Eleonora de Spengler, dite Nora Sylvère (1892-1955), est une comédienne genevoise d'origine hollandaise dont la carrière est liée à la Compagnie Pitoëff.
Biographie Genève 1892-1922 Frederika Anna Eleonora de Spengler est née à Genève, 10 rue de HollandeEmplacement de l'actuel 2 place de Hollande., le , de Frédéric de Spengler (1865-1944), homme de lettres hollandais, descendant des Taets van Amerongen, et de son épouse française, Marie-Antoinette née Dupont (1866-1896).
Nora a un frère, Alexandre (1893-1973), puis, après la mort de leur mère et le remariage de leur père en 1909, un demi-frère, Björn (1911-1995). Ils grandissent à Genève dans un environnement aisé, cultivé, lettré mais aussi cosmopolite quand leur père ouvre, en 1910, une pension pour étudiants étrangers au 1 de la rue de l'École-de-Médecine.
Nora étudie le chant« J'ai rêvé de devenir chanteuse d'opéra », confiera-t-elle au magazine Radio-Télévision du 26 octobre 1951, et ajoute: «Deux autres professions m'ont attirée : chirurgien et chef-d'orchestre». chez Élisabeth Morange et affronte en mezzo-soprano le public de la Salle des Amis de l'Instruction avec Obstination d'Hercule de Fontenailles, en 1911, puis avec Oh, quand je dors ! de Liszt l'année suivante.
Comme son frère Alexandre, qui est aux Beaux-Arts, elle étudie également la diction chez Françoise Chantre, élève de Julia Bartet, et, après quelques auditions publiques de poèmes, elle décroche son premier rôle dans Les caprices de Marianne de Musset, mis en scène par Françoise Chantre à la Salle des Amis de l'Instruction le . La presse note : « de Spengler fut une Hermia de haute mine » L. dans le Journal de Genève du 28.
La même année le directeur du Théâtre Moderne, Albert BergerAlbert Berger (1876-1913), instituteur et comédien, secrétaire de l'Union pour l'Art social, fondateur de l'Union dramatique et de l'éphémère Théâtre Moderne., lui confie le rôle de Fransiska van Sluis dans L'absent de Georges Mitchell, puis Françoise Chantre l'engage pour Un cas de conscience, de Paul Bourget et Serge Basset, à la Salle des Amis de l'Instruction en 1914 et, en 1916, pour Le voile de Georges Rodenbach, au Casino de la cour Saint-Pierre.
Depuis 1915, Georges Pitoëff, établi à Genève, y poursuit sa carrière théâtrale avec sa femme Ludmilla et des élèves de Françoise Chantre dont Alexandre de Spengler qui prend le nom de scène d'« Alex Sandro » dans Les tréteaux d'Alexandre Blok et La demande de Tchekhov en 1916, puis Nora de Spengler qui devient définitivement « Nora Sylvère » dans Sœur Béatrice de Maeterlinck, à la Salle communale de Plainpalais, le .
Le suivant Pitoëff fonde sa Compagnie qui ne se compose alors que de lui, Ludmilla, Nora Sylvère et Alfred Penay. Ils sont peu à peu rejoints par Marie Kalff, Ève Francis, Jim Gérald, Michel Simon, Ève CasalisÈve Blumer dite Casalis (1898-1970), fille du pianiste Fritz Blumer et de la galeriste Jeanne Bucher, et mariée quelques années à Alexandre de Spengler., Héléna Manson, Alice ReichenLes peintres décorateurs de la troupe comprendront Alexandre de Spengler dont la carrière s'orientera bientôt vers les beaux-arts quoique sans jamais délaisser tout à fait la scène..
Paris 1922-1939 En , Nora Sylvère suit la Compagnie Pitoëff qui quitte Genève pour Paris, et elle est de la plupart des créations qui révèlent ou imposent au public parisien Tchekhov, Shakespeare, Pirandello, George Bernard Shaw, Ibsen, Supervielle, Henri-René Lenormand.
