thumb|Guillaume penché sur Willy Brandt, 1972-1974. Günter Guillaume (né le à Berlin et mort le à Eggersdorf, à l'est de Berlin, sous le nom de Günter Bröhl) est un agent secret est-allemand (OibEOibE – officier en affectation spéciale, en fait collaborateur officieux de la Stasi) infiltré au sein du bureau du chancelier fédéral de l'Allemagne de l'Ouest. Il a été démasqué en 1974, provoquant l'affaire d'espionnage la plus importante de l'histoire de la RFA : l’affaire Guillaume, qui a été une des causes de la démission du chancelier Willy Brandt, dont il était proche conseiller de 1972 à 1974.
Enfance
Le , Guillaume naît d'un père musicien à Berlin. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est FlakhelferFlakhelfer, littéralement « aide de DCA », en fait homme plus jeune que l’âge légal de conscription, mais remplissant dans la DCA (la Flak) le rôle de soldat. de 1944 à 1945. La Berliner Zeitung rapporte dans une interview11.07.2007 - Berliner Zeitung - DDR-Spion Günter Guillaume war in der NSDAP de l'historien Götz Aly, que Guillaume a adhéré aux jeunesses hitlériennes en 1944, et est aussi devenu membre du parti national-socialiste. Quand il revient à Berlin en 1945, il travaille d'abord comme photographe.
Recrutement par la Stasi et passage à l'Ouest
En 1950, Guillaume devient rédacteur aux Éditions Volk und WissenMaison d'édition fondée en 1945 pour publier quasiment tous les livres scolaires de RDA. À la réunification de l’Allemagne, elle sera reprise par la maison Cornelsen Verlag, qui joue le même rôle. à Berlin-Est. De 1950 à 1956, il est formé par la Stasi, qui l'a recruté pour le préparer à ses futures tâches d'espionnage en RFA. En 1951, il épouse la secrétaire Christel Boom, qui est également formée comme agent par la Stasi. De leur mariage, ils auront un fils, qui prendra le nom de sa mère, Pierre Boom. En 1952, Guillaume adhère au SED. En 1956, en mission pour la Stasi, ils déménagent vers Francfort-sur-le-Main, où ils gèrent le café Boom am DomDom est la cathédrale. Le nom du café reprend celui de la gérante et celui de son emplacement dans un allitération comique : la prononciation est Bôm' am' Dôm’.
Adhésion au SPD et espionnage à la chancellerie
En 1957, il adhère au SPD. Christel Guillaume est embauchée comme secrétaire au bureau de la section de Hesse-sud du SPD. À partir de 1964, Guillaume travaille officiellement au SPD, d'abord comme directeur de la sous-section du SPD de Francfort-sur-le-Main, puis, à partir de 1968, du groupe SPD du conseil municipal. La même année, il est élu au conseil municipal. En 1969, Guillaume dirige la campagne électorale du ministre fédéral des transports Georg Leber dans son fief électoral de Francfort, et montre à cette occasion son talent d'organisateur, qui rapporte au ministre un très grand nombre de nouvelles voix. Finalement, Guillaume demande au ministre s'il n'y aurait pas un poste pour lui à la chancellerie. Le ministre, très satisfait de Guillaume après cette élection, s'entremet pour présenter Guillaume au responsable des ressources humaines de la chancellerie, qui cherche des militants SPD fidèles pour remplacer les membres de l’opposition CDU. Ce responsable soumet le questionnaire d'embauche de routine au candidat. Il ne remarque pas le temps long (deux semaines) mis à remplir ce questionnaire, ni l'absence de toute attestation sur son parcours scolaire et professionnel.
