Lincendie du Bazar de la Charité désigne communément l'incendie mortel du , survenu lors de la édition de cette fête de bienfaisance, dû à la combustion accidentelle de l'éther destiné à l'alimentation de la lampe d'un cinématographe dans une salle de projection accolée au bazar.

Le Bazar de la Charité est une vente de bienfaisance organisée à partir de 1885 à Paris par le financier Henri Blount et présidée par le baron de Mackau.. Il s'agissait de vendre des objets — objets d’arts, bibelots, tableaux, bijoux, meubles, livres et toutes pièces provenant de dons — au profit des pauvres.

L'histoire de cette manifestation mondaine a été marquée par la catastrophe du , due à un incendie causé par la combustion des vapeurs de l'éther utilisé pour alimenter la lampe d'un projecteur de cinéma.. L'incendie cause la mort de dont parmi lesquelles Sophie-Charlotte, duchesse d'Alençon (sœur de l'impératrice « Sissi »), la peintre et céramiste Camille Moreau-Nélaton et madame de Valence et ses deux filles.

Spectaculaire, le nombre de femmes victimes semble refléter la composition de la salle, très majoritairement féminine : parmi le millier de personnes présentes, on ne compte alors qu'une quarantaine d'hommes (essentiellement des organisateurs), soit une proportion d'environ qui correspond à celle des victimes masculines« Les hommes au Bazar de la Charité : une de ces fake news qui ont la vie dure », sur bazardelacharite.fr, 2022.. Cette tragédie, qui a marqué bien des esprits de l'époque, a suscité de nombreuses réactions, dont certaines mettaient en question l'avenir du cinéma, un loisir encore très récent (1895) et considéré comme un simple divertissement de foireCf. notamment l'article Sociologie du cinéma..

Origines de la manifestation thumb|Vue d'ensemble du Bazar de la Charité avant l'installation des comptoirs. thumb|Reconstitution d'une rue du « vieux Paris ». D'anciens décors de théâtre sont pour l'occasion réutilisés. L'enseigne au premier-plan porte le nom d'« À la truie qui file ». Photos parues originellement dans L'Illustration.

Le Bazar de la Charité est, à l'origine, un consortium de plusieurs œuvres de bienfaisance, qui louent un local ou un espace d'exposition en commun, afin de réduire leurs dépenses et de permettre de grouper acheteurs et invités. Installé, de 1885 à 1887, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en 1889 place Vendôme et, en 1888 et de 1890 à 1896, rue La Boétie, il est transféré, en 1897, aux de la rue Jean-Goujon dans le , sur un terrain mis gracieusement à disposition par le banquier Michel Heine..

Ce terrain était alors occupé par un hangar en pitchpin de quatre-vingts mètres de long sur treize de large, loué le par le baron Armand de Mackau au curé Delamaire...

Installation vignette|Le Bazar de la Charité avant l'incendie. Illustration tirée du Supplément illustré du Petit Journal du . Il ne s'agit en réalité que d'un hangar où sont installés des décors de théâtre figurant un Paris du Moyen Âge.

Le , le baron Armand de Mackau réunit les responsables du Bazar de la Charité : la duchesse d'Alençon, duchesse en Bavière et sœur de l'impératrice d'Autriche, sa belle-fille, la duchesse de Vendôme – née Henriette de Belgique, nièce du roi Léopold II et du roi Carol de Roumanie –, la duchesse d'Uzès, la marquise de Saint-Chamans, la comtesse Greffuhle, la générale Février, la marquise de Sassenay, et leur annonce que le Bazar sera décoré pour représenter une rue de Paris au Moyen Âge avec ses éventaires, ses échoppes aux enseignes pittoresques, ses étages en trompe-l'œil, ses murs tapissés de lierre et de feuillage.

Le bâtiment, d’une longueur de et d’une largeur de , est organisé de la façon suivante : deux portes à double battant ouvrent sur une vaste allée centrale, bordée le long des murs de vingt-deux comptoirs en bois portant des noms évocateurs : « À la tour de Nesle », « À la truie qui file », « Au lion d’or », « Au chat botté ».

