Un Ogre (au féminin : Ogresse) est un personnage légendaire, apparaissant dans la mythologie et le folklore populaire, sous la forme d’un grand humanoïde, un géant, à l’allure effrayante ou grotesque, se nourrissant de chair humaine, mais appréciant particulièrement la chair des petits enfants.
L’ogre est un archétype de personnage figurant dans de nombreuses œuvres classiques de la littérature et à la fiction européenne, et plus particulièrement à la littérature infantile aux contes de fées, où il est représenté comme le principal antagoniste de l’histoire. Des exemples célèbres d’ogres, apparaissant notamment dans Le Chat botté ou Le Petit Poucet.
En français, le motif de l’ogre est entré dans l'inconscient populaire, prenant la forme de différentes expressions idiomatiques et procédés métaphoriques illustrant son caractère dangereux et anthropophage.
Étymologie L'étymologie du vocable « ogre » est incertaine.
L'attestation la plus ancienne du terme remonte à la fin du , dans Perceval ou le Conte du Graal, roman arthurien de Chrétien de Troyes :
et s'est escrit que il est encore que toz li reaumes de Logres, qui ja dis fu la terre as ogres, ert destruite par cele lance.Et il est écrit que viendra le jour où tout le royaume de Logres, qui fut jadis la terre des ogres, sera détruit par cette lance.left|thumb|Le roi Arthur rencontre un géant faisant rôtir un porc.Enluminure du Roman de Brut de Wace, , British Library, ms. Egerton 3028, 49.Le nom du royaume de Logres dérive de Lloegr ou Lloegyr, vocable en langues brittonique et galloise qui sert à désigner l'Angleterre dans le cadre de ce roman. L'étymologie fantaisiste du royaume, ancienne , permet à Chrétien de Troyes une rime de sens. En l'occurrence, le poète fait probablement allusion à deux œuvres littéraires : d'une part, l’Historia regum Britanniae (vers 1136) de l'évêque anglo-normand Geoffroy de MonmouthGeoffroy de Monmouth, Historia regum Britanniae, chapitre 21, ., d'autre part, le Roman de Brut () du poète normand Wace qui retrace en langue anglo-normande l'histoire légendaire d'une Angleterre autrefois habitée par des géants jusqu'à l'arrivée du mythique Brutus, héros fondateur troyen... Cependant, Wace désigne les habitants du royaume sous le nom de (« géants ») et jamais comme des Armel Diverres, « The Grail and the Third Cursade : Thoughts on Le Conte del Graal by Chrétien de Troyes », dans Richard Barber (dir.), Arthurian Literature , D.S. Brewer, 1990, )..
Le Dictionnaire de la langue française (1872-1877) d'Émile Littré mentionne une conjecture relative au vocable « ogre » censément dérivé de « hongrois », en référence aux exactions commises au Moyen Âge par ce peuple parfois confondu avec les Huns, et dont les échos littéraires résonnent dans des chansons de geste.. Cependant, le Littré souligne le caractère erroné de cette puisque . La réfutation est développée par , lexicographe et historien hongrois de la littérature., puis reprise par le mythographe français Henri Dontenville...
On admet plus communément aujourd'hui que le terme dérive par métathèse du latin Orcus, vocable mais dont la signification précise demeure inconnue malgré des tentatives d'assimilation à Pluton ou Dis Pater..
280px|thumb|Norandino et Lucina découverts par l'Ogre,peinture baroque de Giovanni Lanfranco d'après Orlando furioso de Ludovico Ariosto, 1624Giovanni Lanfranco. Un pittore barocco tra Parma, Roma e Napoli. Catalogo della mostra (Colorno, 8 settembre-2 dicembre 2001), Milan, Mondadori Electa, coll. « Cataloghi di mostre. Arte », 2001, .. « Ogre » se traduit orco en italien.. Les Romains s'inspireraient en cela des Étrusques qui, dans leur panthéon divin, représentent un démon des enfers sur la Tomba dell'Orco (parfois traduit incorrectement « la tombe de l'ogre » au sens de divinité infernaleFranz de Ruyt, « Massimo Pallottino, La peinture étrusque » (compte rendu), L'antiquité classique, tome XXII, fasc. 2, 1953, , lire en ligne.), à côté d'autres dieux infernaux de leur mythologie.
