vignette|redresse=1.2|La Palestine au temps de Jésus de Nazareth.
La quête du Jésus historique est une branche de la recherche historiographique sur Jésus de Nazareth. Elle s'étend du à nos jours et s'appuie sur l'exégèse historico-critique de la Bible.
On distingue en général trois périodes, ou « quêtes ».
La première, commencée au milieu du , a tenté de reconstituer une « vie de Jésus » en tant que figure importante de la spiritualité humaine, en la débarrassant des dogmes chrétiens. Elle s'est heurtée au fait que les sources quasi exclusives sur Jésus, les évangiles canoniques, sont des écrits théologiques visant plus à témoigner de la foi des premières communautés chrétiennes qu'à rapporter sa biographie.
Une deuxième quête, dans le cadre de l'école allemande, s'est engagée dans les années 1950, distinguant le « Jésus historique » (ce qu'on peut dire de Jésus sur la base des sources disponibles) et le « Jésus réel ». Elle s'est attachée à définir des outils de critique littéraire pour distinguer ce qui, dans les sources, relève d'élaborations ultérieures, et ce qui peut être attribué à Jésus et aurait fait sa singularité au sein du judaïsme.
Enfin, une troisième quête, menée depuis le milieu des années 1980 essentiellement par des chercheurs américains et allemands, vise à replacer Jésus dans le contexte du judaïsme du , bien plus diversifié que ce qu'il est devenu par la suite. Le débat porte alors sur les éléments de continuité et de rupture de Jésus par rapport à son milieu religieux, social et politique.
Des harmonies à l'analyse Les harmonies des Évangiles
Les principales sources sur la vie de Jésus de Nazareth sont les quatre évangiles canoniques. Trois de ces évangiles (Matthieu, Marc et Luc), dits « synoptiques », sont proches alors que celui de Jean est radicalement différent. La tradition chrétienne et l'ordre du Nouveau Testament suivent l'explication d'Augustin d'Hippone selon laquelle Matthieu aurait inspiré Marc qui aurait inspiré Luc. Mais dans la reconstitution d'une vie de Jésus, la comparaison de ces quatre textes fait apparaître de nombreuses différences et des contradictions chronologiques.
La première tentative pour établir une « harmonie des Évangiles », c'est-à-dire pour fondre les quatre évangiles en un seul texte, est celle du Diatessaron de Tatien, dans la deuxième moitié du ..
La canonisation des quatre évangiles impose l'idée de l'inspiration divine des textes, qui deviennent sacrés. Il y aura cependant toujours un débat parmi les théologiens chrétiens entre une interprétation littérale et une lecture plus soupleUmberto Eco, Cinq questions de morale ., la validité de l'interprétation relevant toujours de la tradition et du magistère de l'Église. La fiabilité même des textes ne sera pas contestée jusqu'au .
Avec la Réforme, la « libre interprétation des Écritures » amène les théologiens luthériens à revenir directement aux textes. Luther ne voit pas d'intérêt à établir un ordre des événements rapportés dans les évangiles : à propos de l'expulsion des marchands du Temple, qui, chez Jean se situe au début de la vie publique de Jésus, et dans les synoptiques à la fin, il conclutSchweizter : « Les Évangiles ne suivent aucun ordre en rapportant les actes et les miracles de Jésus, et, après tout, la matière n'est pas de grande importance. Si une difficulté surgit concernant l'Écriture sainte que nous ne pouvons résoudre, il suffit de laisser tomber. » Du au , on dépensera néanmoins des trésors d'habileté pour compiler l'ensemble des événements rapportés et les organiser de façon chronologique. Ainsi, Andreas Osiander (1498-1552), dans son Harmonie des évangiles (1537), soutient que « aucun mot des évangiles ne doit être omis, rien d'étranger ne doit être ajouté, et l'ordre d'aucun évangile ne doit être modifié ». Cela conduit au principe qu'un événement rapporté dans différents contextes par les évangiles s'est produit plusieurs fois : on a ainsi deux expulsions des marchands du Temple, plusieurs résurrections de la fille de Jaïre - Jesus the Nazarene: Myth or History By Maurice Goguel..
