Chittamatra (IAST : , « rien qu'esprit ») est l'une des écoles du bouddhisme Mahāyāna. Elle est aussi appelée Yogācāra (chin. , « pratiquants du yoga », en japonais (kanji : , hiragana : )) ou encore Vijñānavāda () ou Vijñāptimātra (), « la conscience seule ». Le Cittamātra constitue avec le Madhyamaka l'une des deux principales écoles spécifiques du bouddhisme mahāyāna.
Origines vignette|300px|Bouddha. Sarnath, époque Gupta vers 475.
L'école Cittamātra apparaît au ; ses fondateurs seraient Maitreyanātha, Asanga et Vasubandhu. Le développement de l'école Cittamātra correspond à ce qui est considéré comme l'« âge d'or » de la culture indienne lorsque la dynastie Gupta était au pouvoir dans la majeure partie du sous-continent indien, âge d'or dans de nombreux domaines, en particulier la littérature, la sculpture et la peinture comme en témoignent les grottes d'Ajantâ. L'école Cittamātra avait son centre à l'université de Nâlandâ qui était alors le plus grand centre intellectuel de l'Inde et dont l'influence allait s'étendre sur une très grande partie de l'Asie.
En ce qui concerne le Mahayana, on peut dire qu'alors que le Madhyamaka se focalise sur la vérité absolue et n'insiste que sur le caractère illusoire de la réalité conventionnelle, le Cittamātra donne, au contraire, une description très cohérente de cette dernière. Les deux écoles reposent sur la coproduction conditionnée qui est l'enseignement central du Bouddha Shakyamuni. Le Madhyamaka part de la coproduction conditionnée pour prouver la vacuité (śūnyatā) de tous les phénomènes, tandis que le Cittamātra décrit en détail ce processus de la coproduction conditionnée lui-même.
Enseignements Cittamātrin Idéalisme L'enseignement du Cittamātra est dit « idéaliste » ou « immatérialiste » : tous les phénomènes sont de la nature de l'esprit. Les phénomènes extérieurs (la matière) n'existent pas. Seule la conscience libérée de la dualité sujet/objet existe en vérité absoluePhilippe Cornu, Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme, Paris Seuil, nouvelle éd. 2006.. Une telle position philosophique est rare dans l'histoire de la philosophie occidentale, mais elle a été soutenue notamment par George Berkeley au Cf. Jean-Marc Vivenza, Tout est conscience. Une voie d'éveil bouddhiste, Paris, Albin Michel, 2010, appendice V : « L'immatérialisme philosophique ».. Selon cette forme d'idéalisme, une graine ne produit pas une pousse, mais la perception d'une graine est suivie par la perception d'une pousse. Le monde est compris selon les images du rêve et de l'illusion d'optique.
Asaṅga proclame en ce sens : « Selon leur classe, dieux, hommes, animaux et démons faméliques ont, sur un même objet, des idées différentes. Donc, on en conclut que l'objet n'existe pas ». (Traduction Étienne Lamotte)
L'école Cittamātra prend ses sources surtout dans les sutras classés selon la classification indo-tibétaine comme relevant du troisième tour de roue du Dharma. Il s'agit, entre autres, du Laṅkāvatāra sūtra (« Sūtra de l'Entrée à Lankâ »), du (« Sūtra du Dévoilement du sens profond ») du Tathāgatagarbha Sūtra (« Sūtra du Tathāgatagarbha ») et de lAvataṃsaka sūtra (« Sūtra de l'Ornementation fleurie »). En particulier, on trouve dans le Samadhiraja Sutra :
Ou le Laṅkāvatāra sūtra :
Les fondateurs du Cittamātra considèrent, en généralIl faut dire en général, car le fait qu'un sutra relève de l'un ou de l'autre des deux derniers tours de roue du Dharma ou encore qu'un sutra est de sens définitif ou à interpréter, sont autant de points qui varient d'un auteur bouddhiste à l'autre, même quand ils appartiennent à la même école comme le Cittamātra., que les enseignements de la troisième roue du Dharma sont de sens définitif alors que ceux du deuxième tour de roue du Dharma doivent être interprétés. Pour la deuxième école Mahayana, le Madhyamaka, c'est, en général, l'inverse.
