Alexander Mitscherlich, né le à Munich et mort le à Francfort-sur-le-Main, est un médecin et psychanalyste allemand connu pour ses travaux sur la psychosomatique.

Biographie En 1949 il écrit avec Fred Mielke un livre Medizin ohne Menschlichkeit (médecine sans humanité) dans lequel il aborde la question de la médecine et du corps médical sous le nazisme. L'Ordre allemand des médecins achète tous les exemplaires mis en vente. Il faut attendre l'année 1960WordCat. pour que l'ouvrage soit réédité et lu par les lecteurs allemandsThierry Féral Médecine et nazisme: considérations actuelles éd.L'Harmattan p.28 . Margarete Mitscherlich son épouse, médecin et psychanalyste, écrit avec lui un livre qui a causé une certaine indignation en Allemagne, Le Deuil impossible (Die Unfähigkeit zu trauern. Grundlagen kollektiven Verhaltens). Cet ouvrage aborde le refus allemand de regarder en face les crimes nazisHans-Martin Lohman, « Mitscherlich, Alexander », cf. bibliographie.. L'ouvrage est traduit en plusieurs langues.

La société sans pères En 1963, Alexander Mitscherlich considère que la société nazie a fini par rompre complètement la fonction du père la dissociant en deux aspects opposés entre l’affect et la maîtrise. Une telle dissociation du père est devenue hypertrophiée au point de ne laisser derrière elle qu’un héritage de figures parentales dominantes et criminelles. Ainsi privées de tradition, par impossibilité de se raccrocher à des idéaux ternis et officiellement désavoués, les nouvelles générations post-guerre auraient tout fait pour nier leur passé.

Plus spécifiquement, Alexander Mistcherlich observe chez les hommes allemands une régression au stade préœdipien et un choix d'objet d'amour narcissique, à la suite d'une absence quasi totale de figure paternelle dans les familles pendant la période du nazisme. Par conséquent, ce qui définit le nazisme à ses yeux est l'édification d'une société dépourvue de véritables pères, c'est-à-dire composée d'hommes géniteurs qui n'exercent pas une authentique autorité paternelle. Le chercheur Elsaesser décrit de cette façon l'analyse de Mitscherlich :«Au lieu d'égos (masculins) forgés dans le conflit œdipien, les liens nazis favorisaient des structures de personnalité “maniaco-dépressives” oscillant entre des sentiments de toute-puissance et d'inutilité. C'est dans cette structure que s'inscrit [Hitler], mais pas en tant que figure paternelle, pas comme patriarche, mais comme fils dévoué [et régressif] d'une mère bien-aimée».Ce phénomène aurait été visible également dans la question de l’urbanisme lors la période post-nazie, selon Mitscherlich. Car sa critique essentielle, dans son ouvrage sur Psychanalyse et urbanisme, tient au fait qu’en Allemagne le foncier prime par rapport à l’urbanisme et à l’architecture, ce qui produit une dégradation de l’expression affective chez les habitants de la ville.

Les principes psychiques des crimes collectifs du nazisme Le psychanalyste Alexander Mitscherlich a été maintenu en détention dans les camps nazis durant l'intégralité de la guerre et, de ce fait, il devint par la suite membre de la Commission médicale allemande auprès du Tribunal militaire américain de Nuremberg. Dans son ouvrage publié en 1975, l'auteur a introduit la notion d'incapacité à faire le deuil afin d'éclairer les troubles politiques de l'Allemagne, tant durant la période nazie qu'après la guerre.

À son retour des procès de Nuremberg concernant les médecins allemands complices des exterminations nazies, Alexander Mitscherlich a souligné qu'il ne s'agissait pas uniquement de quelques éléments déviants. Il a, au contraire, affirmé que l'idéologie nazie avait eu la capacité de corrompre la profession médicale, incitant ainsi à la perpétration de violences par ceux-là mêmes qui étaient chargés de prodiguer des soins. L'adhésion à l'idéologie nazie a conduit à la déshumanisation d'autrui, permettant ainsi aux médecins de considérer les prisonniers juifs comme des nuisibles ou des animaux d'expérimentation.

D'après Mitscherlich, les comportements violents des nazis ont été en partie provoqués pa l'établissement idéologique de processus sociaux de répression et de négation d'une grande puissance, engendrant des mécanismes de défense qui entravaient la capacité à faire le deuil et entraînaient une déréalisation émotionnelle.

