La Grande Chartreuse est le premier monastère et la maison-mère des moines-ermites de l'ordre des Chartreux. Il est situé sur le territoire de la commune de Saint-Pierre-de-Chartreuse, dans l'Isère, au pied du Grand Som, le quatrième plus haut sommet du massif de la Chartreuse.

L'implantation des chartreux dans le massif qui leur a donné son nom fait de ce site le type de l'espace monastique cartusien, bien que l’ordre se soit accommodé dès le de sites urbains et de maisons situées en plaine, voire au bord de la mer.

Les Chartreux sont un ordre amoureux des livres, allant jusqu'à appeler la pratique de la lecture « l'aliment de l'âme » dans leurs coutumes écrites en 1127. Le monastère dispose durant toute son existence d'une grande collection d'ouvrages, détruite régulièrement en partie par les avalanches, incendies et pillages.

Conformément à la règle cartusienne qui veille à protéger la solitude des moines, le monastère ne se visite pas. Cependant, un musée est installé dans la Correrie, à environ en aval du monastère. Des reconstitutions de cellules monastiques permettent de comprendre ce qu'est la vie d'un moine chartreux.

Histoire

Le premier monastère gauche|vignette|Fondation de la Grande Chartreuse (manuscrit du ). La tradition veut que maître Bruno et six compagnons (deux laïcs André et Guérin, et quatre clercs : les chanoines Étienne de Bourg et Étienne de Die, Hugues et Laudouin, natif de Toscane, qui succédera à Bruno dans le gouvernement de la maison mère), guidés par l'évêque Hugues de Grenoble, s'installent le dans le vallon de Chartreuse, lieu qu'on appellera dès lors « le désert de chartreuse » en raison de son isolement. Courte vallée, bloquée au nord par le col de la Ruchère, et au sud par la vallée du Guiers mort, elle est dominée de par le Grand Som. À la fin du , Bruno a construit avec ses six compagnons le premier ermitage cartusien pour mener une vie érémitique tempérée d'un peu de cénobitisme. Cette tradition de l'installation le , jour de la fête de Jean le Baptiste, explique que la chartreuse soit placée sous le patronage de ce saint..

Le devant le synode diocésain à Grenoble, l'évêque Hugues, dans une charte de donation, ratifie solennellement les donations qu'avaient faites deux ans plus tôt les seigneurs propriétaires des terres de Chartreuse, soit un domaine de Bernard Bligny, Recueil des plus anciens actes de la Grande Chartreuse (1086-1196), acte I, .. Cet espace naturel, agrandi et arrondi par des donations postérieures, recouvre progressivement la région de Chartreuse. Les premiers Chartreux, soucieux de protéger leur isolement, refusent aux femmes tout droit de passage et exproprient les tenanciers du voisinage, ce qui suscite tensions, querelles violentes et procès..

La maison se trouvait divisée en deux ensembles distants de quatre kilomètres : la maison basse ou Correrie abritait la communauté des frères et des ateliers ou dépendances, la maison haute abritait le prieur et la communauté des pères, ainsi qu'un ou deux frères.

Du premier monastère qui fut construit deux kilomètres plus haut que le monastère actuel, il ne reste rien. On suppose que les premières constructions furent en bois, à l'exception de l'église conventuelle qui fut élevée en dur. La plus ancienne et unique description connue fut donnée par Guibert de Nogent vers 1114. Hormis le principe d'un regroupement de cellules, distinctes d'un cloître réunissant les bâtiments de la vie communale (église, chapitre, réfectoire) et la présence d'une cuisine et d'un bâtiment susceptible d'abriter la moitié des convers le dimanche, on ne sait rien de la disposition initiale des bâtiments, sans doute très différente de celle qu'on connaît aujourd'hui, compte tenu de la configuration du terrain. Guibert précise toutefois que des conduits aménagés amenaient l'eau courante à l'intérieur des cellules.

