(latin : Flavius Anastasius Augustus et grec ancien : ), parfois surnommé Dicorus en raison de ses yeux vairons, né à Dyrrachium (aujourd'hui Durrës) en Épire vers 430 et mort à Constantinople le , est un empereur byzantin ou empereur romain d'Orient de 491 à sa mort en 518.
Arrivé tardivement sur le trône grâce à ses liens avec l'impératrice Ælia Ariadnè, il a occupé auparavant des postes importants au sein du Grand Palais de Constantinople et s'est impliqué dans les questions théologiques qui secouent le christianisme, en adhérant au monophysisme. Au moment de son couronnement, sa légitimité est fragile alors qu'il doit faire face à un contexte géopolitique nouveau, marqué par la disparition depuis peu de tout l'Empire romain d'Occident. Il doit d'abord consolider son pouvoir et s'oppose aux Isauriens qui ont la haute main sur l'armée depuis plusieurs années, menaçant de porter sur le trône un parent de Zénon, le prédécesseur d'Anastase.
Après son succès, il mène une politique marquée par la prudence. Dans ses relations avec l'extérieur, il compose avec les royaumes barbares qui occupent d'anciennes terres romaines, reconnaissant leur légitimité tout en affirmant la supériorité, au moins formelle, de l'Empire romain d'Orient. Il tente notamment de circonscrire la puissance du royaume ostrogoth de Théodoric le Grand, qui domine l'Italie. Face aux Sassanides, il privilégie là encore une posture défensive. Cela n'empêche pas une courte confrontation avec cet empire rival, qui n'entraîne aucun changement territorial d'importance. Sur le plan interne, il réorganise les finances impériales et laisse à ses successeurs un excédent budgétaire important, attestant de sa bonne gestion. En revanche, en matière religieuse, il rompt quelque peu avec la politique de conciliation de Zénon entre les monophysites et les partisans du concile de Chalcédoine. Influencé par ses propres convictions, il mène une politique plus favorable aux monophysites, suscitant des contestations d'une partie de la population et les révoltes infructueuses du général Vitalien.
Décédé à un âge avancé, il laisse à ses successeurs, et , un empire stable, prospère et défendu par des frontières solides, bien qu'affaibli par de fortes tensions religieuses. Toutefois, en dépit de sa réputation de bon administrateur, il est peu étudié par les historiens modernes, son règne intervenant dans une période de transition entre les derniers soubresauts de l'empire d'Occident, qui chute en 476, et le renouveau impérial de Justinien.
Sources vignette|redresse|Représentation probablement fantaisiste d'Anastase dans le Mutinensis gr. 122, manuscrit du .|alt=Photographie du portrait d'un homme couronné sur la page d'un manuscrit.
Le règne d'Anastase est mentionné dans un nombre assez divers de sources. Comme souvent avec les sources primaires, elles souffrent de partis pris, notamment en matière religieuse et les convictions monophysites d'Anastase lui ont régulièrement valu des jugements négatifs de la part de ses contemporains. Parmi les sources grecques, la chronique de Jean Malalas est particulièrement intéressante car il est un contemporain d'Anastase et a certainement accès à des témoignages oraux. Il s'appuie beaucoup sur les travaux perdus d'Eustathe d'Épiphanie, 248-251.. Les autres chroniques grecques sont, pour la plupart, basées sur les écrits de Jean Malalas et postérieures au règne d'Anastase, ce qui rend leur exactitude variable, telle la Chronicon Paschale ou encore la chronique de Théophane le Confesseur. Sans grande valeur historique, Priscien de Césarée lui dédie un éloge, de même que Procope de Gaza, dans lesquels ils célèbrent ses vertus et le comparent à certaines grandes figures romaines comme Pompée, sur le modèle propre à ce genre littéraire. Néanmoins, ils mettent en valeur certains aspects du règne d'Anastase parfois peu développés ailleurs, comme son action de bâtisseurSur ces textes, voir notamment la traduction française d'Alain Chauvot (). Jean le Lydien, qui a aussi laissé quelques textes, lui est très favorable et le décrit comme , 59.
Au-delà des chroniques, les sources ecclésiastiques sont aussi précieuses, éclairant notamment les controverses religieuses. Évagre le Scholastique a produit des textes importants sur l'époque d'Anastase bien que la chronologie en soit souvent erronée. Si ses écrits concernent majoritairement la région d'Antioche dont il est originaire, il n'en décrit pas moins la plupart des événements du règne d'Anastase, même s'il se montre parfois sévère à l'égard de l'empereur. Présent au sein même de l'administration byzantine, il dispose certainement de témoignages oraux ou écrits de premier ordre. Il a une appréhension positive plutôt positive d'Anastase en raison de ses succès contre les Isauriens et de ses réformes administratives, même s'il lui reproche sa politique religieuse. Les hagiographies, particulièrement prisées des auteurs byzantins, fournissent aussi des détails intéressants, comme la Vie de Saint-Sabas écrite par Cyrille de Scythopolis.
Les sources latines sont également exploitables pour l'analyse du règne d'Anastase. Marcellinus Comes qui écrit en latin mais vit à Constantinople décrit relativement précisément les invasions barbares dans les Balkans ou les émeutes urbaines à Constantinople. De même, Josué le Stylite, qui écrit en langue syriaque, a produit des textes relatifs notamment aux guerres contre les Sassanides, repris dans la Chronique du Pseudo-Denys de Tell-Mahré. Ces textes issus des provinces orientales de l'Empire permettent aussi d'appréhender les controverses autour du monophysisme, très présent dans ces régions, à l'instar de Jean de Nikiou, d'origine égyptienne et qui écrit au .