Un exemple précoce du orco en italien apparaît en 1290 dans Jacomo Tolomei : orco… mangia li garzone (« ogre… [qui] mange les garçons »), Dans le dix-septième chant du poème épique italien de Ludovico Ariosto, (Roland furieux, 1516), l' « orco » est décrit comme un monstre bestial et aveugle probablement inspiré du cyclope de l'OdysséeD'après le médiéviste et philologue romaniste Gaston Paris, « ogre » dérive de l' « orco » italien, lui-même issu du terme Orcus (Gaston Paris, Revue critique d'histoire et de littérature, , 4 juillet 1868, , lire en ligne)..En 1839, le traducteur A. Mazuy rapproche l’orco de l'Arioste d'une . Mazuy se base sur les similitudes entre ce récit particulier du Roland furieux et les mésaventures d'Ulysse avec Polyphème (Roland furieux : nouvelle traduction, avec la vie de l'Arioste et des notes sur les romans chevaleresque, les traditions orientales, les chroniques, les chants des trouvères et des troubadours comparés au poème de l'Arioste, traduit par A. Mazuy, Paris, F. Knab, 1839, 456 p., , note 2, lire en ligne)..
Giambattista Basile (1575-1632) utilise plus tard, dans son Pentamerone (1634-1636 ; conte n° I-1) le terme napolitain de uerco.
C'est à partir de 1697, année où il paraît dans Les Contes de ma mère l'Oye de Charles Perrault, que le terme se popularise en langue française. L'auteur en donne la définition suivante en note de l'un de ses contes : « Homme sauvage qui mange les petits enfants ». Madame d'Aulnoy le reprend à son compte l'année suivante, en 1698, dans son récit l'Oranger et l'Abeille.
Folklore, contes et mythologie Les Ogres sont dépeints comme des brutes géantes, hirsutes, inintelligentes et cruelles. Si dans l'imaginaire breton, l'Ogre géant est constructeur de mégalithes et de dolmens, sa figure a été popularisée par Charles Perrault dans les Contes de ma mère l'Oye : un des Ogres les plus fameux y est celui du conte le Petit Poucet. un autre Ogre apparaît dans le Chat botté. Il a le pouvoir, tel Protée, de prendre une forme quelconque. Le Chat botté le mange après l'avoir mis au défi de se transformer en souris. une des variantes de l'Ogre est le personnage de la Barbe bleue, qui tue les femmes qu'il épouse sans toutefois les manger. un conte de Grimm, intitulé L'Ogre (Der Okerlo), fait intervenir un couple d'ogres. Il a été retranché du recueil dès la (1819) en raison de sa trop grande proximité avec le conte de Madame d'Aulnoy intitulé L'Oranger et l'Abeille, dont il serait une version populaire simplifiéeNote de Natacha Rimasson-Fertin, Contes pour les enfants et la maison, José Corti, 2009..
La mythologie grecque, à travers le personnage de Cronos (Saturne chez les Romains) dévorant ses propres enfants, préfigure l'ogre primaire, qu'on retrouve dans les peintures noires de Francisco de Goya.
Portrait d'ogres thumb|280px|« L'Ogre le reçut aussi civilement que le peut un Ogre ». Le Maître chat ou le Chat botté, illustration de Gustave Doré de 1867. Charles Perrault n’abuse pas de la figure de l’ogre et n’y a recours qu’à trois reprises, avec deux ogres mâles et une ogresse. Dans les trois cas, les ogres occupent une position sociale élevée et sont riches : l’Ogre du Petit Poucet possède quantité d’or et d’argent dont le héros finit par s’emparer ; celui du Chat botté est maître d’un château entouré de vastes terres et vit dans l’opulence; quant à l’Ogresse de la Belle au bois dormant, elle n’est rien de moins que la reine.
Le cannibalisme, qui engraisse leur corps et les accroît jusqu’à en faire des géants, s’accompagne ainsi d’une profusion de richesses et de pouvoirs exceptionnels : mobilité extrême pour le premier grâce aux bottes de sept lieues, métamorphose pour le second et régence pour la dernière.
