La fusillade de la rue Toullier a lieu à Paris le . Cet événement au cours duquel le terroriste Carlos tue trois personnes dont son propre chef et deux policiers est un épisode important de la lutte contre le terrorisme dans les années 1970, qui a permis aux enquêteurs d'établir les liens étroits entre activistes allemands et palestiniens, à l'intersection des deux vagues successives d'attentats commis par les premiers et les seconds.
Michel Poniatowski, ministre de l'Intérieur, affirme que les enquêteurs viennent de découvrir un réseau très important.
La presse française et européenne accorde une place importante à cette fusillade de la rue Toullier qui a lieu le . Le quotidien Libération titre « Match “Carlos” – DST : 3-0 ». La presse britannique s’intéresse ensuite aux appartements dans lesquels Carlos a vécu à Londres. Après avoir lu que Carlos cachait des armes dans les appartements de ses conquêtes, certaines d’entre elles regardent et trouvent de véritables arsenaux chez ellesOliver Schröm, Im Schatten des Schakals: Carlos und die Wegbereiter des internationalen Terrorismus, Ch. Links Verlag, 2012..
Histoire Le contexte La formation du « Commando Boudia » Après son départ d'URSS en 1972, Carlos gagne Berlin où il rejoint la bande à Baader. Puis il prend contact avec Mohamed Boudia, le représentant du FPLP en Europe, qu’il avait connu à l’université Patrice-Lumumba de Moscou, et à l’époque considéré comme « ennemi public » par le Mossad israélien. Mohamed Boudia meurt dans des circonstances troubles le et Michel Wahab Moukharbal, dit Chiquitin, un Libanais de , étudiant en arts à Paris, est chargé de lui succéder à la branche européenne du FPLP, téléguidée depuis le monde arabe par Wadie Haddad. Carlos se place au même moment dans la succession aussi et devient un proche de Michel Moukharbal.
En , un holdup est commis dans une banque de Hambourg avec des grenades provenant d'un stock volé à l'armée américaine au printemps 1972. On découvrira plus tard que les auteurs ont un lien avec Carlos, qui le à Londres tire trois balles sur Joseph Edward Seiff, frère du président de la chaîne de magasins Marks & Spencer, et qui échappe par miracle à la mort« Carlos, tueur sans frontières », par Thierry Oberlé, dans Le Figaro 07/08/2008 à 23:50 ..
Nouvelle alerte fin : Yoshiaki Yamada, membre de l'Armée rouge japonaise (en lien avec le FPLP), est arrêté à l'aéroport d'Orly en provenance de Beyrouth. Sa mallette contient des documents sur des attaques projetées en Europe et une grosse somme d'argent en numéraire.
Les attentats du Drugstore Publicis et de La Haye Le FPLP considère qu'il a une dette envers l'Armée rouge japonaise depuis et le sanglant massacre de l'aéroport de Lod. Pour obtenir sa libération, sa branche européenne facilite une prise d'otages le à l'ambassade de France aux Pays-Bas, à La Haye : trois membres japonais de l'Armée rouge japonaise/FPLP font irruption dans les locaux et prennent en otage une quinzaine de personnes. Wadie Haddad avait pensé que le gouvernement français accèderait très rapidement aux revendications des preneurs d'otages. Mais elle refusent de relâcher Yoshiaki Yamada.
Le FPLP craint une attaque massive de la police néerlandaise ou une capitulation du commando, ce qui serait considéré comme un échec cinglant. Le , Carlos commet l'attentat du drugstore Publicis situé au 149 du boulevard Saint-Germain et à l'angle de la rue de Rennes, à côté de la brasserie Lipp et en face du Café de Flore, en plein quartier Saint-Germain-des-Prés à Paris, revendiqué par un « Commando Boudia ». Le commissaire de la DST Jean Herranz est à la recherche du cerveau de l'opération, d'autant plus important à identifier que Mohamed Boudia, directeur du théâtre de l'Ouest, est un activiste important en France depuis huit ans grâce à ses nombreuses relations dans la sphère algérienne. La grenade lancée, une M26, provient d'un lot de grenades volées sur la base américaine de Miesau en Allemagne par la bande à Baader entre janvier et .