Une enquête pleine de manquements Les détails sur l’enquête sont extraits en partie du rapport de la commission d'enquête parlementaire et de article de Der Spiegel.. Le questionnaire de routine du conseiller à la sécurité de la chancellerie pose la question à plusieurs des agences responsables de la sécurité au sein du système administratif allemand, qui visiblement manquent de coordination : Guillaume est un fugitif de la RDA, il est passé par le centre d'accueil des fugitifs de Gießen. Il demande communication du dossier à cet organisme. Il fait une demande de renseignements auprès du Service fédéral de renseignement (BND) à Passau via son antenne de Bonn. Et il fait aussi une demande auprès du bureau spécial de l’Office fédéral de police criminelle (BKA) chargé des questions de sécurité au gouvernement. Le fichier de l'office fédéral de protection de la constitution (BfV) à Cologne sera également consulté.
La première réponse vient de Gießen (1). Il ne remarque pas l’incohérence de dates entre le questionnaire et le dossier en ce qui concerne la demande d'asile de Guillaume : ce dernier est resté sans papiers quatre mois après son passage à l'ouest. Il y a aussi une incohérence entre les dates d'activité aux éditions Volk und Wissen : 1949-1955 sur le dossier de Gießen et 1951-1955 sur le questionnaire.
La deuxième réponse qu'il reçoit provient en télex de la préfecture de police de Berlin-ouest, questionnée par le bureau spécial du BKA (3). Elle conserve les archives du comité d'enquête de juristes pour la libertéL’Untersuchungsausschuß Freiheitlicher Juristen, (comité d'enquête de juristes pour la liberté), est un organisme créé et soutenu à Berlin-ouest par la CIA, et qui travaille pour son compte de 1949 à 1969. L'auteur du télex mentionne que
Le directeur des archives qui a écrit ce texte a fait un bref extrait du dossier, en composant des pièces diverses. Ceci est dû probablement à un oubli de son chef qui, en lui adressant la demande du bureau spécial, a oublié de le marquer de la croix signalant une importance spéciale. On aurait pu tout de suite remarquer qu'il s'agissait d'un texte abrégé et composite, puisqu'il signale le départ de Guillaume six mois après le rapport du comité de juristes. Le texte complet était bien plus incisif et accusatoire.
Deux jours après la réponse de Berlin, le conseiller à la sécurité reçoit celle de Bonn (2). D'après cette réponse, Guillaume aurait, pour le compte de Volk und Wissen, voyagé à l'ouest et pris des contacts avec le monde de l’édition, en vue de l’infiltrer. Surpris, le conseiller à la sécurité relance le bureau de Bonn pour lui demander si la source est fiable. La demande remonte à Pullach et la réponse revient : la source est fiable, elle travaillait dans la même entreprise. De plus en plus inquiet, le conseiller à la sécurité fait demander si les renseignements venant de Pullach et ceux venant de Berlin proviennent de sources indépendantes. Le bureaucrate recevant à nouveau une question ne la lit pas, et y note : déjà répondu par la voie hiérarchique. Aucune liaison n'est faite entre Pullach et Berlin au sujet de cette affaire.
Le conseiller à la sécurité, mal à l'aise, confie ses doutes au directeur de cabinet du chancelier. Ce dernier somme le chef du bureau des renseignements à Pullach de lui proposer des solutions. Grave bévue, parce que ce dernier ignore les informations en provenance de Berlin. Il propose : de faire un interrogatoire serré de Guillaume de vérifier son cursus entre 1954 et 1956 de retarder son recrutement à la chancellerie d'insister pour obtenir une réponse fouillée de l'office fédéral de protection de la constitution (4).
Ce qu'il ignore encore, c'est que ses subordonnés à Pullach se sont contentés de regarder la fiche "Guillaume" dans le fichier, mais qu'ils ont négligé de regarder la fiche de Volk und Wissen, mentionnant que cette firme cachait une école de correspondants et d'agents. Ils ont également négligé de consulter un vieux fichier sur microfilms, où Guillaume est signalé comme ayant été nommé membre de la société est-allemande d'amitié entre l'URSS et la RFA.