Sa fidélité à la troupe et à son esprit ne souffre que peu d'écarts, comme la création par Louis Jouvet du Coup du 2 décembre de Bernard Zimmer, ou celles du Retour de l'enfant prodigue d'André Gide et du Souper interrompu de Paul-Jean Toulet par Marcel Herrand. Mais aussi, et peut-être plutôt par nécessité, La fessée de Jean de Létraz, prestation sans doute vite oubliée: Jean Kiehl écrira imprudemment dans son hommage posthume: «Nora Sylvère a payé d'un haut prix sa fidélité à un art. Cela coûte cher aujourd'hui de préférer Shakespeare à Jean de Létraz ou à Bernstein»Jean Kiehl, Nora Sylvère ou L'honneur du théâtre dans Curieux (Neuchâtel) du 6 juillet 1955..
À la scène, Nora Sylvère est tour à tour Gertrude mère d'Hamlet, Lady Macbeth, Jocaste, Hérodiade, Eurydice, Ève, la Mort, maquerelle, usurière, sorcière, aubergiste, dompteuse, servante, nourrice, habilleuse, cuisinière, gouvernante, comédienne, infirmière, religieuse, ministre des Forces Motrices, épouse bafouée, mère despotique, mère douloureuse, veuve, marquise, comtesse, maréchale, duchesse, grande duchesse, reine.
Le rôle de Frieda Delbrück dans Le coup du 2 décembre, en 1928, suscite l'admiration des critiques parisiens pour la composition de Nora Sylvère et leur verve quant au rôle lui-même, parlant d'«hypocrite»Edmond Sée dans L'Œuvre du 29 mars et Marie de Heredia dans le Figaro du 16 avril, « freudienne en délire »Jacques Chabannes dans La Voix du 30 mars, « impayable Suissesse »Gaston de Pawlowski dans le Journal du 30 mars, « curieuse vierge protestante » Henri Bourrelier dans la Semaine à Paris du 6 avril, « pointue, sournoise et agressive »Pierre Brisson dans le Temps du 2 avril, « pédante consumée dans l'étude de Freud»Ernest-François Velletaz dans le Journal des Débats du 29 mars, « féminisme à morale, à besicles et à moustaches »Pierre Varenne dans Paris-Soir du 29 mars.
Genève 1939-1955 Après une dernière représentation de La Dame aux Camélias au Théâtre des Mathurins, en , Nora Sylvère regagne Genève. La pension paternelle Le Manoir, à Bellevue, désertée par l'imminence de la guerre, lui permet d'héberger la famille Pitoëff en août. Georges Pitoëff, déjà gravement atteint dans sa santé y meurt le .
Ludmilla Pitoëff croit d'abord pouvoir continuer à Genève et à Lausanne l'activité de la Compagnie Pitoëff et met Nora Sylvère à contribution pour la reprise de Une maison de poupée d'Ibsen, de La Première Famille de Supervielle et de Tu ne m'échapperas jamais de Margaret Kennedy, puis renonce et s'exile aux États-Unis en 1941. Sans autre débouché que la Suisse romandeSelon une source non retrouvée, Nora Sylvère, de par sa nationalité néerlandaise, n'aurait pas pu accéder à la demande de Louis Jouvet de l'emmener dans sa tournée sud-américaine., Nora Sylvère y reprend du service avec d'anciens camarades passés à la mise en scène : Jean Bard, Greta Prozor, Alfred Penay, Jean Hort, François Simon, ainsi qu'avec Jean Kiehl, Paul Pasquier, William Jacques. La critique romande, qui ne l'a pas oubliée, lui fait le meilleur accueil.
À côté de son activité scénique d'après-guerre, Nora Sylvère se consacre à l'enseignement, et prête sa diction à des récitals de poésie, à un oratorioJésus de René Vuataz le 20 décembre 1950 à la Salle de la Réformation., à des spectacles de marionnettesNotamment Humulus le muet de Jean Anouilh, le 4 novembre 1953 au Théâtre des Marionnettes de Marcelle Moynier. et, surtout, à la Radio suisse romande où elle enregistre quelque cent cinquante émissions principalement dramatiquesVoir Le Radio, Lausanne (années 1940-1941), Radio-Actualités, ibid., (années 1941-1951), Radio-Télévision, ibid. (années 1951-1955)..
En 1953 elle est conseillère à la mise en scène de La Ville dont le prince est un enfant de Montherlant, créée le à Genève par la Société de Belles-Lettres.
