L'argot français contemporain constitue une évolution , dynamique et créative, de l'argot dit « classique » illustré par la littérature et le cinéma populaires des années 1950 à 1970.
Pratiqué et enrichi principalement par les classes et socio-groupes dits « défavorisés » (populations issues de l'émigration, gens du voyage, délinquants, détenus), l'argot contemporain répond aux mêmes finalités que les argots antérieurs (jeu, transgression et connivence) mais s'en distingue par une évolution lexicale et syntaxique plus rapide, nécessaire pour préserver son caractère codé, alors même que sa diffusion, sa vulgarisation et sa banalisation sont accélérées par les réseaux sociaux, les médias et la culture populaire, notamment hip-hop, qui contribuent à l'harmoniser au niveau national. Né dans les cités d'habitat social (français contemporain des cités ou FCC), il tente ainsi de conserver son autonomie et ses pouvoirs, et d'échapper à l'appropriation culturelle des classes sociales favorisées qui, sans y contribuer, viennent y puiser un vocabulaire « branché » à la durée de vie de plus en plus fugace.
Contexte L'évolution de l'argot français s'effectue depuis toujours selon un continuum, mais il existe des ruptures dans la perception de cette évolution, du fait de la divulgation, à intervalles réguliers, de ce qui constitue un langage a priori secret (poèmes de François Villon, publication du Jargon des coquillards, 1455 ; de L'argot des voleurs, d'Eugène-François Vidocq ; de L'argot au , d'Aristide Bruant, 1905 ; de lÉtude sur l'argot français, de Marcel Schwob et Georges Guieysse, 1889 ; etc.).
Dans les années 1940-1970, le grand public a ainsi été largement initié à l'argot « classique », aseptisé et réutilisé par les dialoguistes, les auteurs et les paroliers du cinéma, de la littérature et de la chanson populairesLa littérature en argot et l'argot dans la littérature, Denise François, Communication & Langages, 1975-27, pp. 5-27."Touche pas au grisbi, salope !" : l'argot du cinéma dans un livre croustillant, franceinfo.fr, 2 mars 2017, consulté le 24 février 2018.. Cette version a servi de référence au grand public jusqu'à l'émergence, dans les médias et la culture populaire, d'un argot plus contemporain.
La caractéristique principale de l'argot français contemporain est qu'il est révélé au grand public à mesure qu'il se construit, l'obligeant à évoluer plus rapidement que ses prédécesseurs : d'une part, la communautarisation de la société française crée les conditions idéales pour le développement de multiples « jargons » au sein desquels les groupes se reconnaissent, se protègent et s'isolent ; d'autre part, les vagues successives d'immigration et la pénétration culturelle de la langue anglaise viennent enrichir le lexique ; enfin, le développement des réseaux sociaux et la médiatisation de cultures populaires viennent, en temps réel, initier le public à ces langages réservés, les diffusant jusqu'aux plus hauts niveaux de la société et obligeant leurs inventeurs à innover pour préserver les fonctions essentielles de leur argot : transgression, reconnaissance, protection et cohésionRedécouvrez l'argot avec Marcelle Ratafia et Lulu d'Ardis. lefigaro.fr, 16 février 2017. Consulté le 24 février 2018..
Français contemporain des cités (FCC) L'argot français contemporain s'alimente essentiellement de ce que certains chercheurs ont baptisé « français contemporain des cités » (FCC en abrégé) (décrit par ses locuteurs comme verlan, argot, racaille-mot, argot des cités ou argot de banlieue). Pour Jean-Pierre Goudaillier, ce FCC est « la manifestation contemporaine la plus importante d'une variété de français, qui au cours des dernières décennies, tout comme les diverses populations qui l'ont parlée, a perdu tout d'abord son caractère rural, par la suite toute indexation ouvrière, voire prolétaire, pour devenir le mode d'expression de groupes sociaux insérés dans un processus d'urbanisation ». Il donne naissance aux « parlers urbains français […] pratiqués de manière plus ou moins effective (usages actifs/passifs) par des millions de personnes en France, que celles-ci soient françaises d'origine ou non, issues de l'immigration ou étrangères ».