A gauche de l’entrée, une loggia accueille les bureaux, à droite se trouve le « salon des dames », en face se trouve un buffet, assorti d’une cuisine et d’une cave.

L’arrière du hangar donne sur une cour intérieure d’environ de profondeur, cernée de murs dont ceux de l’hôtel du Palais et de l’imprimerie du journal La Croix ; adossé à la façade arrière du hangar se trouve un local abritant le cinématographe.

En effet, le Bazar proposera, sous un appentis, un spectacle de cinématographe où l'on pourra, pour cinquante centimes, voir les images animées des frères Lumière projetées par un appareil de Normandin et Joly : La Sortie de l'usine Lumière à Lyon, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat et L'Arroseur arrosé.

Monsieur Normandin, l'entrepreneur chargé des représentations cinématographiques, n'est cependant pas très satisfait de ce local et s'en ouvre au baron de Mackau :

Tragédie Déroulement vignette|La duchesse d'Alençon, victime de l'incendie.

Les ventes sont organisées pour durer quatre jours : les 3, 4, 5 et .

La première journée, le lundi , est honorée par la présence de de Flores, fille de l'ambassadeur d'Espagne.

Le mardi , la vente est aussi honorée de la présence d'une Altesse Royale, la duchesse d'Alençon. Membre de la Maison royale de Bavière, sœur de l'impératrice d'Autriche et de l'ex-reine des Deux-Siciles, petite-fille par alliance du roi des Français, Louis-Philippe , la princesse, qui vient de fêter ses cinquante ans, est apparentée à tout le gotha européen.

Les vingt-deux comptoirs ainsi que le Buffet sont tenus par des dames appartenant à la plus haute aristocratie française ou à la grande bourgeoisie. Ils comptent en général une dizaine de femmes chacun.

Le nonce apostolique Eugenio Clari arrive rue Jean-Goujon à . Il bénit le Bazar de la Charité et, après un tour rapide, s'en va sans que la foule qui se presse là s'en rende bien compte. Il est raccompagné par les membres du comité qui seront dehors au moment de l'incendie.

On évoque entre et présentes lors de la présence du nonce. Après son départ, quelques minutes avant l'incendie, il en restait de 800 à dont au moins une quarantaine d'hommes, parmi lesquels les membres du Comité d'organisation.

Vers 16 heures, la duchesse d'Alençon, qui préside le stand des noviciats dominicains situé à une extrémité de la galerie, murmure à l'une de ses voisines, :

L'incendie Vers survient l'accident fatal : la lampe de projection du cinématographe a épuisé sa réserve d'éther et il faut la remplir. Monsieur Bellac, le projectionniste, demande à son assistant Grégoire BagrachowPar jugement rendu le , Bagrachow est condamné à huit mois de prison et d’amende pour homicide par imprudence, mais il bénéficie du sursis pour sa bravoure pendant l’incendie. Par la suite, il mènera des recherches pour améliorer la sécurité des appareils de projections et d’éclairage : « Biographoscope populaire Bagrachow » avec lampe à incandescence en 1898, plaques photographiques remplaçant les pellicules hautement inflammables en 1899, etc. de lui donner de la lumière. Plutôt que d'ouvrir le rideau en toile goudronnée, celui-ci commet l'erreur d'utiliser une allumette, mais l’appareil est mal isolé et les vapeurs d'éther s’enflamment.

Quelques instants après, alors que les organisateurs — parmi lesquels figure le duc d'Alençon — ont été informés de l'accident et commencent déjà à faire évacuer, dans le calme, les centaines de personnes présentes dans le hangar, le rideau prend feu, enflamme les boiseries, puis le feu se propage au velum goudronné qui sert de plafond au Bazar. Un témoin dira. :

Au grondement de l'incendie répondent les cris de panique des qui tentent de s'enfuir en perdant leur sang-froid. Certaines personnes tombent et ne peuvent se relever, piétinées par la foule tâchant désespérément d'échapper aux flammes.