Origines de l'analyse critique thumb| Histoire critique du Vieux Testament de Richard Simon, 1685, chez Reinier Leers Une étape importante de l'analyse critique des textes de la Bible est marquée par l'oratorien Richard Simon avec son Histoire critique du Vieux Testament (1680), dont la première édition sera brûlée sous l'influence de Bossuet et devra être publiée par la suite en Hollande. Il y publiera en 1689 l'Histoire critique du texte du Nouveau Testament)Mordillat et Prieur Jésus contre Jésus .. Un de ses continuateurs sera Jean Astruc, avec ses Conjectures sur les mémoires originaux dont il paroit que Moyse s'est servi pour composer le livre de la Genèse (1753)publié à Bruxelles sans nom d'auteur.
Au cours du , avec la philosophie des Lumières en France, en Allemagne et en Angleterre, l'analyse critique des textes sera une arme du rationalisme contre le dogmatisme religieux. Elle pointe d'une part les contradictions et les invraisemblances, rejetant la vérité éternelle des évangiles, et d'autre part les écarts entre le Jésus des évangiles et le Christ des dogmesRegards sur l'histoire de la recherche du Jésus historique par Élian Cuvillier, professeur de Nouveau Testament, Faculté libre de théologie protestante (IPT, Montpellier).. Ces dogmes sont combattus par les athées, et par les déistes qui voient en eux des obstacles à la religion naturelle.
Les enjeux Le Jésus historique est une reconstruction fragmentaire et hypothétique obtenue par des moyens modernes purement scientifiques, à partir de données empiriques provenant de documents anciens, passées toutes au crible rationnel, dans laquelle ceux qui pourraient avoir la foi chrétienne ont mis entre parenthèses, comme dans toute approche scientifique, leurs convictions religieuses. Il faut avoir à l'esprit que le Jésus réel n'est pas nécessairement le Jésus historique..
Cette quête historique ne doit pas masquer, selon Daniel Marguerat, que ..
La première quête du Jésus historique De Reimarus à l'école rationaliste vignette|Hermann Samuel Reimarus. La première quête tente une reconstitution historique de la vie de Jésus*Jésus connu et inconnu. À la recherche du Jésus de l’histoire par Daniel Marguerat. Elle commence en 1774-1778 avec la publication par Lessing des travaux de Reimarus et s'achève avec l'ouvrage de Wilhem Wrede. Elle a été relatée par Albert Schweitzer dans son ouvrage Geschichte der Leben-Jesu-Forschung paru en 1906 à Tübingen. Cette quête est intimement liée aux premières formulations du problème synoptique, et est amorcée principalement par les protestants libéraux allemands.
Elle est notamment marquée par le retentissement en Allemagne de l'ouvrage de David Strauss : La Vie de Jésus ou Examen critique de son histoire (1835) et par l'influence en France de la Vie de Jésus de Renan (1863).
Elle s'organise en diverses écoles et aboutit à des représentations disparates de Jésus, en fonction des « a priori philosophiques implicites ou non des auteurs et des générations »Albert Schweitzer, repris par Paul Mattei in Le Christianisme antique, de Jésus à Constantin, éd. Armand Colin, 2008, ..
Hermann Samuel Reimarus (1694-1768), professeur de langues orientales, déiste, amorce la première quête. Avant lui, personne n'a essayé de concevoir une histoire de la vie de Jésus. Son ouvrage de 4000 pages Les Objectifs de Jésus et de ses disciples n'est publié qu'après sa mort, de 1774 à 1778, par le philosophe Lessing.
