Genèse des nations et cultures du Nouveau MondeGérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau monde, Montréal, Boréal, 2001. est un essai d'histoire comparée, présenté sous la forme d'un livre rédigé par Gérard Bouchard et paru en 2000 aux Éditions du Boréal. L'auteur est historien et sociologue et professeur retraité à l'université du Québec à Chicoutimi. Il est également titulaire de la Chaire du Canada sur les imaginaires collectifs. Sa notoriété l'a amené à être le co-président de la Commission Bouchard-Taylor sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles en 2007-2008. Il a notamment remporté une myriade de prix, récompensant son apport à l'historiographie québécoise et canadienne.
Bouchard se spécialise, entre autres, dans les mythes sociaux et nationaux, les fondements symboliques du lien social, la Révolution tranquille et la gestion de la diversité ethnoculturelle. Tous ces champs de recherche se retrouvent, à des niveaux différents, dans son essai. Ce dernier est un plaidoyer pour l'histoire comparative. En effet, ce livre de 503 pages voit Bouchard tenter de ressortir les particularités des nations du Nouveau Monde et les ressemblances dans leur parcours. Il y parvient d'abord en étayant l'exemple du Québec, qu'il vient ensuite compléter avec différentes colonies du Nouveau Monde, soient l'Amérique latine et les colonies anglo-saxonnes. Cette analyse est possible grâce à un examen des « pratiques discursives productrices de l'imaginaire ».
Contexte historiographie Dans son livre, Bouchard positionne sa recherche par rapport à la place qu'occupe l'histoire comparée des collectivités neuves dans l'historiographie québécoise, démarche qu'il considère sous-représentée dans le contexte de l'étude du Nouveau Monde. Il utilise d'ailleurs pour appuyer son point, les données recueillies de 1962 à 1991 montrant que 1,5 % des textes contenus dans la Revue d'histoire de l'Amérique française étaient de nature comparative. Les chiffres montent à 4,5 % pour la période de 1992 à 1996. Une autre statistique est ressortie par l'auteur qui montre que « 6,0 % des communications présentées en 1997 au Congrès de l'Institut d'histoire de l'Amérique française comportaient une dimension comparative». Selon lui, les chercheurs se limiteraient à étudier le Québec dans sa relation avec les métropoles européennes (Paris, Londres, Rome). Il explique cela par la très grande dépendance des élites socioculturelles québécoises vis-à-vis de la France, relation qui s'inscrit dans une dynamique de continuité largement représentée dans l'historiographie québécoise au . Par conséquent, un relâchement de cette dépendance et une redéfinition de leur relation a permis un renouveau dans la façon d'étudier le Québec. Bouchard affirme cependant que la majorité des études comparatives faites sur le Québec sont écrites par des non-québécois comme A. Saussol, J. Zitmersky (1996), M. Egnal (1996), J. McPherson (1998), K. O' Sullivan See (1986)
En contrepartie, malgré la sous-utilisation de l'histoire comparée par les chercheurs québécois, l'auteur souligne le travail de certains d'entre eux. C'est notamment le cas de Guy Frégault et Michel Brunet, qui dans les années 1950, ont enrichi les références américaines. Il y a également Albert Faucher, historien économiste qui a fait une étude du développement économique du Québec en la comparant au reste du continent américain. Pour l'histoire comparative, Bouchard donne aussi l'exemple de quelques thèses et mémoires comme le mémoire de D. Delâge en 1971 ou la thèse de doctorat de R. Dupré en 1993. Finalement, il y a aussi eu des contributions historiques faites par des non-historiens. C'est le cas, en littérature, de Bernard Andrès qui a comparé le Québec et le Brésil, en démographie avec le Programme de recherche en démographie historique de l'université de Montréal entre la France et le Québec et c'est aussi le cas en sociologie où Sylvie Lacombe a comparé le Québec et le Canada.
Par ailleurs, M. Bouchard souligne également que selon J.A. Leith et A. Greer (1995), la situation est semblable à celle du Québec dans le reste du Canada. Soulevant au passage que les communiqués de nature comparative étaient de 5,5 % en 1997 et de 3,9 % en 1998 au Congrès de la Société historique du Canada. Par contre, il y a plusieurs ouvrages collectifs interdisciplinaires qui avaient été écrits à l'époque qui comparaient le Canada avec les autres pays du Commonwealth. Le même constat a aussi été fait pour la Nouvelle-Zélande, l'Australie et la France.
Sur un autre point, dans les premières pages de son livre, l'auteur cherche à se détacher de certaines idées qui ont déjà été apportées auparavant en ce qui a trait aux « imaginaires et aux itinéraires collectifs dans le Nouveau Monde ». Parmi les exemples donnés, notons le modèle mis en place par les travaux de Louis Hartz aux États-Unis sur les peuples fondateurs. Dans un de ses ouvrages principaux paru en 1964 intitulé The Founding of New Societies: Studies in the History of the United States, Latin America, South Africa, Canada, and Australia., il avance que les nouvelles sociétés seraient une simplification, un fragment, de la richesse idéologique et sociologique de la mère patrie. Bouchard critique sa thèse puisqu'il la considère déterministe, excluant tout changement en profondeur en empêchant aussi une rupture réelle avec la mère patrie et finalement parce que sa démarche, comparativement à celle de Hartz, inclut la culture au complet et pas seulement les idées politiques et sociales.
