Le darwinisme social, ou parfois nommé aussi spencérisme, est un terme englobant qui désigne toute doctrine ou théorie prétendant pouvoir appliquer la théorie évolutionniste aux sociétés humaines.

Le terme apparaît pour la première fois sous la plume de l'anarchiste Émile Gautier, qui publie en 1880 Le Darwinisme social, une brochure qui entend contrer les théories qu'il baptise de ce néologisme. Le terme darwinisme social est toujours usité dans un sens polémique et négatif et n'a jamais été revendiqué ni même employé par les tenants des théories qui y sont associées.

Les idées principales associées au darwinisme social sont la notion de « lutte pour la vie » entre les hommes conçue comme étant l'état naturel des relations sociales et le rôle central donné en soi au conflit, vu comme la source fondamentale du progrès et de l'amélioration de l'être humain. Ces idées ont souvent comme conséquence, sur le plan politique, une volonté de réduire voire de supprimer l'influence des institutions et des comportements faisant obstacle à l'expression de la lutte pour l’existence et à la sélection naturelle, qui aboutissent à l’élimination des moins aptes et à la survie des plus aptes (survival of the fittest).

thumb|Herbert Spencer, sociologue et principal concepteur de la doctrine spencérienne.

Herbert Spencer (1820-1903), sociologue anglais considéré comme l'un des premiers à avoir tenté d'appliquer la théorie de Darwin aux sociétés humaines, a imposé le terme d'« évolution » et est l'auteur de l'expression « sélection des plus aptes », qu'il mettait en rapport avec la sélection naturelle de Darwin. On désigne aussi ces théories par le terme de spencérisme – . Charles Darwin lui-même se serait opposé avec vigueur à l'application de la sélection naturelle au sein des sociétés humaines avec la publication en 1871 de La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexeCharles Darwin, La Filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe, trad. sous la direction de P. Tort, coord. par M. Prum. Précédé de Patrick Tort, « L’anthropologie inattendue de Charles Darwin ». Paris, Champion Classiques, 2013.. Le développement au milieu du de l'éthologie humaine et de la génétique donne naissance à une résurrection du darwinisme social, la sociobiologie. Aujourd'hui, le darwinisme social est largement considéré comme une pseudoscience ne reposant sur aucune donnée empirique.

Définition Usage du terme darwinisme social Même si les théoriciens associés au darwinisme social viennent essentiellement du monde anglo-saxon, c'est en Europe continentale que le terme darwinisme social apparaît.

L'expression darwinisme social apparaît pour la première fois dans l'article de 1877 de Joseph Fisher sur l'histoire de la propriété foncière en Irlande, publié dans les Transactions of the Royal Historical Society. Ce néologisme se retrouve sous la plume d'Oscar Schmidt, en 1879, dans un article publié dans Popular Science. Le terme est repris l'année suivante par Émile Gautier (1853-1937). Selon l'historien de la pensée sociale britannique Mike Hawkins, le journaliste anarchiste Émile Gautier est le premier à avoir employé l'expression darwinisme social comme intitulé d'une brochure publiée en 1880 à Paris qui attaque les tentatives d'applications de la biologie aux sociétés humainesMike Hawkins, Social Darwinism in European and American thought, 1860-1945, Cambridge University Press, 1997, .. En 1882, à Turin, le professeur d'histoire du droit et de sociologie italien Giuseppe Vadalà-Papale (1854-1921) publie Darwinismo naturale e Darwinismo sociale: schizzi di scienza sociale.

Toutefois, l'usage du terme darwinisme social reste rare dans la littérature scientifique jusqu'à la fin des années 1970. En 1975, la publication de l'ouvrage Sociobiology du biologiste Edward Wilson (né en 1929), créateur de la notion de biodiversité et fondateur de la sociobiologie, déclenche de nombreuses controverses. C'est dans ce contexte que la fin des années 1970 et les années 1980 vont provoquer une sorte de « psychose » dans certains milieux intellectuels, qui accusent Wilson de « racisme » et affirment craindre un « retour du darwinisme social ». Les polémiques déclenchées alors entraînent une importante production d'articles et d'ouvrages, utilisant avec récurrence ce terme.

Contenu De manière générale, les théoriciens du darwinisme social envisagent, à l’échelle de la compétition entre les individus, la levée des mesures de protection sociale, l’abolition des lois sur les pauvres ou l’abandon des conduites charitables. Le sociologue, psychologue, philosophe Herbert Spencer, un des plus célèbres de ces idéologues, pense ainsi que Denis Touret, Le darwinisme social par Herbert Spencer, Université Paris I.. Le darwinisme social se conjugue avec les théories racialistes qui font, à l’échelle de la compétition entre les groupes humains, de la « lutte entre les races » le moteur de l’évolution humaine. Il rejoint et renforce, à la fin du , l'émergence des théories eugénistes.

Selon l'historien des sciences Patrick Tort, de son vivant, Darwin avance que la sociabilité et l'empathie ont été sélectionnées au cours de l'évolution humaine :

Origine et développement Herbert Spencer Dans De l'Origine des espèces (sous-titré : La Préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie), Darwin n'analyse pas la société humaine et n'a pas d'implication personnelle citée dans le « darwinisme social ». C'est Herbert Spencer, savant contemporain de Darwin et tout aussi populaire, qui applique le principe de « la survie du plus apte » aux sociétés humaines et formule le principe du darwinisme social selon lequel l'hérédité (les caractères innés) aurait un rôle prépondérant par rapport à l'éducation (les caractères acquis).