L'attentat d'Orly Début 1975, Johannes Weinrich lance un attentat pour Wadie Haddad au tir de roquette antichar soviétique contre un Boeing 707 de la compagnie aérienne El Al à l'aéroport d'Orly en France. L'attentat d'Orly les 13 et 19 janvier 1975 s'effectue en deux temps. La première roquette frappe un bâtiment de l'aéroport, blessant un gendarme et un salarié. La seconde, plus tard, percute un avion d'une compagnie yougoslave en stationnement ; un steward est assommé par l'explosion. Les attaquants fuient en voiture et le « commando Mohammed Boudia » revendique l'attentat dans un appel à l'agence Reuters« Two Rockets Fired at Israeli Jet in Paris », par Reuters, 14 janvier 1975 . Il est à noter que cet attentat, le premier des Palestiniens contre un avion en France, rompt un accord tacite selon lequel la France acceptait que les Palestiniens militent à Paris, pour autant qu'elle ne soit pas frappée par un attentat. L'OLP dénonce un crime par voie de communiqué mais Septembre Noir revendique aussi l'attaque pour protester contre des bombardements de positions palestiniennes au Liban. À New-York, un groupe anti-Tito appelé « Young Croatian Army », qui réclame à Belgrade l'indépendance de la Croatie, téléphone à la radio WINS pour revendiquer également l'attaque de Paris.
Les attaquants avaient tiré de la terrasse de l'aérogare d'Orly Sud qui sera par la suite fermée au public. Pour fuir, ils doivent abandonner une de leurs voitures, endommagée par le tir, puis une Peugeot 504 blanche quelques kilomètres plus loin, près d'un cimetière, avec deux bazookas à l'intérieur. Ils abandonnent aussi un revolver 7,65 mm. Le commissaire René Ottavioli, qui dirige l'enquête, déclare qu'ils sont expérimentés.
Une seconde attaque est menée à l'aéroport d'Orly six jours plus tard. Le , Carlos revient avec deux autres personnes et prend deux personnes en otage. Les terroristes obtiennent un avion pour partir à Bagdad après avoir fait vingt et un blessés. Après cinq jours, le , Johannes Weinrich, qui a loué les deux voitures, est arrêté à Francfort puis libéré pour raisons de santé.
Un mois plus tôt, le , l'enlèvement de Peter Lorenz avait permis à cinq terroristes allemands de fuir au Yémen. Dans les deux cas, la prise d'otages a été tolérée par les autorités, françaises puis allemandes, mais le , lors de la prise d'otages à l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest à Stockholm par la RAF, pour exiger la libération de 26 autres membres de la RAF, les Allemands ne cèdent pas malgré l'exécution de deux otages. Les terroristes de Stockholm, arrêtés, sont condamnés à la prison à vie le et la RAF assassine plus tard le président de la Dresdner Bank, Jürgen Ponto, à son domicile, ce qui lance l'automne noir de 1977.
Les filatures de la DST En aussi, Michel Moukharbal et Carlos rencontrent à Paris les terroristes allemands Hans-Joachim Klein et Wilfried Böse"Une histoire du terrorisme", par Michaël Prazan, Editions Flammarion 2012 .. Klein racontera dès 1986 qu'il a surpris en une conversation en anglais entre Wilfried Böse et Carlos, où il ne saisit que le montant énorme d'un million de marks, pour des remboursements de faux billets d'avion"Nous l'avons tant aimée, la révolution", par Daniel Cohn-Bendit FeniXX, 1986 .. Le matériel qu'il voit dans son salon à Paris servira dans la fusillade de la rue Toullier.