Asanga écrivit des textes fondateurs, connus sous le nom des Cinq traités de Maitreya, incluant le Mahāyānottaratantra-śāstra. Selon la tradition, Asanga fut amené par le bouddha Maitreya dans le séjour divin de . À son retour, Asanga coucha par écrit, dans ces cinq traités, l'enseignement que lui avait conféré le bouddha Maitreya. Les historiens pensent que le bouddha Maitreya ferait référence à un maître d'Asanga appelé Maitreyanātha.
Cependant, l'école Cittamātra se réfère aussi à certaines paroles du Bouddha Shakyamuni prononcées à l'époque du premier tour de roue du Dharma, pami lesquelles le célèbre premier verset du Dhammapada:
Ālayavijñāna
Alors que l'Abhidhamma (qui fait partie du premier tour de roue du Dharma) ne distinguait que six consciences — les cinq consciences sensorielles et la conscience mentale — l'école Cittamātra en distingue huit. Elle rajoute aux six consciences précédentes d'une part la « conscience mentale souillée » et d'autre part la « conscience base-de-tout » ou Ālayavijñāna. La conscience mentale souillée est celle qui pose un problème pour les Cittamātra : c'est elle qui crée la dualité sujet/objet et crée du karma. Elle peut, cependant, être éduquée par les enseignements et son action peut être ralentie par la pratique de la méditation, ce qui permet de ralentir la tendance de l'esprit à tout découper en sujet/objet. L'Ālayavijñāna est le réceptacle des traces karmiques (vāsāna) qui, lorsqu'elles mûrissent, activent la « conscience mentale souillée » qui découpe la réalité de façon dualiste entre objet et sujet — un « soi », qu'elle identifie à l'Ālayavijñāna. Les semences mûrissent en objets apparents et les six premières consciences se déploient pour les appréhender. La septième conscience est active, l'Ālayavijñāna est inactive. La septième conscience engendre les nouvelles traces karmiques (vāsāna) qui sont déposées dans l'Ālayavijñāna.
La notion d'Ālayavijñāna et le découpage en huit consciences apparaissent dans le (« Sūtra du dévoilement du sens profond ») et le « Sūtra de l'Entrée à Lankâ ». Selon
Le Samadhiraja Sutra dit :
Et :
Ce découpage en huit consciences prend son origine dans le Laṅkāvatāra sūtra qui dit :
On voit donc que selon le Laṅkāvatāra sūtra les huit consciences ne sont pas séparées; c'est justement l'illusion qui donne une fausse profondeur à la conscience et qui nous donne l'impression que les objets sont séparés de nous : c'est ce qu'explique les trois natures (voir ci-dessous).
Philippe Cornu explique :
Le Laṅkāvatāra Sūtra déclare :
On trouve aussi dans le Laṅkāvatāra Sūtra cette remarque qui résume bien la pensée Cittamatra :
C'est que pour les Cittamatra, rien de ce qui est perçu vient de l'extérieur, tout ce qui est perçu provient des traces karmiques déposées dans l'Ālayavijñāna.
On peut dire que l'Ālayavijñāna remplace le « soi » que l'on retrouve dans les autres religions (l'Âtman dans la philosophie indienne) mais en conformité avec l'enseignement du Bouddha. Il n'est pas conçu comme une entité substantielle qui durerait mais comme un processus un flux de conscience qui transmigre de vie en vie. C'est ce qu'explique Guy Bugault:
Les trois natures
Le Cittamātra pousse plus loin la description du processus d'aliénation. Pour cette école, dans les perceptions il n'y a rien qui soit hors de la conscience qui les éprouve. D'autre part, l'école Cittamātra distingue trois aspects dans chaque perception : la nature entièrement imaginaire, la nature dépendante et la nature parfaitement établieStéphane Arguillère, Le vocabulaire du bouddhisme. Ellipses, Paris, 2002 .Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme. Nouvelle édition augmentée, Éditions du Seuil, Paris, 2006. 952 p. .. L'entièrement imaginaire est l'objet de la perception en tant qu'il est considéré par la conscience comme un objet extérieur. Pour les Cittamātra, il n'y a pas d'objet matériel indépendant de la conscience. Le dépendant est le fait de percevoir cet objet — qui est une expérience réelle provenant de causes et conditions qui prennent leurs sources dans la conscience. Quant au parfaitement établi, il est l'inexistence de l'objet de la perception dans l'acte de perception, en tant qu'objet indépendant de la conscience.
