330px|vignette|Résumé de l'histoire des Balkans et de la superposition des cultures, la basilique Sainte-Sophie, église durant un millénaire, mosquée durant cinq siècles et ensuite musée durant , puis redevenue mosquée en 2020, s'élève toujours au cœur d'Istanbul, jadis Constantinople, première ville des Balkans par sa population et son étendue depuis seize siècles sans interruption, et capitale impériale durant plus de quinze siècles, romaine d'Orient (byzantine) puis turque ottomane. Par différence de l’histoire naturelle de la péninsule (géologie, karsts, flore, faune...), l’histoire des Balkans concerne les humains de cette région. Elle a produit de fortes convergences génétiques, culturelles (architecture, cuisine, musique, traditions…) et linguistiques. Cette riche histoire humaine est pourtant l’objet d’une multitude de revendications et de controverses nationalistes dues à la « balkanisation » voulue et inaugurée en 1878 par le Congrès de Berlin pour diviser la péninsule en petites puissances rivales, processus qui a fait dire à Winston Churchill : « la région des Balkans a tendance à produire plus d’histoire qu'elle ne peut en consommer »Cité par Predrag Matvejević dans le résumé de l'article « Des Balkans », in : Cahiers balkaniques , 2008, 1-11, DOI : ..
Préhistoire et protohistoire
L'agriculture et l'élevage sont apportés par des populations venues d'Anatolie, qui se sont établies en Grèce et dans les Balkans à partir d'environ , avant de s'étendre progressivement vers l'Ouest Nuno M. Silva, Susanne Kreutzer et al., Ancient mitochondrial diversity reveals population homogeneity in Neolithic Greece and identifies population dynamics along the Danubian expansion axis, nature.com, Scientific Reports, volume 12, Article numéro: 13474, 2022, doi.org/10.1038/s41598-022-16745-8. Le courant danubien qui diffuse le Néolithique dans la région correspond à l’extension progressive vers l’Ouest de la culture rubanée. Elle est notamment suivie par la culture de Starčevo (-6200 à -5600) qui est un jalon majeur de la néolithisation de l'Europe centrale.
Au cours des cinquième et quatrième millénaires avant notre ère, des changements technologiques et sociaux majeurs se produisent en Europe du Sud-Est qui transforment profondément les sociétés préhistoriques. La production de métal constitue l'une des innovations les plus importantes; le cuivre est extrait, fondu et utilisé pour fabriquer des haches, des bijoux et de petits outils. La découverte de la nécropole de Varna (4600-4300 AC) sur la côte de la mer Noire a notamment conduit à une réévaluation des inégalités sociales dans la préhistoire humaine, avec de grandes quantités d'or et d'autres symboles de pouvoir et de richesse suggérant des niveaux sans précédent de stratification sociale Sandra Penske, Adam B. Rohrlach, Ainash Childebayeva et al., Early contact between late farming and pastoralist societies in southeastern Europe, Nature, 19 juillet 2023. doi.org/10.1038/s41586-023-06334-8.
Dès , dans la phase tardive de la culture de Cucuteni-Trypillia, des populations issues de la culture Yamna s'installent dans les territoires agricoles d'Europe de l'Est. On observe ainsi une période de contacts continus et de mélanges progressifs entre les éléments venant de la steppe et les populations locales Alexander Immel, Stanislav Țerna, Angela Simalcsik et al., Gene-flow from steppe individuals into Cucuteni-Trypillia associated populations indicates long-standing contacts and gradual admixture, Scientific Reports, volume 10, Article numéro: 4253, 6 mars 2020, doi.org/10.1038/s41598-020-61190-0. Se produit une augmentation concomitante de l'activité de peuplement pour la première fois depuis la disparition des colonies de l'âge du cuivre dans la région des Balkans orientaux. Les tumulus, associés au complexe culturel Yamna, apparaissent fréquemment et s'étendent le long de la vallée du Danube dans le bassin des Carpates au cours du troisième millénaire avant notre ère ; au , des populations indo-européennes, ancêtres des Grecs, des Thraces, des Illyres et des Scythes, sont mentionnées dans la région.