Michel Moukharbal se rend en à Beyrouth pour de nouvelles instructions auprès de Waddi Haddad. Mais il n’observe pas les règles de prudence. La police libanaise l'arrête et l'interroge brutalement pendant 24 heures après voir mis la main sur un carnet d'adresses codéesNew York Magazine 7 novembre 1977. La police libanaise prévient la DST qui le met sur écoute. De retour de Beyrouth, il est arrêté à l’aéroport par la police française, qui le laisse toutefois repartir, pouvant désormais le pister. Suivi par la DST, Michel Moukharbal donne rendez-vous à Carlos le dans un café où il est pris en photo. Il ne lui parle pas du carnet mais lui remet des informations codées de Georges Habache et . Le , il part à Londres. La DST prévient le contre-espionnage anglais qui l'arrête et le renvoie en France par le premier vol, où la filature reprend.
Puis il rencontre Wilfried Böse, dans un café, rue de Rivoli, le . Le lendemain, Böse se rend à une adresse où il doit recevoir des instructions supplémentaires et vivre pour le momentDer Spiegel du 05.01.1976 . Mais quand il sonne à la porte de cet appartement du quartier latin, des agents de la police et des agents anti-espionnage l'arrêtent. Deux jours plus tard, Böse sera remis aux autorités frontalières allemandes à Sarreguemines puis libéré par un magistrat peu méfiant de Sarrebruck. Entre-temps, il a expliqué que Carlos avait débarqué un jour à Francfort lui proposant de l'embaucher pour étudier la situation en Espagne sur place. Wilfried Böse précise qu'il a plus tard reçu de l'argent et son passeport de Carlos au café de l'Hôtel de Ville. Carlos refuse de continuer à voir Moukharbal pendant une semaine.
La DST poursuit la filature de Michel Moukharbal ce qui la conduit dans une rue étroite derrière la Sorbonne"Dans les coulisses de la lutte antiterroriste", par Georges Moreas, aux éditions First. . Devant l’immeuble du de la rue Toullier, Carlos attendait mais personne ne le connaît encore. L'adresse est enregistrée par les enquêteurs de la DST et Michel Moukharbal est placé en garde à vue puis interrogé pendant cinq jours.
L'entrée dans l'appartement Deux semaines plus tard, le commissaire Jean Herranz décide de s'y rendre, avec l'inspecteur divisionnaire Raymond Dous et l’inspecteur Jean Donatini, pour effectuer « juste une vérification ».
Le commissaire et les deux inspecteurs montent dans l’appartement, tandis que Moukharbal reste dans la voiture avec le chauffeur. Ils trouvent un petit groupe qui arrose le départ en vacances au Venezuela d’une amie autour d'une guitare. Le ton monte autour d'un verre à table. Le commissaire montre à Carlos, qui porte des lunettes teintées, la photo où on le voit avec Moukaharbal dans un café"Im Schatten des Schakals" par Oliver Schröm. Carlos s’embrouille. Herranz lui demande de le suivre jusqu’au commissariat.
Carlos demande à aller d'abord aux toilettes et y prend un pistolet de calibre 7,65 qu’il glisse sous son col. Il en ressort quand Moukharbal pénètre dans l’appartement car entre-temps Harranz l'a fait monter pour lui demander si Carlos n'est pas l'homme de la photo prise lors des surveillances antérieures.
Ce dernier tente d'abord de dire quelque chose en arabe mais le commissaire Jean Herranz le fait taire. Puis il identifie Carlos en le désignant du doigt au commissaire Jean Herranz. Les policiers n'ont pas eu le temps de réagir : à l’époque, il était rare de porter son pistolet à la ceinture. Carlos a eu le temps, lui, de tirer sur Moukharbal, puis sur Jean Herranz et de le blesser grièvement. Jean Donatini se jette sur Carlos mais il est tué par ce dernier. Puis Carlos abat Raymond Dous, et achève Moukharbal d’une balle dans la tête, avant de dévaler l'escalier au milieu des hurlements de terreur de ses amies. Le lendemain matin, Carlos est reconnu au terminal Air France des Invalides en train d'acheter un billet d'avion par une proche d'une des personnes présentes à la fusillade.
La prise de conscience des autorités Ce scénario digne de Le Grand Blond avec une chaussure noire, film sorti deux ans plus tôt au cinéma, a déclenché la prise de conscience des autorités. Le ministre de l'Intérieur français fait des déclarations publiques sur l'importance de ce qui vient d'être découvert.