Sorti des cités dans les années 1980-1990, le FCC contribue de manière déterminante à la naissance d'une « interlangue [située] entre le français véhiculaire dominant, la langue circulante, et l'ensemble des vernaculaires qui compose la mosaïque linguistique des cités : arabe maghrébin, berbère, diverses langues africaines et asiatiques, langues de type tzigane, créoles antillais… », ce brassage donnant naissance à plusieurs variantes de FCCDe l'argot traditionnel au français contemporain des cités, Jean-Pierre Goudaillier, La linguistique, 2002/1 (Vol. 38), sur Cairn.info, consulté le 24 février 2018..
Pour faire évoluer leur argot, les créateurs/locuteurs déstructurent la langue française circulante, et y injectent des composants identitaires, créant des variantes locales « qui deviennent dès lors autant de marqueurs, voire des stéréotypes [exerçant] de ce fait pleinement leurs fonctions d'indexation ».
Certains y voient la volonté d'introduire une « diglossie, qui devient la manifestation langagière d'une révolte avant tout sociale ». La notion de « fracture linguistique » vient ainsi doubler celle de fracture sociale, particulièrement pour ce qui concerne l'accès au monde du travail, où domine le français dit « véhiculaire ».
Linguistique
Apports étrangers D'un point de vue lexical, l'argot français contemporain s'alimente ponctuellement de l'anglais, associé à la culture de masse (speed pour pressé, badass pour dur à cuire, la lose pour la malchance, has been pour ringard, updater pour mettre à jour, checker pour vérifier, deadline pour date limite, job pour emploi, gore pour le cinéma gore), et majoritairement des nombreuses langues véhiculées par l'immigration et la diversité.
Apports du Maghreb - La population issue de l'immigration maghrébine explique l'importance des apports arabes ou berbères dans le FCC, où ils servent de repères identitaires, par exemple : ahchouma, en arabe, la honte ; arhnouch, en arabe, le policier ; choune, du berbère haetcun / htun, le sexe féminin ; haram, en arabe, péché, interdit ; heps, de l'arabe haebs, la prison ; hralouf, en arabe, le porc ; miskin, mot arabe désignant un pauvre type, un idiot ; sah : sérieux, sérieusement ; tah : comme, de ; avoir le seum : être en colère, dégouté ; wesh : eh quoi ? comment ça va ? ; zarma : genre, comme si, souvent utilisé dans un contexte de cynisme.
Apports tziganes et pseudo-tziganes - Un autre apport important est celui du vocabulaire d'origine tzigane, par exemple : bédo, pour une cigarette de haschisch ; bicrav, le fait de vendre en participant à des actions illicites ; bouillav, le fait de posséder sexuellement ou de tromper quelqu'un ; chafrav, le fait de travailler ; choucard, pour bien, bon ; chourav, le fait de voler ; craillav, l'action de manger ; marav, pour battre, tuer ; minch, la petite amie. poucav : traître, balance
À ce lexique tzigane sont venus s'agréger des vocables forgés sur les mêmes consonances, par exemple : bédav, pour fumer ; carnav, pour arnaquer ; couillav, pour tromper quelqu'un ; graillav, pour manger ; pourav, pour puer ; tirav, pour voler à la tire.
Autres apports - Le français contemporain des cités intègre naturellement des mots d'origine africaine comme enjailler (de l'ivoirien, peut-être par corruption de l'anglais enjoy, s'amuser), go (la fille, la femme, issu du wolof) ; antillaise, comme maconmé (créole de ma commère), désignant un homosexuel, ou timal (créole de petit mâle), désignant un homme, un gars ; comorienne, comme mzé (un collègue) ou plus récemment doro issu du bambara (pénis ou faire l'amour).