Au l'archéologie révèle un abandon, pour trois siècles, de beaucoup de sites, peut-être à la suite d'épidémies ou de crises environnementales, possiblement liées à l'activité du volcanisme méditerranéen. Une partie des habitants partent vers l'Ouest en remontant le Danube (les archéologues parlent de « populations danubiennes » jusqu'à l'océan Atlantique) ou vers le Sud en prenant la mer (les historiens parlent de « peuples de la mer » comme les Achéens, Hylléens, Lyciens, Philistins, Sardes, Sicules, Zakkariens…)D. Kaniewski et al., 2011 - ..
L'âge du bronze commence dans l'aire gréco-égéenne vers , en Crète, avec la civilisation minoenne, en Grèce continentale, avec l’Helladique, par exemple à Lerne, dans le Péloponnèse, et dans les Cyclades avec la culture des Cyclades Florian Clemente, Martina Unterländer et al., The genomic history of the Aegean palatial civilizations, Cell, 29 avril 2021, doi.org/10.1016/j.cell.2021.03.039.
Antiquité
Haute Antiquité Les civilisations grecques (Achéens, Doriens, Ioniens, Éoliens) et thrace s'épanouissent à partir du à la suite de la fin des palais mycéniens, avec des cités autonomes fortifiées et des royaumes sur le pourtour de la mer Égée. Des migrations de populations helléniques débutent vers le pourtour de l'Asie Mineure et Chypre au milieu du Antoine Meillet, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, Paris, 1903.Antoine Meillet, Les dialectes indo-européens, Paris, 1908..
Antiquité classique La colonisation grecque débute au le long des côtes, depuis les îles d’Apsoris (auj. Creš) et de Pelagosa (auj. Palagruža) en mer Adriatique jusqu’au pourtour de la mer Noire, en passant par le pourtour de la mer Ionienne. Entre autres, en 667 , des colons doriens fondent la cité de Byzance (future Constantinople). vignette|Orphée, fils du roi de Thrace Œagre, charmant les animaux sauvages, mosaïque, musée d'Art de Dallas. En 513 , le quart sud-est de la péninsule est conquis par l’Empire perse et organisé en une province, la satrapie de Skidra. Au , le recul des Perses permet à deux royaumes hellénisés, la Macédoine et l’Odrysie, de se développer tandis qu’Athènes et Sparte se disputent l’hégémonie de la Grèce après avoir chassé les Perses hors de la péninsule des Balkans.
Le royaume hellénique de Macédoine devient une grande puissance dans les années 358-339 : début de la période hellénistique. En 334 Zopyrion, général d’Alexandre le Grand, soumet le roi thrace Syrmos, puis, nommé stratège de la Thrace, mène campagne contre les cités grecques du Pont Euxin : il est vaincu et tué par les Scythes, les Gètes et les Milésiens coalisés.
La civilisation celte se diffuse dans les Balkans à partir des années 335-280 : les Scordisques (dans le bassin du Danube), Tectosages et Taurisques (dans le bassin de l’Euros) s'y installent. Le contact des civilisations grecque classique (qui fournit l’écriture et l’architecture), thraco-illyre et celtique (qui fournissent un syncrétisme religieux pénétré d’influences pythagoriciennes : le culte de Zalmoxis) produit une civilisation balkanique où les royaumes thrace d’Odrysie (est de la péninsule) et grec de Macédoine (sud de la péninsule) prospèrent.
L’Empire romain conquiert les côtes de l’Adriatique et la Macédoine en 229-148 puis, en 33-29 , l’intérieur de l’Illyrie, la Mésie (Thrace du Nord) et la côte odryse (« Astée »). Il fixe sa frontière sur le Danube. Le Danube moyen devient une frontière cruciale et un carrefour pour les mouvements de population Iñigo Olalde, Pablo Carrión, Ilija Mikić et al., A genetic history of the Balkans from Roman frontier to Slavic migrations, Cell, Volume 186, Numéro 25, 7 décembre 2023, pages 5472-5485.e9. Tandis que les Thraces sont romanisés au nord de la « ligne Jireček », un royaume thrace hellénisé (« Sapée ») résiste jusqu’en 45 de notre ère autour de sa capitale Bizye (Βιζύη, aujourd'hui Vize en Turquie), dans le bassin de l’Euros.