Certains textes administratifs d'Anastase ont parfois survécu de manière fragmentaire et apportent des éclairages sur sa vision de l'administration de l'Empire tandis que des vestiges archéologiques et numismatiques peuvent aussi être convoqués. De manière générale, l'appréhension du règne d'Anastase reste parcellaire et sujette à des sources souvent incomplètes et lacunaires, ce qui incite à la prudence dans la recherche d'interprétations de certains événements ou réformes.
Origines et accession à l'Empire vignette|Carte de la division de l'Empire romain en 395. La partie orientale, gouvernée par Anastase, figure en violet.|alt=Carte en couleur de l'Empire romain en 395.
Origines familiales et personnalité vignette|redresse|gauche|Feuillet de diptyque impérial représentant l'impératrice Ælia Ariadnè, musée national du Bargello.|alt=Photographie d'une pièce ouvragée représentant une femme en tenue d'impératrice sous un chapiteau supporté par deux colonnes.
La date de naissance exacte d'Anastase est inconnue, sa famille étant mal connue. Il est probablement né vers 430 à Dyrrachium, dans une famille d'origine illyrienne où se recrutent de nombreux membres de l'administration municipale. Il est le fils d'un noble, Pompeius. Sa mère, Anastasia Constantina, est de religion arienne. Elle est la sœur de Clearchus, lui aussi arien, même si ces affirmations sur les obédiences religieuses d'Anastase sont sujettes à caution car venant d'auteurs hostiles à ces courants du christianisme. Tous deux étaient petits-enfants paternels de Gallus. Gallus était le frère d'Adeodata, femme de Rufius Postumianus, et les deux fils d'Anastasia, fille de Constantius Gallus et de sa femme Constance. Il a pour frère Flavius Paulus, consul pour l'Est en 496, mari de Magna Sabiniana, et pour sœur Cæsaria, femme de Flavius Secondinus, préfet de Rome en 492 et consul pour l'Est en 511Christian Settipani, Continuité gentilice et continuité familiale dans les familles sénatoriales romaines, à l'époque impériale, mythe et réalité, Linacre, Royaume-Uni, Prosopographica et Genealogica, 2000, ILL. NYPL ASY (Rome) 03-983.. Anastase se rend à Constantinople à une date inconnue et s'engage dans l'administration du Grand Palais. Il devient silentiaire et rentre dans le cercle des proches de l'empereur avant de devenir décurion, l'un des officiers du corps des silentiaires. Par cette fonction, il pénètre dans le cubiculum, soit la chambre de l'empereur, ce qui fait de lui un courtisan qui gravite dans les hautes sphères impériales.
Physiquement, il est de grande taille et surtout, il présente la particularité d'avoir les yeux vairons, ce qui lui doit son surnom de Dicorus (en grec : Δίκορος, « deux-pupilles »). Son regard, partagé entre un œil bleu et un autre noir, pourrait lui avoir procuré une certaine étrangeté. Sur le plan personnel, un fils lui est attribué, mais né hors mariage, il est considéré comme illégitime, et Anastase s'efforce, par la suite, de rester chaste. Cette pratique atteste d'une piété parfois fervente. En effet, Anastase est particulièrement versé en théologie et réputé pour sa culture. Il a vécu un temps en Égypte, où il aurait adopté le monophysisme, une doctrine condamnée par le concile de Chalcédoine et le pape. Rapidement, Anastase devient l'un des membres éminents de ce courant du christianisme. En effet, depuis lHénotique promulgué par Zénon, une formule de compromis a été adoptée entre les monophysites et les catholiques. En 489, Anastase est pressenti pour devenir patriarche de Constantinople, mais c'est finalement Fravitas qui est nommé. Celui-ci ne tarde pas à exiger d'Anastase l'abandon de ses opinions monophysites, qu'il n'hésite pas à défendre publiquement. Finalement, il est expulsé de l'église Sainte-Sophie, où il prêchait régulièrement.
Arrivée au pouvoir
Cela ne l'empêche pas de rester une personnalité importante de la cité impériale. À la mort de , aucun successeur n'a été désigné à l’avance. La désignation du nouvel empereur oppose des acteurs différents. Cette prérogative relève alors de la compétence du Sénat ; cependant, cette assemblée doit tenir compte des souhaits des chefs militaires importants. En l'occurrence, les principaux chefs militaires, les Isauriens, soutiennent Longin, le frère de Zénon, que celui-ci aurait sûrement nommé comme successeur s'il avait anticipé sa mort. Cet ascendant des Isauriens s'explique en bonne partie par la nécessité de contrecarrer l'influence des Goths sur la cour impériale, elle aussi importante jusqu'à leur installation en Italie. Désormais, le palais impérial et la famille régnante, notamment l'impératrice Ælia Ariadnè, qui conservent une influence sur le Sénat, sont prêts à mettre un terme à la domination isaurienne. Zénon lui-même, d'origine isaurienne et donc à la légitimité impériale fragile, a dû lutter pour conserver son trône, ce qui ne favorise pas la solidité des prétentions de son frère. Pour parer aux projets de Longin, Ariadnè, qui apparaît comme la principale source de légitimité, opte pour un de ses proches, Anastase, depuis longtemps présent dans les arcanes du pouvoir. En outre, son âge avancé (autour de soixante ans), en fait le candidat parfait pour un règne de transition. Reconnu pour son honnêteté, un caractère plutôt énergique et peu colérique, , comme le souligne Georges Tate.