L' (ou ) est une ancienne abbaye de chanoines réguliers du Chablais située à Abondance dans le département de la Haute-Savoie et la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Elle a été fondée vers 1100 par des religieux issus de l'abbaye Saint-Maurice d'Agaune, désireux de mener une vie régulière et érémitique dans un contexte de réforme du clergé. Rapidement, Abondance fonde quatre abbayes-filles dans l'ancien diocèse de Genève et dans le Jura, donnant naissance à une congrégation régionale. Celle-ci disparaît au début du lors de la réforme de l'abbaye d'Abondance par François de Sales. L'abbaye est supprimée en 1761.

Les bâtiments de l'abbaye sont classés au titre des monuments historiques par la liste de 1875. Elle est particulièrement connue pour le cycle de peintures murales représentant la vie de la Vierge qui orne son cloître du .

Situation géographique

L'ancienne abbaye d'Abondance a été construite dans la haute vallée de la Dranse, qui prendra le nom de l'abbaye, sous la forme val d'Abondance. Cette vallée appartient à la région du Haut-Chablais, un massif qui appartient aux Préalpes. L'abbaye s'est installée au pied du mont Jorat et au bord de la Dranse d'Abondance, affluent de la Dranse. Elle se trouve également en face de la vallée du torrent du Malève (« mauvaise eau »), l'un des affluents de la Dranse, et en contrehaut de la plaine d'Offaz.

Elle est à environ vingt-sept kilomètres au sud-est de la préfecture de Thonon-les-Bains, ainsi que d'Évian-les-Bains, et à treize kilomètres au nord-est de la frontière avec la Suisse, où le passage se fait au col non loin du Pas de Morgins. L'abbaye se situait ainsi, à sa fondation, sur une voie secondaire d'accès au col du Grand-Saint-Bernard, anciennement Mont-Joux, via le pas de Morgins () et l'abbaye Saint-Maurice d'Agaune. Saint-Maurice, dont sont issus les premiers moines, se situe en Valais, à une quarantaine de kilomètres, en passant par Morgins avant de descendre sur la vallée du Rhône.

Quelques découvertes de l'époque romaine indiquent que la vallée était au moins traversée dès l'Antiquité: une monnaie de l'empereur Trajan Dèce a été trouvée en 1865 à Chevenoz, une monnaie de a été trouvée en 1963 à Vacheresse; enfin, une monnaie de l'empereur Caligula a été découverte dans le cloître de l'abbaye d'Abondance à l'occasion de travaux de restauration à l'époque contemporaine. Par ailleurs, un tronçon de voie romaine du Haut-Empire romain a été découvert en 2016, lors d'un diagnostic réalisé par l'INRAP (direction Christophe Landry) à Thonon-les-Bains, au débouché des vallées de la Dranse, accréditant l'hypothèse de routes secondaires passant par la vallée d'Abondance. Aucune découverte archéologique ne concerne pour l'heure le haut Moyen Âge.

Historique Moyen Âge central À la recherche d'un saint fondateur La fondation du prieuré a été un temps attribuée au moine irlandais saint Colomban, qui traversa les Alpes vers 610 pour se rendre à Rome. Cependant cette hypothèse est invraisemblable ; même si le saint a fait halte à Saint-Maurice-d'Agaune, aucune source historique ou archéologique n'accrédite cette hypothèse. Une autre légende basée sur la toponymie voudrait que le prieuré ait été établi dans les environs de La Chapelle-d'Abondance : là encore, rien ne soutient cette hypothèse. La date de 1043 parfois avancée est également erronée..

La fondation du prieuré d'Abondance (vers 1100) vignette|droite|L'église abbatiale et l'abbaye dans la vallée d'Abondance. Le prieuré a en réalité été fondé peu avant 1108 par des chanoines issus de l'abbaye Saint-Maurice-d'Agaune (REG 0/0/1/246, acte 1108).. Laurent Ripart a expliqué que cette fondation s'était probablement déroulée en trois temps : d'abord, les chanoines s'installent dans la vallée, ensuite les seigneurs de Féternes donnent en 1088. ou 1103 l'ensemble de leurs biens dans la vallée, enfin, en 1108, le prévôt Gui de Saint-Maurice cède à la nouvelle communauté la vallée d'Abondance.. Le consentement est donné par le comte de Savoie. Le seigneur Guy de Féternes, avoué de Saint-Maurice, se réserve toutefois l'avouerie et un droit de chasse exclusif, . La disparition rapide de la lignée avant 1203 permet aux abbés de recouvrer l'avouerie, sans que celle-ci ne passe aux comtes de Savoie, obtenant ainsi l'exercice de la basse et de la haute justice au cours de ce siècle. Les religieux suivent la règle de saint Augustin.

