vignette|redresse=1.25|Lecteurs du Talmud, tableau à l'huile par Adolf Behrman, début du . vignette|redresse=1.25|Juifs étudiant le Talmud. Inscription : « Paris ». Fin - début . vignette|redresse=1.25|Étude du Talmud à Samarcande, photo du début du .La Bible est la clé de voûte du judaïsme, mais le Talmud en est le pilier central qui, s'élançant des fondations, en soutient l'édifice intellectuel et spirituel. Pivot de la créativité et de la vie nationales, le talmud est, à bien des égards, l'ouvrage le plus important de la culture juive.. Le Talmud ( talmoud : « étude ») est l'un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique, dont il constitue aujourd’hui le complément indissociable de la Torah.
Dans le judaïsme rabbinique, on enseigne que Moïse reçut au Sinaï la Torah écrite (Torah she‑be‑Khetav) et la Torah orale (Torah she‑be‑al Peh). Longtemps transmise exclusivement de manière oraleUne modalité visant à garantir l'exclusivité de son interprétation face aux autres courants religieux., cette dernière assurait une interprétation vivante et continue de la Torah écrite, indispensable à sa complète compréhension. Après la destruction du Second Temple, sa mise par écrit devint nécessaire pour en préserver la transmission et structurer l’autorité du courant rabbinique, encore minoritaire.
Rédigé en hébreu mishnaïque et en judéo-araméenUne légère distinction existe : lorsque le Talmud de Jérusalem utilise un araméen occidental, le Talmud de Babylone utilise le judéo-araméen babylonien. , le Talmud désigne l'ensemble formé par la Mishna et la Guemara. La Mishna, compilation de la Torah orale, est organisée en six ordres (shisha sedarim, abrégé sha’s), eux‑mêmes divisés en . La Guemara est la compilation des discussions des Sages, principalement celles des Amoraïm, analysant la Mishna en dialogue constant avec la Torah et, plus largement, avec l'ensemble des livres de la Bible hébraïque, le Tanakh.
Historiquement, le Talmud est le fruit d’un long processus de rédaction et d’interprétation mené principalement par les Amoraïm, puis par les couches savoraïques qui ont fixé le texte. Ce développement s’inscrit dans un paysage juif alors pluriel, où le courant rabbinique coexiste avec d’autres formes de judaïsme, plus diverses dans leurs pratiques, leurs autorités et leurs expressions culturelles.
Il existe deux Talmuds distincts, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone : tous deux commentent la Mishna, mais chacun a développé sa propre Guemara, dans des langues, des méthodes d’étude et des contextes historiques différents. Ensemble, ces corpus constituent la source principale de la « voie à suivre » dite « loi juive » (hébreu : הֲלָכָה, Halakha), devenue le pilier central de l’étude juive. Les deux Talmuds abordent un large éventail de domaines — droit civil et matrimonial, règles religieuses, éthique, récits et traditions, médecine, sciences, techniques, réflexions philosophiquesCharles Touati, Prophètes, talmudistes et philosophes, Paris 1990, ., et même parfois de mystique — au moyen de débats et d'analyses menés par les Amoraïm. Ces discussions, souvent présentées sous forme dialectique, constituent la base de l’interprétation rabbinique et ont façonné la pensée juive pendant des siècles.
Le Talmud de Jérusalem (en hébreu Talmud Yerushalmi) est une compilation rédigée dans les académies de Galilée — notamment à TibériadeC'est dans cette académie que siégeait le Sanhedrin tardif et où s’est développée la vocalisation massorétique., Césarée et Sepphoris — entre la fin du IIIᵉ siècle et le début du Vᵉ siècle. Sa Guemara restée inachevée et fragmentaire nous est parvenue dans un style concis, parfois abrupt, et sous une forme incomplète. Bien que plusieurs sections aient été perdues, ce corpus couvre l'ensemble des traités de la Mishna. Le Yerushalmi est composé dans un contexte de persécutions romaines, puis byzantines, et d'instabilité politique liée au déclin de l'assemblée du Sanhédrin et de son patriarche, le Nassi. Doté d'une fonction de représentation des Juifs auprès de l'Empire romain depuis la Grande Révolte, le rôle du Nassi décline au IIIᵉ siècleLa fonction de Nassi est finalement abolie en 426 à la suite du Code de Théodose.. Après la mort de Juda ha-Nassi en 219, compilateur de la Mishna, l’autorité spirituelle se déplace progressivement vers les académies de Babylonie.
