Le Timée (en / ) est l'un des derniers dialogues de Platon, considéré depuis l'Antiquité comme l’œuvre capitale du philosophe. Rédigé sans doute vers , peu après Politique et le Philèbe, mais avant Les Lois, comme le montrent les nombreuses analogies entre ces trois dialogues, le Timée devait composer une trilogie avec le Critias et l’Hermocrate, mais rien de ce dernier dialogue ne nous est jamais parvenu. Cette trilogie avait pour projet de décrire les origines de l'univers, de l'homme et de la société.
L'ouvrage présente une vaste cosmogonie fondée sur les données les plus certaines de la science, telle qu'elle se développait au milieu du , dans un climat de curiosité intellectuelle et de partage incessant du savoir. C'est un philosophe pythagoricien, probablement fictif, du nom de Timée de Locres, qui expose une réflexion sur l'origine de l’univers, la nature du monde physique et la formation de l'Âme du monde vues comme les œuvres d'un démiurge, tout en abordant les questions de la connaissance scientifique et de la place des mathématiques dans l'explication du monde. Platon y développe une cosmogonie dans laquelle prennent place les théories novatrices du lieu, du Temps et des transformations mutuelles des éléments, expression de la puissante stimulation intellectuelle que les nouvelles découvertes astronomiques et mathématiques ont donnée au monde philosophique de son époque.
Cette cosmologie constitue une encyclopédie complète de la science platonicienne, indispensable au philosophe et à l’homme d’État. Platon y rattache une anthropologie, partie maîtresse du dialogue relative à l’homme, dans laquelle il dessine non seulement l’histoire fictive de l’humanité et de la cité d’Athènes, mais où il esquisse aussi une psychologie morale fondée sur l’imitation par l’homme de la divine harmonie cosmique. Le pressentiment qu’il existe du divin dans le cosmos, qualifié de par Platon et par Aristote, inaugure ainsi un changement décisif dans l’histoire de la religion grecque, et annonce la théologie de l’époque hellénistique et de l’Antiquité tardive. Le profond sentiment religieux qui anime le Timée, conséquence de l’idéalisme spéculatif de Platon, fonde l’optimisme de sa philosophie : puisque nous pouvons, autant qu’il est en nous, nous identifier à l’œuvre de Dieu grâce à la raison, notre salut nous appartient, il réside dans la pensée. Cette conviction anime aussi bien ses plans de réformation morale et politique que ses conceptions médicales.
L'étendue et l’importance des questions traitées dans ce dialogue qui contient une philosophie de l'histoire rattachée à une conception générale de la nature, explique la lecture ininterrompue qui en a été faite à travers les siècles par les philosophes et les savants, et la profonde influence qu’il a pu exercer dans quasiment tous les domaines du savoir, depuis l'Antiquité jusqu’aux débuts du christianisme et à la Renaissance. Malgré les grandes différences qui séparent notre savoir scientifique de celui en vigueur à l’époque de Platon, ce que l’historien de la philosophie, Walther Kranz, appelle du Timée, a été retenu par certains savants du comme une hypothèse anticipant les plus récentes découvertes de la physique.
Présentation générale Une encyclopédie vignette|alt=Peinture d'un vieillard portant une longue barbe et pointant son index droit vers le ciel.|Sur la fresque de L'École d'Athènes, Raphaël a représenté Platon tenant à la main le texte du Timée, considéré comme son œuvre la plus importante. Le Timée présente une composition méthodique et pédagogique, avec des articulations nettement marquées : annonces des développements qui vont suivre, récapitulations des résultats acquis et pas moins de dix résumés. C’est aussi le dialogue dans lequel l’exposé continu d’un seul personnage, Timée de Locres, occupe la quasi-totalité de l’œuvre. Autant de procédés qui donnent à ce dialogue l’allure d’un cours destiné non à des profanes mais à un auditoire déjà (), comme Platon le fait remarquer lui-même. Sous son apparence de fiction, le caractère scientifique et positif du Timée ne doit pas être méconnu : Platon expose avec précision, et dans une langue technique, l’état le plus récent des connaissances de son temps, mais sans prétendre être exhaustif. En effet, loin de se limiter à la cosmologie et aux interrogations sur la nature du monde physique, le Timée aborde les mathématiques, la biologie, la chimie, la médecine, la psychologie, la politique, la religion et l’astronomie.
