Familles ouvrières à Montréal : Âge, genre et survie quotidienne pendant la phase d'industrialisation est une monographie historique de l’historienne traitant des conditions de vie des familles ouvrières de Montréal à l’époque industrielle à travers leurs activités quotidiennes, leurs modes d’adaptation et leurs conditions économiques. Originellement publié en anglais en 1993, l’ouvrage a fait l’objet d’une traduction française de la part de Christiane Teasdale, deux ans plus tard.

Bettina Bradbury est une historienne spécialiste de l’histoire de la famille, professeure émérite à l'Université York et membre de la Société royale du Canada. Elle a reçu de nombreux prix et distinctions, notamment le prix Lionel-Groulx en 2012 et la médaille François-Xavier Garneau. Son ouvrage, s’inscrivant dans un contexte historiographique tumultueux, parsemé de contestations et de remises en question méthodologiques, fit très rapidement l’objet de nombreux éloges du milieu universitaire. La précision de la recherche, l’aspect innovateur de la méthode et la qualité des conclusions apportées font de ce livre une pièce fondamentale de l’histoire sociale du Québec et ce, encore aujourd’hui.

Contexte historiographique Depuis ses balbutiements à l'époque de Lionel Groulx et de l’École de Montréal, l’histoire sociale, à travers ses enjeux, objets d’étude et méthodologies, a enthousiasmé beaucoup d’historiens et suscité de nombreux débats. À l’aube de la Révolution tranquille et avec comme figures de proue des historiens tels Michel Brunet, Jean Hamelin et Fernand Ouellet, elle prit une place dominante au sein de l’historiographie québécoise. Recentrant l'analyse sur les acteurs sociaux, les rapports de classe et l’économie, l’histoire sociale ne constitue cependant pas une pratique historienne homogène et comporte quelques branches aux méthodologies et paradigmes distincts. À partir des années 70, des historiens tels Paul-André Linteau, Jacques Rouillard, Jean-Pierre Wallot et René Durocher façonnèrent une approche positiviste de la modernité québécoise, cherchant entre autres à « normaliser » l’histoire économique de la société québécoise en insistant sur les capacités d’adaptation des acteurs individuels et collectifs. Face à cette méthodologie dominante, une autre tendance, plus marginale, vit le jour. Cette approche, sans complètement couper les ponts, dépouillait cette dernière de son contenu systématiquement positiviste et s’inspirait d’un paradigme nettement plus critique, à saveur marxiste, mais aussi féministe. À ce sujet, les travaux de Louise Dechêne, Normand Séguin, Jean-Marie Fecteau ainsi que du Groupe d’histoire de Montréal ont développé cette approche et à la distinguer de celle susmentionnée. Par ailleurs, c’est ici que Bettina Bradbury intervient, notamment avec le livre ci-concerné. Parallèlement aux études d’Andrée Lévesque, Bradbury a contribué à intégrer à l’approche une perspective féministe davantage critique, en relevant « les effets pervers de la modernité sur les rapports de genre, au sein de la famille comme dans l’espace public. ».

Si, tel qu’évoqué plus haut, elle contribua certes à la féminisation d’une histoire sociale redéfinie, cette pratique ne s’éloignait que très peu de son penchant positiviste, et était déjà relativement bien établie lors de la parution de son livre, en 1993. De plus, les années 1980-1990 furent le théâtre de critiques face à la tendance moderniste de l’histoire sociale qui, selon certains comme Gérard Bouchard, avait globalement rempli ses objectifs, ou selon d’autres comme Serge Gagnon et Ronald Rudin, délaissait trop les valeurs traditionnelles et spirituelles canadiennes-françaises, essentielles à l’histoire québécoise. D’autres comme Jean-Marie Fecteau insistent sur la nécessité d’une histoire plus engagée, moins bornée à la neutralité empirique. Ainsi, en pleine « crise du paradigme moderniste », Bradbury ne s’intègre que faiblement dans le débat, et, outre l’aspect féministe, ne contribue pas vraiment à l’évolution de ce dernier.

Il serait toutefois bien négligent de ne s’en tenir qu’à la simple histoire sociale, qui, à elle seule, incorpore de nombreuses branches thématiques. En outre, l’ouvrage de Bradbury s’inscrit parfaitement dans les tendances générales de l’histoire urbaine des années 90. À cette époque, les principaux cadres de recherche en histoire urbaine au Québec concernaient majoritairement les années 1850 à 1950 ainsi que la ville de Montréal. La seconde moitié du XIXe siècle était particulièrement privilégiée par les historiens urbains, car elle était considérée comme le siège d’importantes transformations politiques, économiques et sociales causées par l’industrialisation. En jumelant histoire sociale et histoire urbaine, Bradbury s’inscrit dans un réseau d’historiens socio-urbains déjà bien implanté notamment Peter Gossage, Michèle Dagenais, Jean-Pierre Collin et Marcel Bellavance.  En effet, ces deux courants entretiennent des liens étroits et sont très souvent associés lorsqu’il est question de l’histoire du milieu ouvrier. Par ailleurs, pour plusieurs historiens de la ville, la question de classe sociale est tout autant pertinente et permet « d’expliquer les différences des pratiques urbaines et des modes de vie, que ce soit les habitudes alimentaires ou les choix en matière de logement. ». Adhérant pleinement à cette tendance historiographique, Bradbury propose, à travers l’étude des familles ouvrières de Montréal à l’ère industrielle, une histoire socio-urbaine qui s'inspire des courants susmentionnés. En somme, l’ouvrage de Bradbury constitua un apport très important pour l’historiographie.