Comme pour la notion d'Ālayavijñāna, les trois natures apparaissent dans le Samadhiraja Sutra et le Lankāvatāra sūtra. Stéphane Arguillère explique le processus :
Pour les Cittamātra, cela ne s'applique pas qu'aux perceptions du rêve mais à toutes les perceptions sans exception.
La « nature imaginaire » et la « nature dépendante » constituent la réalité superficielle, la « nature parfaitement établie » est la réalité ultime d'un phénomène pour les Cittamātra. C'est donc la conscience libérée de la dualité sujet/objet qui est la vérité ultime dans le Cittamātra.
L'école Cittamātra avec ses concepts d'Ālayavijñāna et des trois natures de la perception construit un cadre rationnel très rigoureux pour expliquer la coproduction conditionnée et la loi du karma qui est au cœur de l'enseignement du Bouddha. C'est ce que dit Stéphane Arguillère:
Arguillère explique le lien entre les trois nature et les huit consciences :
Mais il ajoute :
Cette transformation radicale où la cause de la coproduction conditionnée se reconnaît elle-même, est le seul moyen de comprendre véritablement l'origine de cette coproduction conditionnée et de s'en abolir. C'est à ce niveau que convergent la compréhension de la réalité de surface et la vue de l'absolu. La possibilité de ce changement radical amène à la notion de Tathagatagarbha.
Le Tathagatagarbha
Le Tathagatagarbha, littéralement la matrice ou le cœur (garbha) de l'état éveillé (Tathagata) est la « nature de bouddha » qui est présente en tout être sensible. Ce n'est pas une notion propre au Cittamātra puisqu'elle apparaît dans les sutras du troisième roue du Dharma, surtout dans le Tathāgatagarbha Sūtra mais aussi dans le Laṅkāvatāra sūtra.
Cependant, elle joue un rôle central dans le Cittamātra qui identifie souvent le Tathagatagarbha à l'Ālayavijñāna. Il est dit, en effet, dans le Laṅkāvatāra Sūtra :
Le sutra explique aussi que le Tathagatagarbha ne doit pas être identifié à une entité substantielle, ce qui reviendrait au « soi » que l'on retrouve dans les autres religions (l'Âtman dans la philosophie indienne). Le sutra déclare que l'enseignement est intentionnel c'est-à-dire qu'il doit être interprété et n'est pas de sens définitif et qu'il a été enseigné pour les êtres effrayés par la notion de vacuité (Śūnyatā) enseignée dans le deuxième tour de roue du Dharma. Cet argument sera repris systématiquement par les Madhyamaka.
Le Samadhiraja Sutra le dit aussi :
Le Tathāgatagarbha Sūtra le définit de la façon suivante :
Le Tathāgatagarbha est la nature ultime des êtres. Il est présent en tous les êtres sensibles sans exception qui ont donc tous la possibilité de se libérer. Il est voilé par des couches d'ignorance. C'est un « embryon de Bouddha » car lorsqu'il mûrira il donnera naissance au corps de Bouddha, au niveau ultime le Dharmakāya.
L'identification du Tathagatagarbha à l'Ālayavijñāna dans le Cittamātra doit être fortement nuancée. En effet, les Cittamātra envisagent une cessation de l'Ālayavijñāna qui est appelée « révolution de support ». Vasubandhu dit en effet « l'Ālayavijñāna prend fin au stade d'arhat » c'est-à-dire quand le pratiquant s'approche de la Bouddhéité. En d'autres termes, quand le Tathagatagarbha mûrit, l'Ālayavijñāna prend fin justement. Dans le Bouddhisme chinois, pour bien distinguer l'Ālayavijñāna de ce qui apparaît lorsqu'il y a eu la « révolution de support », les auteurs cittamātrin, reprenant une idée du maître indien Paramārtha (499 - 569), vont poser l'existence d'une neuvième conscience amalavijñāna ou « conscience immaculée ».
Asanga dit explicitement :
La notion de Tathāgatagarbha est développée dans le texte majeur du Mahāyānottaratantra-śastra qui est l'un des Cinq traités de Maitreya attribués à Asanga. Le Mahāyānottaratantra-śāstra dit précisément :
Et :