L'accroissement du temporel (-) Ce prieuré est érigé en abbaye avant 1121, tandis que le domaine progressivement s'accroit, dans la vallée, mais aussi dans le pays de Gavot voisin (Féternes et Larringes dans un premier temps, deux paroisses situées au nord de la vallée, puis à partir des années 1170 dans les paroisses lacustres de Maraîche et Saint-Gingolph) puis dans le reste du Chablais.. Enfin, au cours du , les chanoines entrent en possession de nouveaux biens, toujours à proximité de la vallée, notamment à Vinzier, à Publier, à Bernex, à Saint-Paul, à Champanges.

Les chanoines d'Abondance, comme ceux du prieuré de Meillerie ou des abbayes de Sixt et d'Entremont, obtiennent également au des droits de justice, d'abord dans la vallée d'Abondance puis dans le pays de Gavot à Saint-Gingolph. Isabelle de Bex donne en 1218 ses droits sur les hommes de Maraîche. Nicolas Carrier écrivait que les chanoines détenaient les droits de justice sur Vacheresse dès le . Aussi, les chanoines se dotent de lieux de justice tels que des tours-prisons, attestée à Abondance et supposée à Saint-Gingolph, de lieux de jugement telle la halle du Pas d'Abondance et des lieux d'exécution des peines : un gibet à Saint-Gingolph, dont les piliers furent découverts en 2018, et un autre à La Chapelle d'Abondance au lieu-dit Les Passengués attesté au .

La congrégation d'Abondance En parallèle, les chanoines d'Abondance essaiment dans les montagnes préalpines et jurasiennes en fondant d'abord l'abbaye de Sixt avant 1144 en Faucigny puis l'abbaye d'Entremont en Genevois avant 1154 , puis les abbayes de Grandvaux et de Goaille dans le Jura et attachées au diocèse de Besançon. Ils reçoivent également de nombreux prieurés, d'abord celui de Peillonnex (Faucigny) , puis celui de Vions à la fin du . Dans la première moitié du , Abondance reçoit trois autres prieurés dans le Haut-Valais : Géronde (avant 1233), Kippel (1233) et Niedergesteln (). En 1244, les chanoines reçoivent temporairement le prieuré de Divonne (pays de Gex), avant de finalement recevoir les prieurés de Saint-Genis (pays de Gex), d'Avregny (Genevois) et celui de Nyon (Vaud). Après la perte du Grandvaux, la congrégation fait face au transfert de l'abbaye d'Entremont aux chanoines réguliers de Saint Ruf sur décision de l'évêque Robert de Genève en 1279. En 1275, l'abbaye possédait également un prieuré à Presinge.. En 1331, Géronde est échangé contre le prieuré de Val-d'Illiez, plus près d'Abondance et dont la gestion est confiée à des chanoines chablaisiens.

vignette|droite|Carte de la congrégation d'Abondance vers 1250 (abbayes, prieurés, paroisses).

Une bulle pontificale du montre l'autorité de l'abbaye sur les églises paroissiales d'Abondance, Vacheresse, Chevenoz, Larringes, Féternes, Évian, Maraîche (donnée en 1211, en même temps que l'église de Neuvecelle), Publier, Thusy et Passy. Les chanoines d'Abondance détiennent aussi Assens dans le canton de Vaud grâce à l'évêque de Lausanne et Cusy dans l'Albanais. Au début du , une dizaine de paroisses dépendaient encore de la congrégation. La paroisse de La Chapelle des Frasses (actuelle Chapelle-d'Abondance) est détachée de celle d'Abondance, elle mentionnée comme dépendance de l'abbaye depuis au moins 1178. Le , Châtel est détaché de La Chapelle-des-Frasses et est érigé en paroisse. L'indépendance paroissiale est obtenue en 1728.

