même sa famille tombent sous le joug des radicaux. De plus en plus seul, Boualem entame une réelle introspection. Il évoque ses rêves, bien souvent des cauchemars dans lesquels ses proches deviennent ses ennemis, revient sur son passé avec un ton toujours teinté de nostalgie. Il compare alors sa vie d'avant faite de liberté et de savoir à celle actuelle, morose et sombre. Son récit est caractérisé par un contraste, un dualisme permanent : le libraire ne cesse d'opposer les éléments, les époques et les personnes. Il se livre alors à de véritables descriptions de son environnement passé et présent. Aussi il fait part de son amour de la lecture, de ses auteurs favoris particulièrement décriés par les islamistes. Il est en butte à des menaces de mort, des jets de pierre en l'occurrence d’enfants acquis à la Cause et doit aussi faire face aux prédicateurs, dictateurs de la pensée. Boualem Yekker finit sa vie seul. Sa famille lui a été confisquée par l'idéologie salafiste ainsi que ses livres brûlés par les radicaux.

Structure Le roman est constitué d’une sorte de prologue et de quinze chapitres, dont les titres sont à chaque fois issus du corps du chapitre. Le prologue est une prédication de l’un des Frères Vigilants et qui évoque les grands thèmes qui seront repris dans l’ouvrage ainsi que l’état d’esprit du nouveau régime. Les chapitres 1 et 2 consistent en une description de la dictature religieuse sous laquelle vit le personnage principal, Boualem Yekker, et du mode de vie sous cette dernière. Ils s'intitulent « à quand le tremblement » et « l'été où le temps s'arrêta ». Le chapitre 3 suit l’évocation des souvenirs de Boualem Yekker et notamment du moment du début du régime autoritaire des Frères Vigilants, vu comme une rupture, un été, qui explique le titre du roman, Le Dernier Été de la raison. Lors du chapitre 4, intitulé « le pèlerin des temps nouveaux », Boualem Yekker rencontre d'un jeune homme très fervent qui critique sa tiédeur religieuse. Lors du chapitre 5, intitulé « Le Bien dont le Très-Haut a fixé la substance » , des enfants jettent des pierres à Boualem Yekker. Le chapitre 6 voit l'arrestation et le jugement de Boualem Yekker, qui finit par tuer son fils, qui est parmi ceux qui l’accusent, avant de se réveiller et de comprendre qu'il s'agit d'un cauchemar. Il s'intitule « Le tribunal nocturne ». Le chapitre 7, intitulé « Le texte ligoteur » , permet au narrateur d'évoquer des souvenirs d'école de Boualem Yekker, et son caractère. Il se montre ici très indépendant et critique, traits qui le caractérisent tout au long de l'ouvrage. Lors du chapitre 8, la pensée de Boualem Yekker vis-à-vis de la femme et du couple est développée. Il s'intitule « L'avenir est une porte close ». Le chapitre 9, intitulé « Le message ravalé », consiste en une lettre, qui décrit un univers coloré et enfantin, à sa fille que Boualem Yekker n'a jamais envoyée. Fin , Djaout publie dans RupturesRuptures, n° 16, 27 avril-3 mai 1993, p. 15. « Petite fiction en forme de réalité », qui est un extrait largement allégé du ce chapitre dans lequel le libraire Boualem est nommé « le Rêveur ». Le chapitre 10 décrit un mouvement populaire en faveur du régime. Il s'intitule « Pour elle nous vivrons, pour elle nous mourrons ». Le chapitre 11, intitulé « Les thérapeutes de l'esprit », raconte les débuts du régime et le rapport au savoir de ce dernier. Boualem Yekker est très critique envers son antirationalisme, la place qu'il donne aux femmes, et son contrôle de la société. Au cours du chapitre 12, intitulé « Il ne faut venir de nulle part », Boualem Yekker se montre nostalgique au sujet de sa famille. Le chapitre 13 commence par une lettre et une menace de mort par téléphone qui provoquent de la peur chez Boualem Yekker. Il s'intitule « Le justicier inconnu ». Au début du chapitre 14, Boualem Yekker découvre sa librairie fermée par la régime. Sa pensée dévie ensuite sur une évocation de sa jeunesse puis une réflexion globale sur la vie, et l'importance des livres dans celle de Boualem Yekker. Le chapitre s'intitule « Nés pour avoir un corps ». Finalement, le chapitre 15, intitulé « La mort fait-elle du bruit en s'avancant ? », suit la pensée de Boualem Yekker tandis qu'il contemple sa ville. Il envisage de quitter son pays, pensée qui est suivie par une réflexion sur la mort et par un retour sur sa vie, de façon générale, des réflexions sur le temps qui passe.

Cadre géographique Le roman semble se dérouler dans la ville d'Alger, capitale de l'Algérie, que le personnage principal Boualem Yekker décrit dans le dernier chapitre du roman. Cependant, même si la ville d'Alger et l'ambiance des années 1990 sont clairement reconnaissables, l'auteur a tenu à ne pas mettre de mots précis sur le cadre de l'ouvrage, afin de rendre le récit beaucoup plus universel.

Personnages