La duchesse d'Alençon dit à la jeune comtesse Mathilde d'Andlau :

À l'extérieur, les pompiers de ce qui est alors le Régiment de sapeurs-pompiers de Paris arrivent sur les lieux en à peine dix minutes pendant que des grappes humaines surgissent du bazar transformé en brasier, par les deux seules portes d'accès dont l'une, celle de gauche, sera rapidement bloquée par des corps.

D'autres visiteurs tentent de se sauver par la cour intérieure. Certains, moins d'une centaine, fuient par un passage étroit, qui ramène à la rue Jean Goujon, sur la gauche du bâtiment en feu. Mais la fumée, la chaleur, l'amoncellement des corps finiront par le rendre inaccessible. Un autre groupe, environ une cinquantaine de personnes, escalade des échelles de près de dix mètres, plaquées au mur de l'imprimerie La Croix, par ses ouvriers. Et une dernière partie, environ , sera sauvée grâce à l’intervention des cuisiniers de l’hôtel du Palais. Gomery et Édouard Vaudier descellent trois barreaux sur quatre d'une lucarne des cuisines à du sol et passent des chaises dans la cour pour aider les rescapés à s’extirper de la fournaise. L'hôtel du Palais était la possession de la famille Roche-Sautier...

Un quart d’heure à peine après le début de l’incendie, tout est consumé : le hangar n’offre plus l’aspect que d’un amoncellement de poutres de bois calcinées, mêlées de cadavres mutilés et carbonisés.

Les calcinés des victimes de l'incendie sont portés au Palais de l'Industrie afin que les familles puissent les identifier.

Victimes Une grande majorité de femmes Le nombre de victimes directes de l'incendie varie suivant les sources : le site officiel de l'association Mémorial du Bazar de la Charité donne . et une liste nominative de ( et ). ; dans La Terrible Catastrophe du . Liste complète des victimes, des blessées et des blessés, des sauveteurs et des bienfaiteurs, ouvrage publié en , sont cités les noms de ( et ), auxquelles il faut ajouter trois corps non identifiés. ; dans son édition du , Le Petit Journal publie les statistiques officielles des victimes, service de la statistique municipale, liste arrêtée au au soir, pendant l'incendie et identifiés, dix morts des suites de l'incendie, cinq morts pendant l'incendie et non identifiés au , soit un total de (, , cinq non identifiés)..

Au-delà du fait que les femmes étaient très largement majoritaires lors de l’événement, une explication d'ordre vestimentaire est également à prendre en compte : les femmes des classes sociales supérieures portent alors pantalon en dentelle, cerceau métallique, un premier jupon, un second jupon à volants, un troisième jupon et enfin la robe ; cet empilement entravait leurs mouvements, faisant obstacle à leur fuite en cas d'incendie, et représentait autant de tissus hautement inflammablesTitiou Lecoq, Les Grandes Oubliées. Pourquoi l'Histoire a effacé les femmes, L'Iconoclaste, 2021, préfacé par Michelle Perrot..

En effet, parmi les morts, on dénombre une très large proportion de femmes, de souche aristocratique ou de la grande bourgeoisie, mais aussi de conditions plus modestes, dix-sept mineures (la majorité est alors à vingt-et-un ans) dont cinq enfants de moins de dix ans.

Parmi les institutions victimes de cette tragédie se trouvait, au comptoir , l’Œuvre des saints-anges, dont la présidente, la baronne douairière de Saint-Didier, et plusieurs autres membres périrent dans l’incendie. L’Œuvre des saints-anges survécut à ce drame et compte aujourd’hui parmi les rares institutions présentes lors de l'incendie du Bazar de la Charité encore en activité.

Une autre institution présente, de la famille religieuse de saint Vincent de Paul, n'a pas été épargnée : treize Dames de la Charité et trois Filles de la Charité ont péri dans les flammes..