Bouchard se détourne également du modèle de Frederick Jackson Turner qui en se basant sur l'histoire américaine veut que « le peuplement vers l'ouest et vers la frontière qu'il suscitait ait agi comme un creuset où est venue se fondre l'immigration hétérogène en provenance d'Europe principalement», créerait une civilisation supérieure que celle d'Europe en installant des idéaux d'égalité, de démocratie et de progrès. D'autre part, Bouchard considère ce modèle déterministe de la géographie, c'est-à-dire qui ne permet pas d'expliquer les différentes façons dont les sociétés évoluent. Aussi, il lui reproche de ne pas tenir compte des collectivités qui n'ont pas connu de rupture avec la mère-patrie. En dernier lieu, Bouchard ne veut pas porter de jugement à savoir si une société est supérieure à une autre comme le fait Jackson Turner dans son argumentaire. De façon générale, Bouchard se détache de cette théorie puisqu'il ne s'intéresse pas aux liens de dépendance qui unissent le peuplement d'un même territoire vers ces métropoles, comme c'était le cas avec le peuplement de l'Ouest aux États-Unis, mais préconise plutôt l'analyse des liens de dépendance que la société neuve, dans son entièreté, entretient avec sa métropole européenne.
L'auteur dans l'historiographie Avec son livre, Gérard Bouchard suit le courant historique dominant au Québec en 2000 (moment où il écrit le livre) depuis la fin de la Révolution tranquille soit le courant révisionniste qui s'inscrit lui, dans un courant plus large : le modernisme. Né au début des années 1970, le révisionnisme tend à revoir la vision de la communauté savante vis-à-vis de l'évolution de la société québécoise, jusqu'alors considérée comme retardataire lorsque comparée aux autres collectivités d'Amérique du Nord.. Dans son livre, l'auteur déclare que cette vision a permis un éclairage plus riche du passé québécois, multiplier les hypothèses en plus de permettre des interrogations plus nuancées. Éric Bédard affirme même que Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde est l'œuvre majeure de ce courant à cette époque.. En effet, il affirme que «la foi renouvelée dans la Science, la quête de la normalité pour le Québec et l'adhésion enthousiaste et peu critique au grand récit de la Révolution tranquille » sont des preuves que le livre de Bouchard fait partie du courant révisionniste. Malgré tout, l'historien et sociologue, avec son livre, exploite une perceptive nouvelle que peu d'historiens modernistes ont utilisée soit l'histoire comparative. Pour l'auteur, il s'agit d'un « procédé d'objectivation et d'enrichissement de la connaissance historique ». En outre, la comparaison permettrait à l'historien d'avoir une plus grande critique par rapport à son sujet de recherche. Aussi, elle exige un déracinement au profit d'une meilleure manipulation de ses procédés.Finalement, l'histoire comparative permettrait au chercheur d'être davantage en mesure de caractériser sa société et voir les différents parcours qu'elle aurait pu suivre. Bref, l'objectif de Bouchard n'est pas de se détacher du courant moderniste, mais de lui donner un second souffle afin d'avoir une vision plus objective de la société québécoise, rendue possible grâce à ce courant.
Plan et structure L'essai est composé de sept chapitres suivis d'une conclusion :
L'histoire comparée des collectivités neuves ou cultures fondatrices Pourquoi (se) comparer ? Un vieux pays neuf ? Formation et transformations de la culture et de la nation au Québec Essor de la conscience nationale au Mexique et en Amérique latine L'émancipation politique et l'identité nationale en Australie D'autres itinéraires : Canada, Nouvelle-Zélande, États-Unis Des itinéraires collectifs, des procédés discursifs : essai de modélisation
Bien évidemment, Bouchard utilise un plan comparatif car il met en comparaison la naissance et l'évolution du Québec en tant que nation avec d'autres cultures du Nouveau Monde. En somme, il exploite un seul et même thème sous différents angles et selon les différences ethnoculturelles et sociopolitiques rencontrées lors de son étude.
Description du contenu
Le premier chapitre sert d'introduction à Bouchard qui élabore les bases de son plaidoyer pour l'histoire comparative et explique la composition de son essai. Il y présente les modalités d'une nouvelle nation dans le contexte colonial du Nouveau Monde. L'auteur met l'accent sur l'importance de l'héritage métropolitain dans la fondation d'une nouvelle culture, qui se retrouve en permanence entre une démarche de continuité ou de rupture. En d'autres mots, les sociétés nouvelles cherchent à s'arroger des repaires nouveaux tout en préservant l'attachement aux cultures ancestrales. Cette dualité est particulièrement ressentie dans la littérature et la culture savante à partir du . En somme, la construction identitaire se manifeste à travers trois « dimensions »: la culture, la politique et le national.
En effet, l'historien-sociologue voit la grille d'analyse comparative comme le moyen d'améliorer notre connaissance de soi et de réviser les écarts rencontrés dans l'historiographie. Il consacre d'ailleurs la première partie du deuxième chapitre à étayer son propos. Il s'affaire ensuite à expliquer la place qu'occupe cette méthode dans l'historiographie québécoise.
Le troisième chapitre, quant à lui, voit Bouchard se lancer dans une relation de la formation et l'évolution de l'identité et par conséquent de la nation québécoise. Celle-ci permet à l'auteur de prouver la sous-représentation du comparatisme dans l'historiographie québécoise. Le Québec est, aux yeux de l'historien-sociologue, une nation particulièrement tributaire de son passé colonial, qu'on parle des régimes français et britannique ou de l'Église catholique. Cet attachement, particulièrement pour la culture française, a eu pour effet de diffuser et perpétuer des « fausses identités ». Celles-ci étaient le résultat de rapprochements entre le passé et un futur utopique effectués par la culture savante. Paradoxalement, cette proximité culturelle s'éloignait de la réalité du Canada français jusqu'à la Révolution tranquille, événement charnière marqué par la rupture et la transformation de l'image qu'a le Québec de lui-même et du Nouveau Monde.