Le Talmud de Babylone (en hébreu Talmud Bavli), dont la forme finale est située entre le milieu.. du VIᵉ siècle et le début. du VIIᵉ siècle, est élaboré dans les centres d’étude de la diaspora mésopotamienne, principalement dans les académies de Soura, Poumbedita et Néhardéa. Les fondations de son analyse furent posées par Abba Arika (Rav), disciple de Juda ha‑Nassi et fondateur de l’académie de Soura. Sa mise en forme est traditionnellement attribuée à Rav Ashi, puis à Ravina II, dont la mort marque la clôture de l’époque talmudique. Le Bavli présente une Guemara particulièrement développée, caractérisée par des discussions dialectiques, des analyses juridiques approfondies et un recours fréquent aux raisonnements hypothétiques. Grâce à la stabilité relative de la Babylonie sassanide et au prestige croissant de ses académies, il s’est progressivement imposé comme la référence principale du judaïsme rabbinique, tant pour l’étude que pour la détermination de la loi religieuse.
Depuis la clôture de sa compilation, le Talmud a fait l'objet de nombreux commentaires et exégèses. Certains visent à en dégager la matière légale et à en systématiser les décisions, tandis que d’autres prolongent ses discussions en développant sa dimension dialectique et casuistique. À partir du Moyen Âge, des commentateurs majeurs comme Rachi et les Tossafistes ont façonné la manière dont le texte est étudié, en proposant des lectures qui sont devenues indissociables du Talmud lui‑même. Les siècles suivants ont vu se multiplier les œuvres de codification, de réflexion philosophique ou de commentaire analytique, faisant du Talmud un texte en perpétuelle interprétation. Cette tradition continue d’alimenter l’étude juive jusqu’à aujourd’hui, donnant lieu à de nouvelles éditions critiques, à des approches académiques et à des lectures renouvelées.
Étapes de la formation du Talmud
Introduction Les pharisiens puis les rabbins, contrairement aux sadducéens puis aux karaïtes du Moyen Âge, ont toujours affirmé l'existence d'une Torah orale transmise de génération en génération, de maître à élèves. Pour le judaïsme, il n'est pas possible d'appliquer les préceptes bibliques sans passer par cette tradition orale et l'interprétation que les Sages en ont faite. D'ailleurs, la Torah écrite ordonne d'« écouter les sages de sa génération » (Parachat Choftim, Dévarim chap. 17, versets 8 à 11).
Selon la tradition, cette Torah orale prend son origine avec Moïse lui-même qui, après avoir reçu les Tables de la Loi sur le mont Sinaï et en avoir réalisé plusieurs copies pour les dignitaires, la « transmet » à Josué, qui la transmet à son tour à ses successeurs spirituels et ainsi de suite jusqu’à la Grande Assemblée, ancêtre du SanhédrinPirke Avot 1:1.
Du point de vue historique et littéraire, elle se développe concurremment à la littérature apocalyptique, apocryphe ou pseudépigraphique du début de l'ère chrétienne qui tente de prolonger le message biblique par l'écrit, tandis que la Torah orale le fait par l’esprit, au moyen d’un enseignement exclusivement oral"Voici comment se déroulait l'étude : Moïse recevait l'enseignement du Tout-Puissant, Aaron entrait, Moïse lui enseignait son chapitre, Aaron se déplaçait et s'asseyait à la gauche de Moïse. Entraient ses fils, Moïse leur enseignait leur chapitre, les enfants d'Aaron se déplaçaient; […] entrait tout le peuple et Moïse lui enseignait son chapitre." (Talmud de Babylone, Traité Eruvin 54b)..