Pour Reimarus, Jésus est né et mort juif, et n'a jamais voulu fonder de nouvelle religion ou d'Église. Il prêchait l'arrivée prochaine du royaume de Dieu, c'est-à-dire la restauration du royaume d'Israël, alors occupé depuis des siècles. C'est dans ce sens qu'il était considéré comme le messie par ses disciples. Ceux-ci, après sa crucifixion et l'échec apparent de ses prophéties, transférèrent leurs espérances dans celle de son retour. Cette thèse, qui réintègre Jésus dans le judaïsme de son temps et sape les fondements de la foi chrétienne, fit scandaleMordillat et Prieur Jésus contre Jésus .. Reimarus est le premier à avoir souligné l'importance de l'eschatologie dans le message de Jésus, et à avoir recherché des relations de cause à effet dans l'histoire de Jésus et des débuts du christianisme.
Dans la lignée du rationalisme, de Reimarus à Paulus, on trouve Johann Jakob Hess (1741-1828), Franz Volkmar Reinhard (1753-1812), Karl Bahrdt (1741-1792)Ausführung des Plans und Zwecks Jesu (1784-1792), rendu célèbre avec son explication de la multiplication des pains selon laquelle Jésus inaugure le partage des provisions tandis que les autres le suivent et partagent des repas tirés des sacs de ceux qui avaient des provisions, Johann Gottfried von Herder (1744-1803)Vom Erlöser der Menschen nach unsern drei ersten Evangelien: Vom Gottessohn der Welt Heiland nach Johannesevangelium, Rīga, 1797 et Karl Heinrich Georg VenturiniNatürliche Geschichte des grossen propheten von Nazareth (1800-2) (1806), qui présente Jésus comme un agent de la secte des Esséniens.
École rationaliste thumb|Heinrich Paulus L'école rationaliste s'enracine dans les travaux des penseurs des Lumières du , à l'exception de Rousseau et de KantXavier Tilliette, Les philosophes lisent la Bible, Cerf, 2001, ..
Représentée par Heinrich Paulus (1761-1851) dans Das Leben Jesu als Grundlage einer reinen Geschichte des Urchristentums (1828) et Friedrich Schleiermacher (1768-1834), l'école rationaliste nie ou rejette l'explication surnaturelle des miracles et de la résurrection de Jésus : elle cherche à les expliquer comme des événements naturels que les contemporains de Jésus n'auraient pas compris.
Paulus construit une figure de Jésus guérisseur populaire qui trouvera une certaine pérennité.
Ces travaux ne reposent pas à proprement parler sur l'analyse critique des textes. Comme l'interprétation chrétienne traditionnelle, le portrait que dressent ces auteurs de Jésus compile plus ou moins adroitement les informations tirées des synoptiques et du corpus johannique.
École mythologique David Strauss
David Strauss (1808-1874) est d'abord influencé par Frederik Daniel Schleiermacher (1768-1834) En 1835 il publie La Vie de Jésus examinée d'un point de vue critique La Vie de Jésus examinée d'un point de vue critique (disponible en français sur Gallica). Cette publication a un retentissement considérable et marque une date importante de l'histoire de la critique évangéliqueMaurice Goguel Jésus le nazaréen : mythe ou réalité ? (1926) Jesus the Nazarene: Myth or History By Maurice Goguel (1926). S'inspirant de la philosophie de Hegel, il s'écarte radicalement du dogme. Il distingue Jésus, réduit à de maigres contours d'une histoire personnelle et le Christ des évangiles. Pour lui l'idée fondamentale de la religion chrétienne est l'incarnation divine, et les premiers évangiles n'ont pas été écrits dans un but historique mais pour exprimer cette idée au moyen de mythes. Le mythe n'est pas simplement une fiction, mais l'expression symbolique d'une croyance. Rejetant tant l'explication surnaturelle des miracles, que les explications des rationalistes, il en fait le résultat de l'usage par les premiers chrétiens des idées messianiques juives, pour exprimer la conviction que Jésus est bien le messie.
La Vie de Jésus de Strauss introduit aussi pour la première fois le problème de la relation entre les synoptiques et l'évangile de Jean. Pour Strauss ces deux traditions sont irréconciliables, et il conclut en défaveur de l'historicité de l'évangile de Jean.