Aucune culture ou pâturage n'était possible à la maison haute, enserrée dans une vallée étroite et totalement boisée. Toutes les semaines, le samedi, les frères de la maison basse montaient à la maison haute pour participer à la liturgie dominicale et à la vie commune, réinventant la tradition des Laures des du Désert de Judée, aux origines du monachisme chrétien.

L'emplacement de la maison haute est marqué par deux chapelles construites à de distance l'une de l'autre : en aval Notre-Dame de Casalibus (littéralement « Notre-Dame des cabanes », par allusion aux petites maisons qui servaient de cellules aux moines) et en amont la chapelle Saint-Bruno.

200px|vignette|right|Rochers sur le site de la première chartreuse.

Notre-Dame de Casalibus a été édifiée au , hors d'atteinte des avalanches, tandis que la chapelle Saint-Bruno, perchée sur un rocher qui semble venir d'ailleurs, semble avoir été édifiée à proximité du site originel de la première chartreuse, située probablement sur la plate-forme qui jouxte la chapelle. Elle était initialement dédiée à la Vierge Marie. Ce terrain, d'environ de diamètre, relativement plat, est exceptionnel dans la vallée. Selon des hypothèses invérifiables en l'absence de fouilles archéologiques, les blocs de rocher qui le jonchent pourraient être en partie des vestiges de l'avalanche qui détruisit le premier monastère.

Une chronique de l'époque, nommée Chronique Magister nous relate l'événement qui eut lieu le , après l'arrivée de Bruno.

Le terme traditionnel d'avalanche avec lequel on désigne ce drame ne doit pas faire illusion. Aucune avalanche de neige n'aurait pu parvenir si bas dans la vallée et on ne connaît d'ailleurs pas de couloir d'avalanche dans cette zone, mise à part une petite coulée annuelle dont la largeur n'excède pas quelques mètres. Les petits éboulements sont très fréquents dans ce massif calcaire ancien. L'avalanche de 1132 était en fait un éboulement de pierres qui a poussé loin devant lui une énorme quantité de neige. Quand on approche du col de Bovinant, au-dessus du monastère, on peut voir un pan de rocher qui se détache de la paroi et on peut imaginer ce qu'il adviendrait si un jour, affaibli par le gel et l'érosion, il venait à se détacher entièrement. Les énormes blocs de rochers qui parsèment l'emplacement du premier monastère laissent imaginer le désastre.

Le monastère de Guigues

Les survivants de la catastrophe ne pouvaient songer à reconstruire au même endroit. Guigues, le prieur, choisit un nouvel emplacement deux kilomètres plus bas, situé entre deux replis de terrains qui dévieraient toute chute de rochers soit en amont, soit en aval du monastère. Peut-être une autre raison guida-t-elle ce choix. L'emplacement de la première maison, pourtant « parfaitement protégé du vent du nord et bien exposé au midi. » semble aujourd'hui marqué par une austérité extrême. Même en plein été il faut attendre la fin de la matinée pour que le soleil se lève au-dessus du Grand Som. Jusqu'aux années 1990, la neige demeurait à cet endroit jusqu'au mois de mai (inclus), soit un bon mois et demi de plus qu'au monastère actuel. Toutefois, les conditions climatiques du ne sauraient permettre de juger les motifs des moines du sans risque d'anachronisme. Le climat du Moyen Âge était beaucoup moins rude en Europe qu'à la période moderne (« optimum climatique médiéval »). Certaines chartreuses comme celle de Berthaud subsistèrent longtemps dans des milieux encore plus difficiles que la Grande Chartreuse. Quoi qu'il en soit, le nouvel emplacement, plus ouvert, mieux ensoleillé, était à l'abri des avalanches. Il était plus proche de la maison basse ce qui facilitait pour les frères le trajet à faire chaque semaine quel que soit le temps.

Les travaux furent menés rapidement. On ne bâtit en pierre que l'église, aujourd'hui transformée et noyée au milieu de constructions plus récentes, et le chapitre, qui possède maintenant encore intacte sa voûte du . On construisit une douzaine de cellules de bois. L'église fut consacrée le par un ancien chartreux, Hugues, deuxième du nom, successeur de saint Hugues sur le siège de Grenoble..