Malgré ces négligences, le directeur de cabinet de la chancellerie présente le dossier de Guillaume au Secrétaire d'État à la chancellerie, qui note : « Même si vous en avez une impression positive, il y a là un risque certain pour la sécurité. »
Le directeur de cabinet, début , convoque Guillaume en présence du conseiller à la sécurité et du chef du personnel pour un interrogatoire oral. Guillaume se défend avec beaucoup d'aplomb. Il devra compléter son questionnaire. Quelques jours après, il rend une version en contradiction avec ses explications précédentes. Il aurait démissionné de Volk und Wissen en 1955 et travaillé en journaliste libéral pour pouvoir préparer en toute indépendance sa fuite à l'ouest. Pour les spécialistes de l'espionnage, cette explication a déjà été utilisée de nombreuses fois pour camoufler les derniers mois d'entraînement intensif.
Le conseiller à la sécurité convoque le chef de la division V (protection du secret) du BfV (4). Il lui donne tout le dossier qu'il a réuni. Mais, comme les bureaucrates de Pullach, les fonctionnaires de Cologne négligent une règle fondamentale de leur métier. Le chef de la division V oublie d'informer la division IV (contre-espionnage), comme c'est la règle en cas de soupçon d'espionnage. Le résultat est qu'il ignore tous les cas connus par la division IV sur le rôle exact de Volk und Wissen.
Il se borne à consulter la division III (communisme), qui lui signale seulement que Volk und Wissen est un éditeur de livres scolaires. Les chefs du BfV ne sont pas mis au courant, contrairement à la règle pour les cas politiquement importants. Il essaie aussi de confirmer les renseignements issus des juristes indépendants (3), mais la demande retombe sur le bureaucrate qui a tronqué les informations.
Pendant ce temps-là, le directeur de cabinet redemande au ministre des transports, qui avait introduit Guillaume à la chancellerie, s'il est sûr de lui. L'autre lui répond qu'il en met sa main au feu.
Enfin, le , la réponse de Cologne arrive, avec quelques arrière-pensées. La conclusion prudente est que les recherches poussées ne permettent pas d'interdire l'accès aux documents jusqu'à "secret".
Le , Guillaume est embauché comme conseiller adjoint aux affaires sociales et syndicales. Il va rapidement monter en grade. En septembre, il est habilité pour les documents "très secrets". Le , il sera nommé conseiller au bureau du chancelier Willy Brandt. Chargé des relations avec le parti, dont Brandt est resté président, il est à ce titre chargé d'organiser l'agenda et la correspondance de Brandt, et est un des rares qui accompagnent Brandt dans sa vie privée et en vacances.
La chute
Début , un inspecteur de la division IV de l’office de protection de la constitution (BfV) étudie un nouveau cas de suspicion d'espionnage. Dans ce dossier, il tombe sur le nom de Guillaume, nom qu'il a déjà rencontré dans deux dossiers précédents. À la machine à café, il fait part de sa perplexité à un collègue, qui lui rappelle qu’ils ont déjà recherché sans succès dès la fin des années 1950 un certain G. ou Georg au sein du SPD. Serait-ce le même individu ? En fouillant dans le dossier de G, ils trouvent un message codé, qui a pu être décodé, et qui souhaite au 1/2/56 un bon anniversaire à Georg. Deux autres messages ont été décodés : bon anniversaire le 6/10/56 à « Chr. » et mi- bienvenue au « deuxième homme ». Ils demandent à la division III s'ils ont un dossier sur un certain Guillaume, et y découvrent avec surprise que Guillaume est né le 1/2/27, sa femme Christel le 6/10/27, et que leur fils Pierre est né le 8/4/57. En étudiant le dossier, ils constatent encore des ressemblances avec les dossiers qu'ils ont déjà eus entre les mains. À la demande de leur chef direct, ils font un rapport sur 20 pages, avec 30 points de suspicion possibles, et concluant que Guillaume a été introduit par l'espionnage de la RDA à la mi-56. Le chef étend ce rapport à 54 pages, et donne les deux versions au chef de la division du contre-espionnage. Celui-ci est convaincu par la démonstration, qui remonte la voie hiérarchique, cette fois jusqu'au président du BfV.