La communauté religieuse La communauté religieuse d'Abondance comme de ses dépendances est composée de chanoines (normalement douze, mais parfois moins), de frères convers et de sœurs converses, dirigés par un abbé. La liste des prieurs est mal connue, en revanche, la succession des abbés est globalement assez bien documentée à partir du . Le nécrologe de l'abbaye, publié en 1848, permet d'en connaître les membres, de même que les bienfaiteurs et bienfaitrices. L'historien Arnaud Delerce a entrepris en 2025 une nouvelle étude de ce document, ainsi que du nécrologe de l'abbaye de Sixt, publié en 1913. Parmi ces derniers figurent principalement des nobles chablaisiens issus des familles de Féterne, Neuvecelle, Blonay, etc. Plusieurs abbés sont issus de ces mêmes grandes familles chablaisiennes, tel Girold et Guillaume de Lugrin, Pierre de Lully, Girard Dupas de Saint-Paul, Claude de Blonay, ou de familles du Faucigny et du Genevois, tels Rodolphe de Vozérier, Guillaume de Viuz et Jean de Fillinges. Les chanoines sont moins bien connus, même si quelques noms apparaissent dans les archives çà et là. Les supérieurs des maisons de la congrégation se réunissaient à l'occasion de chapitres généraux à Abondance. Les filiales étaient visitées régulièrement, par exemple Sixt en 1282.

Le bas Moyen Âge Des difficultés externes... Au , les tensions internes à la congrégation s'apaisent et Abondance renoue avec une période d'expansion temporelle après la crise sanitaire et démographique du milieu du siècle. En 1369, l'abbé Pierre de Lully achète au comte de Savoie ses biens de Vacheresse. La même année, l'abbé achète à Guillaume de Châtillon son domaine de La Forclaz (Haute-Savoie) ainsi que des revenus et des droits de Jean-Étienne de Rivaz. Finalement, en 1383, l'abbé d'Abondance échange avec celui de l'abbaye d'Aulps les biens de La Forclaz contre des biens dans le pays de Gavot.

vignette|droite|La Porte de la Vierge du qui relie le cloître à l'église.

Néanmoins, les chanoines d'Abondance font face à l'opposition croissante de la communauté de la vallée qui conteste les droits de justice des abbés. Les habitants des deux paroisses du temporel initial de l'abbaye, c'est-à-dire d'Abondance et de La Chapelle des Frasses, bénéficiaient de libertés et de franchises, contrairement à ceux de Vacheresse. Ils obtiennent que la justice soit rendue sous la halle de la communauté au Pas d'Abondance et non plus à l'abbaye. Les conflits se multiplient au et les habitants font appel à la duchesse Marie de Bourgogne en 1419. Désormais, c'est l'ensemble des habitants de la vallée qui forme la communauté des habitants d'Abondance.

... et internes La règle de saint Augustin professait que les chanoines devaient manger et dormir ensemble et vivre dans la pauvreté et la chasteté comme les moines qui suivaient la règle de saint Benoit. Les chanoines devaient donc se réunir la nuit au dortoir et le jour au réfectoire. Néanmoins, lors de sa visite pastorale de , l'évêque Jean V de Bertrand découvre que les chanoines ne dorment plus et ne mangent plus ensemble. Le dortoir a été remplacé par des cellules individuelles. Par ailleurs, les chanoines ne respectent guère la clôture et certains ont des relations personnelles à l'extérieur du couvent. Le recrutement s'est resserré et de nombreux religieux sont issus de familles du Chablais, du pays de Gavot et de la vallée.

Une réforme de l'abbaye s'impose : celle-ci prend la forme d'une mise en commende imposée par Amédée VIII de Savoie, duc très religieux résidant régulièrement à Thonon, probablement à la demande de l'évêque Jean de Bertrand. La veille du décès de l'abbé Thomas Guersat le , soit quelques mois après la visite pastorale de juin, les chanoines tentent d'élire un nouvel abbé. Malgré cela, le duc de Savoie impose son ami Guillaume de Lugrin, alors abbé de Filly. Le procureur de Thomas Guersat, Berthet de Charrières, fait lui le voyage inverse et devient chanoine de Filly. C'est dans ce cadre que sont réalisées, au cours de la décennie 1430, les peintures du cloître.