vignette|

Physiologus de Berne. Notice sur la panthère, f. 15r Le Physiologus de Berne ou Physiologus Bernensis (Berne, Burgerbibliothek Bern, Codex Bongarsianus 318) est un manuscrit enluminé du , copie latine d'une traduction du Physiologus. Il a probablement été produit à Reims entre 825 et 850. C'est, toutes langues confondues, la plus ancienne version illustrée connue de ce texte, rédigé des siècles plus tôt en grec. Il appartient à un corpus assez étendu de copies du Physiologus, une œuvre qui a eu un grand retentissement au Moyen Âge et exercé une forte influence sur le développement de la tradition des bestiaires. Ce manuscrit est considéré par plusieurs comme une production de l' « École de Reims », un courant qui marque l'évolution de l'art de l'enluminure à l'époque carolingienne.

Manuscrit

Informations techniques Le manuscrit correspond à la cote de codex 318. Il contient 131 folios, de format 25.5 x 18 cm, utilisés au recto et au verso.. Il est fait de vélin, une variété de parchemin.. Le scribe présumé - et potentiellement l'illustrateur - serait un clerc nommé Haecpertus. Le texte en latin est rédigé dans une minuscule carolingienne très claire et les lettres majuscules sont généralement tracées à l'encre rouge. En plus du Physiologus qui occupe les folios 7 à 22, le manuscrit contient des copies de la vie de saint Siméon, de la Chronique de Frédégaire et une péricope de l’Évangile de Matthieu avec une traduction latine d’Ephrem le Syrien. Cependant, la partie illustrée se limite au seul Physiologus..

Le codex original est actuellement toujours conservé à la Burgerbibliothek Bern, à Berne, en Suisse. Il a été restauré en 1946. Le contenu intégral du manuscrit est accessible en ligne..

Contenu Le Physiologus de Berne contient 26 chapitres qui traitent chacun d'un animal réel ou fantastique et, pour quelques exceptions, d'une pierre ou d'une plante. Bien qu'on se réfère souvent au manuscrit en utilisant le terme bestiaire, cette relative diversité du contenu empêche de le considérer comme tel. Aucune classification des chapitres ne sépare les animaux réels des animaux fantastiques, ni les plantes et pierres des bêtes. On trouve ainsi, dans l'ordre présenté ici, les notices suivantes : le lion, le « lézard solaire » (esura eliaca), un oiseau nommé calatrius, le pélican, le nicticorax (un oiseau nocturne), l'aigle, la huppe fasciée, la vipera (qui ne qualifie pas le serpent du même nom, mais une créature mi-humaine, mi-crocodile), le serpent, la fourmi, la sirène (décrite comme mi-femme, mi-oiseau) et l'onocentaure, le hérisson, le renard, la panthère, l'aspidochélon, la licorne, le cerf, la salamandre, un arbre nommé Arbor peredixion, l'antilope, le poisson-scie, l'éléphant et la mandragore, la pierre agate, la pierre indienne, le chant du coq, puis le cheval..

Les différentes sections répètent une même structure binaire : la description de la nature de l'animal est suivie d'un développement sur la signification morale de cette nature, souvent à l'aide d'une analogie avec une histoire biblique. Les descriptions à vocation plutôt naturaliste se concentrent principalement sur le comportement des animaux et sur leurs relations avec les autres espèces. Bien que la teneur chrétienne du manuscrit ne puisse aucunement être mise en doute, le Physiologus, dans cette version comme dans toutes les autres, comporte un indubitable héritage du monde païen. Les informations relayées à propos des espèces ont de fortes correspondances avec la zoologie gréco-romaine. Certains remarquent également une influence de la littérature ésotérique égyptienneAlexandre Vermeille, Physiologus. De l’Orient à l’Occident. Un patchwork multiculturel au service de l’Écriture, Neuchâtel, Université de Neuchâtel (mémoire de latin), 2006, p.55é Repéré à : https://www.summagallicana.it/lessico/p/Physiologus%20ricerche%20di%20Vermeille%20Alexandre.pdf..

Histoire Le Physiologus de Berne a vraisemblablement été produit vers le deuxième tiers du . Il aurait été réalisé à Reims, probablement à l'abbaye de Saint-Pierre d'Hautvilliers, où travaillaient certains des artisans de l'École de Reims. Sa retranscription aurait été exécutée d'une seule main, par un certain Haecpertus, dont la signature figure sur le folio 130 recto du manuscrit.. Bien plus tard, le codex est récupéré de l'Abbaye de Fleury par Peter Daniel, avocat et philologue d'Orléans du , puis se retrouve dans la collection personnelle de Jacobo Bongars, qui est cédée entièrement en 1632 à la Burgerbibliothek Bern.

La présence du manuscrit à l'Abbaye de Fleury peut sûrement être associée à l'exil dans cette institution d'Ebbon de Reims, ancien archevêque de la ville qui a joué un rôle important dans l'émergence en son sein d'un renouveau de l'art de l'enluminure. Bien qu'aucune trace de ce fait n'ait été conservée, il semble probable que l'ecclésiastique ait importé vers l'abbaye une certaine quantité de manuscrits dont ferait partie le Physiologus. Ces œuvres ont vraisemblablement joué un rôle dans la pénétration de l'influence de l'École de Reims en Angleterre, par le biais de St-Aethelwold, futur évêque de Winchester formé à Fleury..

Le texte entier du Physiologus Bernensis, corrigé et annoté, a été publié en latin par Cahier et Martin entre 1847 et 1856. Christoph von Steiger et Otto Homburger ont établi une traduction allemande en 1964. et José Antonio Villar Vidal une traduction espagnole en 2000 (accessible en ligne).