La région est une source de richesse minière importante et une charnière cruciale dans un couloir d’infrastructures militaires et de communication d’environ 2 000 km de long reliant la mer Noire à la Forêt-Noire. À la suite de l’établissement du contrôle romain au début du de notre ère, la région devient de plus en plus urbanisée et se « romanise » culturellement. Entre 268 et 610 de notre ère, plus de la moitié de tous les empereurs romains appartiennent à des familles originaires du Danube moyen.
En l’an 330 ap. J.-C., l’empereur Constantin fait de Byzance, renommée Constantinople, la nouvelle capitale de l’Empire romain. Les peuples balkaniques sont romanisés au nord de la ligne Jireček, hellénisés au sud. Sur la côte adriatique, la romanisation des Illyriens crée la langue dalmateIl ne faut pas confondre la langue romane dalmate, disparue au , avec les dialectes dalmates actuels du Serbo-croate, qui est une langue slave du sud. tandis que l’installation des Carpes (un peuple dace non romanisé) en Prévalitaine, en Macédoine occidentale et en Épire y contribue à l’évolution de la langue albanaiseEqrem Çabej, Eric Hamp, Georgiev, Kortlandt, Walter Porzig, Sergent et d’autres linguistes considèrent, dans une perspective paléolinguistique ou phylogénétique, que le proto-albanais s’est formé sur un fond thraco-illyrien vers le , à l’intérieur des terres, subissant un début de romanisation encore sensible dans la langue moderne, tandis que les emprunts les plus anciens de l’albanais aux langues romanes proviennent du diasystème roman oriental et non de l’illyro-roman qui était la langue romane anciennement parlée en Illyrie après la disparition de l'illyrien (pendant l'occupation romaine, l'illyro-roman a remplacé l’illyrien à la manière du gallo-roman remplaçant le celtique en Gaule). Comme les lieux albanais ayant conservé leur appellation antique, ont évolué selon des lois phonétiques propres aux langues slaves et que l’albanais a emprunté tout son vocabulaire maritime au latin et au grec, ces auteurs pensent que les ancêtres des Albanais ont vécu à l’est de l’actuelle Albanie et que régions côtières de ce pays (thème du Dyrrhacheion) étaient initialement gréco-latines. De nos jours, l’existence en albanais de mots empruntés au roman oriental balkanique et en roumain de mots de substrat apparentés à des mots albanais, corrobore cette manière de voir.. Le christianisme se répand.
Antiquité tardive vignette|L’arrivée des premiers Slaves sur les rives de l’Adriatique. Oton Iveković, 1905
Vers 200 ap. J.-C., des individus liés aux populations des steppes nomades balto-slaves et du nord-est de l'Europe commencent à apparaître dans les Balkans. Ces mouvements culminent pendant la période des migrations (environ 350-600 de notre ère) avec la migration massive et l'installation de groupes de langue avar, germanique et slave, qui transforment la composition culturelle, linguistique et ethnique de la région Leonidas-Romanos Davranoglou, Aris Aristodemou, David Wesolowski et Alexandros Heraclides, Ancient DNA reveals the origins of the Albanians, biorxiv.org, 7 juin 2023, doi.org/10.1101/2023.06.05.543790.
Les Goths et les Huns envahissent et pillent les Balkans en 375 mais sans s’y installer. À la mort de Théodose, l’Empire romain est séparé en Empire romain d'Orient et Empire romain d'Occident en l’an 395. La séparation traverse les Balkans le long de la rivière Drinus et des sources de celle-ci à l’Adriatique. L’Illyricum avec la Pannonie et la Dalmatie, rattachés à l’Empire d’Occident, échoient donc aux royaumes germaniques héritiers de celui-ci à partir de 454. De 454 à 535, les Ostrogoths règnent à l’ouest de la Drina, tandis que les Gépides règnent à l’est. La population des Balkans est presque entièrement christianisée.