Après la deuxième destruction du Temple, les successeurs des pharisiens, les docteurs de la Loi, portent désormais le titre de rabbi (littéralement « mon maître » en hébreu) et prennent en main le destin de la nation juive. Ils créent un judaïsme (à nouveau) sans Temple et ouvrent des académies à Yavné, puis en Galilée, afin de se livrer à un travail d'interprétation de l’Écriture suivant des canons d'herméneutique qui s'affinent progressivement et mettent en ordre les traditions transmises.
Lorsque les circonstances politiques agitant la Judée au menacent la pérennité de cet enseignement, il est décidé de procéder à la mise par écrit de celui-ci. Ces travaux sont consignés dans les recueils dits Midrachei Halakha, qui offrent des commentaires des textes législatifs de la Torah écrite, la première partie de la Bible hébraïque, soit ce que les chrétiens d'alors appellent le Pentateuque, verset par verset.
On considère généralement qu'aux alentours du , la rédaction de la Mishna est entamée, les lois et leurs interprétations étant organisées non pas dans l'ordre des versets bibliques mais par thème. Elle est clôturée par Rabbi Yehouda Ha-Nassi, aux environs de 200 ap. J.-C. La rédaction du Talmud s'achève elle, aux environs de l'an 500 ap. J.-CJacob Neusner (dir.), The formation of the Babylonian Talmud, Leyde, 1970..
Du au , les rabbins (désormais appelés Amoraïm et non plus Tannaïm) se donnent pour tâche d'élucider les textes de la Mishna, de les commenter, d'en rechercher les sources bibliques et d'en concilier les contradictions apparentes, et cela tant en Palestine qu'en Babylonie.
Dans ce corpus, le terme talmud désigne originellement l’un des quatre domaines de la science juive traditionnelle, à côté de la halakha (connaissance des lois du judaïsme), de la aggada (exposition d’un ou plusieurs versets bibliques) et du midrash qui représentent comme lui une forme d’exégèseTalmud de Babylone (T.B.) Berakhot 22a, Soukka 28a, etc.. Alors que le midrash prend le texte biblique pour point de départ afin d’en tirer des lois qui, pour en être inspirées, n’y sont pas écrites, le talmud vise à retrouver les versets bibliques dans les lois orales.
Le terme talmud, qui désormais est interchangeable avec guemara (son équivalent araméen) et halakha, acquiert alors un sens plus large, désignant désormais toute élucidation d’un passage de halakha par quelque procédé qui soitCf. T.B. Baba Metzia 33a, Baba Batra 8a. (comparaison de la clause de la Mishna avec une ou des traditions orales extracanoniques, appelées collectivement Baraïta, élaboration herméneutique…).
La Torah orale
À l'origineSelon les tenants de cette tradition orale, elle remonte au don de la Torah écrite à Moïse sur le Sinaï -- Pirke Avot 1:1., l'étude de la Torah se transmettait oralement. Des Sages et des érudits, dont les plus éminents étaient appelés Talmidei Hakhamim avant d'être nommés Rabbanim (voir Semikha), élaboraient et débattaient de questions de loi juive, discutant de la Torah et des autres livres de la Bible hébraïque (dont ils auraient fixé le canon vers -450) sans bénéficier d'autres sources écrites que les livres bibliques eux-mêmes, la consignation par écrit de la loi orale faisant l'objet d'un interditT.B. Guittin 60b.. La plus ancienne méthode d'étude et d'enseignement rabbiniques semble avoir été fondée sur les midrashim, dans lesquels des discussions halakhiques étaient structurées sous forme de commentaire exégétique de la Torah écrite ou Pentateuque.