En outre, ces phénomènes auraient également pu se produire dans la mesure où, selon lui, l'ensemble de la population allemande ayant aimé et idéalisé Hitler de manière inconsciente, la fin de la guerre les a contraints à renoncer à cet attachement en les confrontant au mal dont ils avaient été complices. Ils ont alors refoulé les sentiments intenses et collectifs de deuil face à ce qu'ils avaient vénéré et perdu, en recourant à un déni massif du deuil, lequel s'est transformé en dépression. Cette situation a, en conséquence, compromis leur capacité à engager une action responsable de reconstruction tant dans le présent que pour l'avenir.

L'Influence de l'urbanisme sur le psychique En se penchant sur les souffrances affectives et les réactions psychiques, en général, associées à l'urbanisme, Alexander Mitscherlich formule une critique psychanalytique, désormais considérée comme classique, de la ville moderne, structurée selon des principes fonctionnels.

La conclusion de la Seconde Guerre mondiale a impulsé une dynamique propice à l'élaboration d'un nouvel urbanisme, davantage axé sur l'humain. C'est en lien avec ce mouvement que se sont manifestées les analyses critiques, qualifiées de «réflexions socioutopiques», d'Alexander Mitscherlich, lesquelles appréhendent les espaces urbains comme étant le reflet de «bien plus des négociations et des évaluations discursives qu'un simple environnement matériel».

Il déplorait que les éléments fondamentaux du nouvel habitat humain d'après-guerre soient rapidement confiés «aux ingénieurs rationalisateurs (lettre de Mitscherlich à Geigenbauer, 30 juin 1970)». Ses critiques mettaient ainsi en lumière les limites d'un développement urbain excessivement rationalisé et planifié, en soulignant que «ce qui avait été initialement justifié comme un objectif transsocial de la politique de développement urbain, relevait désormais du domaine de l'économie de marché».

Sa réflexion sur la ville contemporaine permet de mettre en lumière une contradiction inhérente à la liberté civique qu'elle offre. Tout d'abord, la ville se manifeste comme un espace d'ouverture essentiel à l'égard de la collectivité mais, simultanément, cette émancipation récente engendre paradoxalement une souffrance résultant de la libre expression de «dispositions structurelles névrotiques». Ces deux tendances opposées, coexistant dans un même espace-temps – territoire tant d'hommes libres que de marginaux – font que «l'urbanité, dans le cadre d'une grande ville, élabore un répertoire de comportements qui mène à la “Momentpersönlichkeit” (ou personnalité du moment) selon Mitscherlich».

Alexander Mitscherlich soutient, en résumé, que le système d'urbanisation hyper-rationalisée engendre une multitude de consommateurs impliqués dans un processus d'adaptation passive, qualifiés de «Schrumpfbürger», ou «citoyens rétrécis». Selon Heinz Schilling,«L'adaptation, au sens où l'entend Mitscherlich, ne consiste pas seulement à me plier aux circonstances, mais aussi à adapter ces circonstances à moi-même. Au lieu de cela, nous constatons l'équilibre entre toutes les expressions de la vie. Les municipalités s'attendent à être applaudies par tous pour leur capacité à s'adapter à un niveau moyen, ce qui implique notamment de repousser les catégories urbaines. […] Plus elles sont menacées, plus les associations bénévoles deviennent autoritaires. Çà et là, ces associations se substituent à l'espace politique, suggérant une certaine ouverture. Leur repli vers les locaux associatifs est toutefois une manifestation de l'intimité. La défense du petit monde local bloque la vue sur le contexte plus large, avec lequel l'espace proche coïncide».

Publications Avec Margarete Mitscherlich, Le deuil impossible : les fondements du comportement collectif, Paris, Payot, Paris, 2005, . Vers la société sans pères : essai de psychologie sociale, Paris, Gallimard, 1969, ASIN B001D3GFDY L'idée de paix et l'agressivité humaine. Quatre essais, Paris, Gallimard, 1970, ASIN B004AM1BAM Psychanalyse et urbanisme. Réponse aux planificateurs, Gallimard, Paris, 1965

Notes et références

Voir aussi Bibliographie Didier Hurson, Alexander Mitscherlich 1908-1982. Psychanalyse, société et histoire, Paris, Presses Universitaires Paris-Sorbonne, 2002, # Coll.: Monde germanique, Hans-Martin Lohmann, « Mitscherlich Alexander », , in Alain de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse 2. M/Z. Calmann-Lévy, 2002, .

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