C'est au prieur Guigues que l'on doit les consuetudines cartusiae (rédigées en 1127) qui définissent les us et coutumes d'un monastère de chartreux en opérant un subtil équilibre entre vie érémitique et vie communautaire. Les moines se réunissent à l'église aux vigiles, aux matines, à la messe du matin et aux vêpres, vivant le reste du temps retirés dans leur cellule où ils se concentrent à l'étude des Saintes Écritures, mais aussi investis dans les travaux agricoles et de construction. Progressivement, l'ordre des chartreux s'est structuré. Il est demeuré attractif pendant tout le Moyen Âge.

Incendies et pillage

Le monastère de Guigues subsista un peu moins de deux siècles. Entre 1320 et 1676, le monastère subira huit incendiesCf. . (et non onze comme parfois affirmé) : entre le 6 et le , durant le chapitre général, dévastation totale des bâtiments du fait d'un feu de cheminée à l'hôtellerie ; durant l'été 1371, du fait d'un feu de cheminée accidentel ; fin , du fait d'un feu de cheminée à l'hôtellerie ; 1510 ; , du fait d'un incendie intentionnel, pendant les guerres de Religion, par les troupes du baron des Adrets ;

1611 ; , du fait d'un feu de cheminée parti des appartements du révérend père.

La pauvreté des moyens de lutte contre l'incendie et surtout la particularité régionale des toitures couvertes en essendolles (bardeaux ou tuiles de bois d'épicéa particulièrement combustibles) ont entraîné à chaque fois une destruction quasi totale de tout ce qui pouvait brûler.

Après l'incendie de 1676, dom Innocent Le Masson reconstruisit le monastère selon un nouveau parti architectural, celui qu’on lui connaît. Les bâtiments sont classés monuments historiques depuis 1920.

Suppressions La suppression des congrégations sous la Révolution française Par décret du , l'Assemblée constituante met les biens de l’Église, dont les biens des congrégations, à la disposition de la Nation. Par le décret du , elle interdit les vœux monastiques et supprime les ordres religieux réguliers. La même année, un inventaire des tableaux du monastère établit une liste de cent-vingt-cinq peintures, mais sept ans plus tard le professeur de dessin Louis-Joseph Jay chargé de les récupérer afin de créer le musée de Grenoble n'en retrouve que cinquante..

Dans le courant de la même année, la collection littéraire de 400 manuscrits et 3500 imprimés dont environ 300 incunables qui appartenait à la Grande Chartreuse va progressivement être transportée à la bibliothèque municipale de Grenoble, avec une livraison finale en 1813. Parmi les différents documents, certains sont anciens, comme une bible dite de Notre-dame de Casalibus, datant d'avant 1132, visible sur Pagella: . D'autres types de documents existent dans la collection, comme un grand lectionnaire temporal et sanctoral du que les Chartreux utilisaient au quotidien pendant les offices, ou au réfectoire. Tous ces documents précieux, traces de la vie des moines, et qui n'auraient pas été conservés dans un autre contexte, sont maintenant sauvegardés dans la bibliothèque d'étude et du patrimoine de Grenoble. Les ouvrages sont encore étudiés régulièrement par des chercheurs et sont disponibles en ligne sur Pagella..

Le père général, dom Nicolas-Albergati de Geoffroy, quitta la Grande Chartreuse le mercredi . Non seulement la communauté de la Grande-Chartreuse n'existait plus, mais l'ordre des Chartreux n'avait plus une seule maison vivante en France. Le chapitre général ne pouvait plus se réunir. Lors de sa dernière session, il avait établi qu'en cas de dispersion de la communauté, le définitoire désignerait un vicaire général en attendant des jours meilleurs. Par la suite, le définitoire ne pouvant se réunir, les vicaires généraux successifs désignèrent leur scribe pour leur succéder en cas de décès, moyennant confirmation du Saint-Siège.