Les Ogres n'ont qu'une obsession : manger de la chair fraîche. Leurs mets de prédilection sont les petits enfants. À la différence du Loup, qui dévore ses victimes crues, l'Ogre aime que la viande soit préparée et cuite, en sauce, comme on accommode le veau ou le mouton.
On voit les Ogres bons amis. Celui du Petit Poucet se prépare à régaler ses amis Ogres de chair fraîche. Il est décrit comme « bon mari » et père de sept petites filles qu’il élève comme des princesses. Il finit cependant par s’évanouir, non par le trépas, mais dans son sommeil dès lors qu’on lui ôte ses bottes de sept lieues, comme s’il perdait alors tout pouvoir avec la disparition de ce signe extérieur de fortune et puissance.
Malgré leur taille, leur appétit, leurs richesses et leur position sociale élevée les rendant d'autant plus à craindre, les Ogres se laissent facilement berner : l’un par un enfant, l’autre par un chat, la dernière par son maître d’hôtel, même si elle finit par découvrir la supercherie : le Chat botté convainc sans mal l'Ogre de se transformer en souris, quant au Petit Poucet, il échange son bonnet de nuit et celui de ses frères contre les couronnes des filles de l'Ogre, ce qui conduira ce dernier à tuer sa progéniture.
Ogresses thumb|200px|L'ogre et sa femme, illustration allemande de Der kleine Däumling, Dans les contes, le personnage de l’Ogresse est tour à tour le pendant féminin du personnage de l’Ogre, c'est-à-dire un être déployant un appétit féroce pour la chair fraîche (mère du prince dans la Belle au Bois dormant, sorcière dans Hänsel et Gretel des frères Grimm), ou bien plus simplement la femme ou les filles d’un Ogre (Le Petit Poucet).
La Belle au bois dormant L’Ogresse apparaît dans la seconde partie du conte de Perrault, bien souvent méconnue et abandonnée dans les adaptations postérieures. Elle est l’épouse du roi et mère du prince. Même si cette femme est d’un abord normal, quelques indices mettent le lecteur sur la voie : elle semble trop curieuse, des rumeurs courent sur son compte et son fils même se méfie d’elle :
Elle n’a qu’une idée en tête, assouvir sa pulsion cannibale en dévorant la petite Aurore et le petit Jour, c’est-à-dire ses propres petits-enfants et leur mère. Elle va pour cela s’aider de la complicité de son maître d’hôtel en profitant de l’absence du père des enfants :
Il suffit ainsi que sa rivalité de marâtre avec une bru trop belle se trouve renforcée par les pouvoirs de régente que lui donne l’absence du roi son fils pour que ses instincts se déchaînent. Comble de tout, sa perversion s’exerce au sein de sa propre famille. Le maître d’hôtel attendri prend cependant la précaution de mettre les enfants et la princesse à l’abri dans son propre foyer et d’accommoder un petit agneau en remplacement d’Aurore, un petit chevreau à la place de Jour et une jeune biche au lieu de la jeune reineCharles Perrault, Contes (introduction, notices et notes de Catherine Magnien), éditions Le Livre de poche Classique.
Hänsel et Gretel Hänsel et Gretel, perdus par leurs parents, gagnent, après avoir erré dans la forêt, une maisonnette de pain et gâteau, demeure de l'ogresse, qualifiée de sorcière dans le conte. Celle-ci veut engraisser le garçonnet et utilise la fillette comme domestique. Gretel la pousse dans le four, allumé pour cuire Hänsel. Les deux enfants finissent par regagner la maison de leur père en voyageant à dos de canard, non sans avoir auparavant mis la main sur les perles et pierres précieuses de l’Ogresse.
Le Petit Poucet Les sept filles de l’Ogre sont qualifiées de « petites Ogresses » et présentées en ces termes dans le conte de Charles Perrault :
La femme de l’Ogre est également présentée comme Ogresse, mais seul son mariage lui vaut ce statut. Loin de se nourrir de chair fraîche et de vouloir manger les enfants, elle se fait leur complice en tentant de les cacher à son mari.
Portée symbolique thumb|240px|Le Petit Poucet s'emparant des bottes de sept lieues de l'Ogre (parc d'Efteling, Kaatsheuvel).