Manipulations linguistiques Le FCC fait subir au lexique les manipulations linguistiques classiques de l'argot, en les associant de manière créative pour élargir en permanence un vocabulaire pillé en continu par l'appropriation culturelle opérée par les classes sociales auxquelles il n'est pas, à l'origine, destiné.
Formes linguistiques obtenues par troncation Par apocope (suppression d'une syllabe terminale), troncation habituelle de l'argot classique : lique (liquide, pour argent liquide) ; pet (pétard pour joint) ; séropo (séropositif) ; tox, toxico (pour toxicomane). à skip/askip : à ce qu'il paraît la semaine pro : la semaine prochaine beu, beuh (pour beuher verlan d'herbe) déter : déterminé cassos : cas social bon ap : bon appétit prolo : prolétaire métro : métropolitain périf : périphérique (à Paris) ciné : cinéma
Par aphérèse (suppression d'une syllabe initiale), rarement utilisée en argot classique, abondamment en FCC : blème, pour problème ; caille, pour racaille ; cil, pour facile ; dwich, pour sandwich ; gine, pour frangine ; gol, pour mongol.
Par aphérèse avec redoublement : dic, pour indicateur de police, qui devient dicdic par redoublement ; fan, pour enfant, redoublé en fanfan; gen, pour argent, redoublé en gengen ; leur, pour contrôleur, redoublé en leurleur ; teur, pour inspecteur, redoublé en teurteur ; zic, pour musique, redoublé en ziczic ; gol redoublé en gogol.
Formes linguistiques de type verlanesque Selon Goudaillier, la verlanisation - dominante dans les cités - serait beaucoup moins utilisée à Marseille, qui privilégierait, pour enrichir son argot, le lexique issu de la diversité, de l'immigration et du vieux parler local.
Verlanisation renoi pour noir feuj pour juif beur pour arabe La transformation de ce type de mot, qui impose d'exprimer un « e » final en principe muet, passe par une série d'étapes qui génère parfois des formes intermédiaires momentanément intégrée au lexique, comme dans flic > flickeu > [+ verlanisation] keufli (forme intermédiaire d'usage attesté) > [+ apocope] keuf (forme actuelle).
Verlan monosyllabique aç pour ça ; oid pour doigt ; ainf pour faim ; al pour là ; ap pour pas ; auch pour chaud. cheum pour moche keuf pour flic
Verlan bisyllabique à téco (à côté) ; geoisbour (bourgeois) ; chéper (perché : drogué) scarla (lascar) ; turvoi (voiture) kaïra (racaille) laisse béton (laisse tomber). teubé (bête, stupide) téma (mater, regarder) chelou (louche, bizarre, curieux) beuher (herbe) cimer (merci) ripou : (pourri) zarbi (bizarre)
Verlan trisyllabique enlécu (enculé) ; gagedé (dégage !) ; garettci (cigarette) ; caillera (racaille).
Reverlanisation - Dans cette manipulation linguistique à tiroirs, à fonction la fois ludique et cryptique, le mot arabe donne beur qui à son tour donne rebeu ; femme donne meuf, qui donne feumeu ; comme ça donne comme aç, qui donne askeum, qui donne asmeuk. S'y introduisent parfois des permutations de voyelles : toubab (blanc) donne babtou qui donne boubta.
Prosodie - Au-delà de ses manipulations langagières caractéristiques, le FCC est délivré par ses locuteurs selon une prosodie spécifique. Contrairement à ce qui se pratique dans le français véhiculaire, l’accent tonique est ainsi placé sur la première syllabe du mot, et la phrase est introduite ou ponctuée par des marqueursCeux-ci évoluent rapidement. : wesh, wesh-wesh, frère, sa race, tu vois ou bien t'as vu (plus connoté FCC), nanana ou nanani nanana (pour et cetera, je te passe les détails), normal, tranquille, sur la vie d’ma mère, etc. destinés à renforcer le propos, à solliciter l'adhésion et à scander le discours.
Réemploi des argots classiques