Elle monte une dernière fois sur scène, le au Grand Casino de Genève, pour incarner Maurya dans À cheval vers la mer de John Millington Synge et Madame Crosby dans Différent d'Eugene O'Neill mis en scène par Jean Kiehl puis, après quelques jours de maladieGazette de Lausanne du 29.9.1954., elle meurt le .
Rôles dans la troupe Pitoëff, 1918-1941 vignette|Ludmilla Pitoëff et Nora Sylvère dans La Mouette (1922)
Maurice Maeterlinck, Sœur Béatrice, Genève, Salle communale de Plainpalais, 1918 Léon Tolstoï, Le cadavre vivant (Anna Pavlovna), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1918; Paris, Théâtre des Arts, 1928 Carlo Goldoni, La locandiera (Hortense), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1918; Théâtre Albert Ier, 1931 George Bernard Shaw, Le héros et le soldat (Catherine Petkoff), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1918; Paris, Théâtre des Mathurins, 1935 Gabriele D'Annunzio, La ville morte (La nourrice), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1918 Henri-René Lenormand, Le temps est un songe (Madame Beunke), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919; Paris, Théâtre des Arts, 1919 Henrik Ibsen, Le canard sauvage (Gina Ekdal), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919; Paris, Théâtre du Vieux-Colombier, 1934 (Madame Sœrby) Léon Tolstoï, La puissance des ténèbres (Marina), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919; Paris, Théâtre Moncey, 1921 (Anissia) Alexandre Ostrovski, L'orage (Kabanova), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919 August Strindberg, Mademoiselle Julie (Christine), Lausanne, Grand Théâtre, 1919; Paris, Comédie-Montaigne, 1921 John Millington Synge, Le baladin du monde occidental (La veuve Quin), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919 Sacha Guitry, Deburau (Madame Rabouin), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919 Rabindranath Tagore, Sacrifice (La reine), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919 Herman Heijermans, Toutes les âmes (Mademoiselle Co), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919 George Bernard Shaw, Le disciple du Diable (Mrs Dudgeon), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1919 Henri-René Lenormand, les ratés (Une vieille habilleuse et La fille du président), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920; Paris, Théâtre des Arts, 1920 Henrik Ibsen, Rosmersholm (Madame Helseth), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 Alfred Mortier, Galathée (Myrrha), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 August Strindberg, Père (Laure), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 John Millington Synge, Les noces du rétameur (L'ivrogne), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 Léon Tolstoï, Toutes les qualités viennent d'elle (Marfa), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920; Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1923 Maurice Maeterlinck, L'oiseau bleu, Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 Isabella Gregory, La porte de la prison, Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 Fernand Chavannes, Bourg-Saint-Maurice, Lausanne, Grand Théâtre, 1920 William Shakespeare, Mesure pour mesure (Mariana), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920; Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1922 Edmond Fleg, La maison du Bon Dieu, Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 Charles Vildrac, Le paquebot Tenacity, Lausanne, Grand Théâtre, 1920 Maurice Maeterlinck, La mort de Tintagilles (Bellangère ?), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920 William Shakespeare, Hamlet (Gertrude), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920; Paris, Théâtre des Arts, 1926 Maxime Gorki, Les bas-fonds (Vassilissa Karpovna), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1920; Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1921 Anton Tchekhov, Oncle Vania (Marina), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1921; Paris, Théâtre du Vieux-Colombier, 1921 Saint-Georges de Bouhélier, La vie d'une femme (Cornélia), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1921 Leonid Andreïev, Celui qui reçoit les gifles (Zinida), Paris, Théâtre Moncey, 1921 Anton Tchekhov, La mouette (Irina Nikolaïevna Arkadina), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1921; Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1922 William Shakespeare, Macbeth (Lady Macbeth), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1921 Alexandre Dumas (fils), La dame aux camélias (Prudence), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1921; Paris, Théâtre des Mathurins, 1939 Oscar Wilde, Salomé (Hérodiade), Genève, Salle communale de Plainpalais, 1921; Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1922 Henrik Ibsen, Les revenants (Hélène Alving), Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1922 Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray ( Vane), Paris, Comédie des Champs-Élysées, 1922