Plan et structure L'ouvrage de Bettina Bradbury est composé d'une introduction, d'une section de développement divisée en six chapitres thématiques et d'une conclusion. Présentant le contexte privilégié pour son étude dans le premier chapitre, l'auteure tente de répondre à sa problématique de départ dans les cinq chapitres suivants. Le second chapitre expose la grande diversité des impacts de l’industrialisation sur la vie des familles de Montréal. Le troisième chapitre s'oriente principalement sur les écarts de revenu au sein de la classe ouvrière. En outre, les chapitres quatre et cinq examinent d'une part l'apport des revenus supplémentaires et d'autre part les efforts réalisés pour utiliser pleinement ceux-ci. Enfin, le sixième chapitre présente les contraintes de la survie sans conjoint.

Description du contenu Tout au long de son ouvrage, Bettina Bradbury tente d'évaluer comment le processus d'industrialisation et, par le fait même, la nouvelle dépendance salariale, transforment la vie quotidienne et les bases de la subsistance des familles ouvrières montréalaises de la deuxième moitié du . En s'attaquant à cette structure familiale, l'auteure montre qu'un seul portrait global n'est pas satisfaisant et rappelle la grande complexité de celle-ci. L’étude s’articule autour des quartiers de Saint-Jacques et Sainte-Anne présentant une composition ethnique et socioprofessionnelle assez différente. Si Bradbury dément la perception selon laquelle les familles ouvrières sont de simples victimes impuissantes et totalement soumises au développement du capitalisme industriel, elle présente des groupes exerçant un contrôle limité et extrêmement variable sur leur existence. Ici, l'âge et le sexe des membres d'une maisonnée ne représentent que quelques-unes des composantes qui influencent d'une part leur place dans l’échiquier social et d'autre part leurs perspectives de subsistance. Nonobstant le sujet complexe à l'étude, Bradbury parvient à faire ressortir huit éléments principaux pour répondre à sa problématique de départ.

Les salaires À cette époque, les salaires deviennent le principal revenu des familles ouvrières de Montréal. Toutefois, ces revenus sont souvent insuffisants et accusent des écarts importants à travers la masse ouvrière. Quoique ces différences paraissent parfois minimes, elles participent à séparer les ouvriers par groupes: les qualifiés, les métiers affectés par les transformations technologiques et les non qualifiés. Pour ces familles, une disparité de salaire implique des conditions de vie et des stratégies de survivance distinctes. Dès lors, il importe plus souvent aux enfants d'ouvriers non qualifiés de travailler pour ajouter un revenu aux rémunérations totales de la famille, ce qui limite par conséquent leur accès à l'éducation. Cette nécessité de travailler à salaire incombe particulièrement aux femmes et aux enfants de journaliers, de cordonniers, d'ouvriers de la construction et des travailleurs saisonniers. Certes, l'analyse des niveaux de vie des familles ne peut pas uniquement se baser sur la distinction entre les fractions de la classe ouvrière, puisqu'une variété de facteurs particuliers comme le nombre d'enfants, la maladie, le chômage et l'alcoolisme agissent comme d'importants déterminants par rapport aux conditions de vie de ces entités. S'il est possible pour ces groupes d'améliorer leur sort en période de prospérité, tous demeurent extrêmement vulnérables à l'impact d'une mauvaise conjoncture économique.

La complémentarité du travail Comme le montre Bradbury dans son ouvrage, l'analyse de la vie ouvrière ne repose pas uniquement sur l'étude des salaires des chefs de famille. Bien au contraire, à l'exception des travailleurs mieux qualifiés, les revenus des hommes sont souvent insuffisants et l'apport monétaire des femmes et des enfants assure la survivance de nombreuses familles. De plus, ces sources d'argent supplémentaires contribuent pleinement à la reproduction de la classe ouvrière. En ce sens, l'auteure prouve qu'en ne bénéficiant d'une seule source de revenus, les femmes, faute d'une alimentation adéquate, n’étaient en mesure de donner naissance à des enfants en santé. La survivance de la maisonnée passe donc inévitablement par une complémentarité du travail de chaque membre de la famille, qu'il soit salarié ou non.

La division sexuelle Dans le cadre intéressant Bradbury, une majorité des individus formant la société vit en famille. À cette époque, le rôle d'une personne à l'intérieur du ménage est l'un des déterminants qui influencent le développement et le rythme de son existence, de même que son rapport à l'économie. Bien évidemment, le genre demeure également un facteur important, puisque la division sexuelle du travail se maintient à l'ère de l'industrialisation. Ce faisant, il se forme des marchés du travail distincts basés sur l'âge et le sexe des travailleurs. Dans une ville ayant une structure industrielle diversifiée comme Montréal, l'éventail d'emplois est beaucoup plus grand pour les hommes que pour les femmes. De fait, elles ont davantage de possibilités de travail dans les villes mono-industrielles, particulièrement celle du textile. Bien que cette révolution industrielle puisse amener plus d'opportunités aux femmes en recherche d’un salaire et - théoriquement – d’une indépendance, cette liberté est contrainte par la loi et les revenus extrêmement faibles ne permettent pas la survie. Le genre continue donc d'être un important déterminant, et ce, même pour la main-d’œuvre infantile, comme les taux de participation à la force de travail sont beaucoup plus élevés chez les garçons que chez les filles.

Le travail infantile