Une histoire fictive et une Genèse
Dans cette encyclopédie, tout ce qui touche à la description de l’univers, à la physique et à la formation de l’Âme du Monde n’est pas l’essentiel aux yeux de Platon : la cosmologie joue un rôle accessoire par rapport à l’anthropologie. On le voit à la requête amicale que Socrate adresse à ses trois interlocuteurs. Il leur demande de faire l’éloge de la cité idéale qu’il a décrite la veilleLa description de cette cité idéale rappelle de près celle qui a été présentée dans La République., en racontant comment, de théorique et abstraite, on peut imaginer son excellence en action. Pourrait-on en construire le modèle vivant et montrer sa perfection face aux difficultés de la réalité, en temps de paix et de guerre () ? Tel est l’objet principal du Timée : l’intention du dialogue est politique. Critias fait alors le récit de la guerre victorieuse menée par Athènes, il y a neuf mille ans, contre l’ennemi atlante et la chute de l’Atlantide. C’est ainsi que, par un artifice, Platon prétend nous raconter l’histoire oubliée de l’humanité et de la cité d’Athènes : livre des générations, le Timée comme le Livre de la Genèse, ramène un peuple au souvenir de ses origines et de ses ancêtres pour mieux l’enraciner dans l’ordre universel. Il cherche aussi à fonder la constitution idéale décrite dans La République en montrant que dans la plus haute antiquité, avant le déluge, à Athènes, les choses étaient conformes à ce modèle d’excellence, qui lui-même répondait aux fins d’un être humain qui trouvait sa place dans cette cité et cet univers organisé. De la sorte, Platon dote son récit de l’autorité de l’histoire ; et en rattachant cette histoire à l’histoire de l’univers, il la fait bénéficier aussi de l’autorité de la science physique, tout en mettant en relief l’unité des choses.
Microcosme et macrocosme Dans le Timée, la physique de Platon, au sens grec d’« étude de la nature », est téléologique : c’est dire que , écrit Léon Robin. Ce qui demeure toujours au centre de la réflexion de Platon, c'est donc l’homme. Toutes les sciences, même les plus abstraites, ne sont étudiées que dans leurs rapports à la science de l’homme. Ainsi, l’origine des végétaux ou l’histoire des animaux ne sont traitées accessoirement qu’à l’occasion de la nutrition ; de même, la physique, la minéralogie, la chimie ne sont abordées que sous l’angle qui intéresse directement l’humanité, au point de vue des sensations, de l’hygiène, de la thérapeutique, ou de propriétés dont nous pouvons faire notre profit. Cette histoire naturelle de l’homme, qui commence avec Phoroneus, « celui qu’on appelle le premier homme » (), est conduite en vue de ses applications pratiques à l’éducation, à la médecine et à la politique. Elle entre dans la conception globale d’une liaison étroite entre nature humaine et nature universelle, entre microcosme et macrocosme. Cette conception du Timée dominera toute la philosophie de la Renaissance et du .
Composition du Timée
Aussitôt après le prologue (), le personnage de Critias annonce le choix du plan qui sera suivi en fonction de l’étude projetée de l’univers puis du microcosme humain : Ce programme soulève le problème philosophique fondamental de la connaissance : peut-on embrasser dans un même discours rigoureux une cosmologie et une anthropologie ? L’homme peut-il accéder à la vérité au sujet de l’univers, de la politique et du divin ? Platon pose alors quatre principes généraux, distinguant l’Être qui est toujours et ne devient pas ; le raisonnement et l’opinion fondée sur la sensation irraisonnée ; la causalité nécessaire au commencement de tout devenir ; enfin le modèle éternel, intelligible et immuable. Il énonce ensuite les conséquences méthodologiques et épistémologiques qui résultent de ces principes pour sa recherche. Dans une première partie (), il expose la loi suivant laquelle la pensée de Dieu ou sa sagesse inspirée par sa bonté, a dû, vraisemblablement, organiser un monde le meilleur possible : c’est l’action de la « cause intelligente (ou divine) », celle qui est à l’origine de l’Univers et de la destinée des âmes. Dans une deuxième partie (), Platon expose l’action de la « cause nécessaire » (), dont la nature est de mouvoir, de façon indéterminée ; dans l’étude de la physique, sont abordés les corps élémentaires et leurs transformations mutuelles, la minéralogie, la chimie (hydrométéores, propriétés des métaux…) et la théorie des sensations. Enfin, dans une troisième partie ( jusqu’à la fin du dialogue), Platon montre comment se sont associées les deux causes (« cause nécessaire » aussi appelée « cause errante ») sous l’autorité de la « cause intelligente ». Ainsi commence l’histoire naturelle de l’homme en qui le principe immortel de l’âme s’allie à un corps mortel ; elle se développe avec un traité d’anatomie, de physiologie, de pathologie, d’hygiène et de thérapeutique.
Personnages et exécution rhapsodique vignette|gauche|alt=Dessin de deux personnages se détachant en ocre rouge sur fond noir, l'un debout au premier plan jouant de l'aulos, l'autre allongé.|Scène de banquet, évocatrice du auquel Socrate et ses amis sont conviés au début du Timée. Coupe attique à figures rouges, Musée du Louvre.