Texte d'origine Le Physiologus grec original est une œuvre anonyme, longtemps attribuée à tort à Ambroise, qui aurait été réalisée, selon la plupart des historiens, autour du . Elle aurait probablement été rédigée à Alexandrie, quoique certains ont avancé qu'elle pourrait plutôt être originaire de Palestine.. Ce texte a été traduit dans de multiples langues (latin, éthiopien, syriaque, arménien, géorgien, roumain...) et a subi des nombreuses transformations dans les versions qui en dérivent (ajout ou retrait d'animaux, augmentation ou réduction des passages exégétiques, augmentation ou réduction des passages naturalistes, etc.). Le terme « Physiologus » (Φυσιολόγος, en grec) se réfère à la fois à l'œuvre elle-même et à celui dont on rapporte les savoirs, un « naturaliste » inconnu. Aucun manuscrit original n'a été conservé, ce qui rend très difficile d'évaluer ce qui figurait ou non dans le texte initial. La présence dans la version originale des éléments exégétiques de l'œuvre et de l'ancrage résolument chrétien est par exemple sujet à débat. Que ses aspects se retrouvent dans les traductions latines les plus précoces laisse à penser pour certains qu'ils y étaient dès l'origine, alors que l'existence de manuscrits du Physiologus à vocation purement zoologique porte plutôt à croire que la dimension religieuse est une transformation ultérieure étrangère au texte original. On interroge aussi l'apparition dans l'œuvre initiale des phrases récurrentes « Le Physiologue a dit... » (en latin Physiologus dixit...) et « Le Physiologue a bien parlé de... » (en latin Bene Physiologus dixit de ...), qui rythment les textes des versions postérieuresAlexandre Vermeille, Physiologus. De l’Orient à l’Occident. Un patchwork multiculturel au service de l’Écriture, Neuchâtel, Université de Neuchâtel (mémoire de latin), 2006, 130 p. URL: https://www.summagallicana.it/lessico/p/Physiologus%20ricerche%20di%20Vermeille%20Alexandre.pdf..

Traduction Selon la classification scientifique, qui divise les différentes traductions latines de l'œuvre en quatre catégories, le texte contenu dans le Physiologus Bernensis correspond à la version C. Cette traduction aurait été faite à partir d'un original grec appartenant au « groupe Σαs » (les manuscrits grecs sont classés en quatre collections, puis en sous-groupes de celles-ci). Le latin utilisé dans le manuscrit serait « déficient et incompréhensible ».. La datation de cette traduction, dont le Physiologus de Berne est une copie, n'est quant à elle pas établie. L'ordre des chapitres est identique à celui de la traduction éthiopienne du Physiologus, ce qui laisse supposer l'existence d'une version grecque sur laquelle seraient calquées les deux traductions. La version latine C, présente dans le Codex 318, possède néanmoins un nombre de chapitres (24) fort inférieur à celui des sources grecques, qui en possèdent entre 35 et 50Voir Annexes. Alexandre Vermeille, Physiologus. De l’Orient à l’Occident. Un patchwork multiculturel au service de l’Écriture, Neuchâtel, Université de Neuchâtel (mémoire de latin), 2006, 130 p. URL: https://www.summagallicana.it/lessico/p/Physiologus%20ricerche%20di%20Vermeille%20Alexandre.pdf.. Aucune logique dans le choix des chapitres conservées n'est cependant décelable, vu que les animaux apparaissant dans la Bible côtoient ceux qui n'y sont pas, tout comme les espèces locales coexistent avec de nombreuses espèces exotiques ou fantastiques.

Aux 24 chapitres tirés directement du Physiologus grec s'ajoutent dans le cas de ce manuscrit deux nouveaux chapitres qui n'apparaissent pas dans celui-ci et qui closent le bestiaire : le cheval et le chant du coq. Le premier de ces ajouts serait tiré des Étymologies d'Isidore de Séville, alors que le deuxième constituait une reproduction intégrale du passage sur ce thème dans l'Hexaemeron d'Ambroise..

Enluminure vignette|Première page du Physiologus de Berne, Jacob bénissant le lion de Judas, f. 7v Le Physiologus Bernensis contient au total 35 illustrations, accompagnant chacun des chapitres et représentant les caractéristiques physiques et environnementales des animaux traités par le texte. Elles sont toutes en couleur et souvent entourées d'un cadre rouge bordé d'une ligne noire plus mince. L'attention portée à la représentation de la lumière dans les paysages témoigne d'une maîtrise particulière de la part de l'exécutant. La toute première page du Physiologus comporte une illustration de grande taille, occupant les trois quarts de la page et servant visiblement d'introduction à l'œuvre. Cette image est la seule du manuscrit à posséder un caractère symbolique et non purement illustratif: elle représente Jacob bénissant le lion de Judas. Le manuscrit possède également une lettre ornementale de style franco-saxon, située sur le folio recto 1, au début de la reproduction de la Vie de St-SiméonVoir les descriptions détaillées dans les articles suivants: Helen Woodruff, « The Physiologus of Bern: A Survival of Alexandrian Style in a Ninth Century Manuscript » dans The Art Bulletin, Vol. 12, No. 3, 1930, pp. 226-253; Dimitri Tselos, « A Greco-Italian School of Illuminators and Fresco Painters: Its Relation to the Principal Reims Manuscripts and to the Greek Frescoes in Rome and Castelseprio» dans The Art Bulletin, vol. 38, n° 1, 1956, , p. 1-30; Pilar Docampo Alvarez et José Antonio Villar Vidal. « La version C del fisiologo latino. El codex Bongarsianus 318 de Berna » dans Medievalismo, No.10., https://revistas.um.es/medievalismo/article/view/51801. .