Herbert Spencer « voit dans les luttes civiles, les inégalités sociales et les guerres de conquête rien moins que l'application à l'espèce humaine de la sélection naturelle »Hérodote consacre un petit article au darwinisme social. Spencer fournit ainsi une explication biologique aux disparités observées entre les sociétés sur la trajectoire prétendument unique de l'histoire humaine : les peuples les moins « adaptés » à la lutte pour la survie seraient restés « figés » au stade primitif conceptualisé par les tenants de l'évolutionnisme anthropologique.

William Graham Sumner Un autre nom fréquemment associé à l'origine du darwinisme social est William Graham Sumner (1840-1910). Sumner est le premier professeur de sociologie de l'université américaine de Yale. Homme influent, il sera aussi député à la Chambre des représentants. Contrairement à Spencer, il affirme qu'il existe un déterminisme dans la « lutte pour la vie ».

Influence politique Sur le plan politique, le darwinisme social a servi à justifier scientifiquement plusieurs concepts politiques liés à la domination par une élite, d'une masse jugée moins apte. Parmi ceux-ci, on trouve le colonialisme, l'eugénisme, le fascisme et surtout le nazisme. En effet, cette idéologie légitime l'élimination des races humaines et des êtres les plus faibles, pour que ceux-ci laissent la place aux races et aux êtres les mieux armés pour survivre.

Selon Christian Laval, le spencérisme est cependant une conception libérale, qui aurait engendré le néolibéralisme au cours du La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale de Pierre Dardot, Christian Laval . D'autre part, le spencérisme est souvent amalgamé avec l'eugénisme ou avec le galtonisme. Or le galtonisme, nommé d'après Francis Galton, est une conception conservatrice ou néoconservatrice. Cependant, spencérisme et galtonisme sont des pensées évolutionnistes.

Le darwinisme social appliqué aux nations À la fin du , le darwinisme social a été étendu aux rapports entre les nations. Ce mouvement s'est surtout développé dans les pays anglo-saxons, et dans une moindre mesure en Russie. Si cette idée ne débouche en général pas sur des attitudes belliqueuses, il n'en est pas de même en Europe où l'affrontement entre les nations « jeunes », comme l'Allemagne, pleines de vitalité « virile », et les nations « anciennes », qualifiées par les tenants de cette théorie de « décadentes », comme la France, est considéré comme inévitable. Cette vision est à replacer dans le contexte social de l'époque.

De plus, la « vitalité » d'une nation se mesure presque exclusivement à l'aune de la démographie : plus une nation est féconde, plus elle est ou sera forte. Ainsi, la Russie et les peuples slaves en général faisaient peur à de nombreux dirigeants allemands, comme le chancelier Bethmann-Hollweg, par son accroissement naturel, rendant inévitable, selon eux, un affrontement violent (phobie du rouleau compresseur russe). À ce stade, le darwinisme social rencontre le nationalisme racial. Un autre exemple est la posture idéologique des dirigeants du parti Jeune-Turc vis-à-vis de leurs minorités, spécialement pour le génocide arménien.

On a pu penser que cette vision des rapports entre les nations, dominante en Allemagne et en Autriche au début du , a joué un rôle essentiel dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

En 1910, le sociologue Jacques Novicow publie La critique du darwinisme social. où il critique de manière acerbe la tendance de ses collègues et d'autres essayistes et savants de son temps à mettre en avant le conflit et la guerre comme moteur de l'évolution et du progrès social. Il donne la définition suivante :

« Le darwinisme social peut être défini : la doctrine qui considère l'homicide collectif comme la cause des progrès du genre humain.. »

L'importance du darwinisme social dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale doit être relativisée. Cette interprétation est en effet sérieusement démentie par le travail de Léon Schirmann qui a identifié les responsabilités réelles dans le déclenchement du premier conflit mondial après avoir travaillé sur les archives officielles des différents pays belligérants.. Ces responsabilités sont avant tout bien plus politiques que scientifiques.

Des éléments liés à la théorie de la sélection naturelle ont été incorporés par Shigetake Sugiura, l'un des tuteurs de Hirohito, dans ses écrits visant à justifier la supériorité de la race nipponne et son droit à dominer l'Extrême-Orient. Avec les éléments mythologiques propres au shinto, le darwinisme social servit donc de toile de fond à l'invasion de la Chine et des pays d'Asie du Sud-Est pendant l'ère Showa.

Critique du darwinisme social Critique de Patrick Tort - Darwin et le darwinisme social : une lecture rétrospective L'épistémologue Patrick TortMisère de la sociobiologie, PUF, 1985. a mis en évidence l'incompatibilité des thèses du darwinisme social, particulièrement dans leurs prolongements malthusien et galtonniste, avec les propres positions de Charles Darwin à propos de l'évolution humaine, en s'appuyant sur La Filiation de l'homme et la sélection liée au sexe, paru en 1871Préface de Patrick Tort, in La Filiation de l’Homme et la sélection liée au sexe, Paris, Champion Classiques, 2013.Patrick Tort, L'effet Darwin : Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Points, 2012 (2008). Douze ans après L'Origine des espèces, et alors que les critiques et détracteurs préjugent que « l'homme descend du singe », Darwin y soutient entre autres que l'homme est bel et bien le produit de l'évolution, ce qui s'oppose à la doctrine créationniste(« On ne peut plus croire que l'homme soit l'œuvre d'un acte séparé de création » (La filiation de l'homme, Ed. Syllepse, 2000 )), et replace celui-ci au sein du processus de sélection naturelle, en dépit de son apparente supériorité évolutive(« avec toutes ses capacités sublimes, l'homme porte toujours dans sa construction corporelle l'empreinte indélébile de sa basse origine. » (ibid )).