Dans la mythologie grecque, les Érinyes ou ÉrinnyesCf. Larousse en ligne, texte de Leconte de Lisle Les Érinnyessur wikisource. (en grec ancien « Implacables »), ou parfois « déesses infernales » () sont des divinités persécutrices. Selon Eschyle, elles sont transformées en , 1041., « vénérables », après l'acquittement d'Oreste, à l'occasion duquel Athéna aurait obtenu qu'elles devinssent des divinités protectrices d'Athènes comme gardiennes de la justice. Euripide les a identifiées aux Euménides (grec , « les Bienveillantes »), 832.. Elles correspondent aux Furies chez les Romains.
Ascendance thumb|350px|Oreste tourmenté par une Érinye et soutenu par Pylade (centre), sarcophage romain, 130-140, Glyptothèque de Munich (Inv. 363). Filles de Gaïa et du sang d'Ouranos mutilé d'après Hésiode, les Érinyes sont des divinités chthoniennes. Leur nombre reste généralement indéterminé, mais Virgile en mentionne trois, s'inspirant sûrement d'une source alexandrine : Mégère (, « la Haine ») ; Tisiphone (, « la Vengeance ») ; Alecto (, « l'Implacable »).
Épiménide, dans un fragment cité par Tzétzès, en fait les sœurs cadettes d'Aphrodite et des Moires, toutes filles de Cronos et d'Évonyméou de l'Océanide Eurynomé, Eschyle les filles de Nyx (la Nuit), Sophocle les filles de Gaïa et de Scotos, la Ténèbre. Dans les traditions orphiques, elles naissent d'Hadès et de Perséphone - cet attachement au monde infernal se retrouve également dans l’Iliade.
Dans les Argonautiques de Valérius Flaccus, une œuvre plus tardive, Poéna, daimôn du châtiment, est nommée la « vieille mère des Furies » (Érinyes)Valerius Flaccus, Argonautiques, I. 796 et suivantes (trad. Mozley).
Rôle vignette|Clytemnestre essayant de réveiller les Érinyes endormies tandis qu'Oreste (non visible) est purifié par Apollon, cratère apulien à figures rouges, 380-370 av. J.-C., musée du Louvre (CP 710).
Divinités anciennes, les Érinyes ne sont pas soumises à Zeus et habitent l'Érèbe (ou le Tartare, suivant les traditions), le monde du dessous, jusqu'à ce qu'elles soient de nouveau appelées sur Terre. Malgré leur ascendance divine, les dieux olympiens éprouvent une profonde répulsion pour ces êtres qu'ils ne font que tolérer. De leur côté, les hommes les craignent et les fuient. C'est cette marginalisation et le besoin de reconnaissance qu'elle entraîne qui, chez Eschyle, amènent les Érinyes à accepter le verdict d'Athéna et ce malgré leur inépuisable soif de vengeance. Déesses des ouragans, on leur attribue l'enlèvement de ceux qui disparaissent à la guerre ou loin de chez eux, en mer.
Elles personnifient la malédiction lancée par quelqu'un et sont chargées de punir les crimes pendant la vie de leur auteur, et non après. Toutefois, leur champ d'action étant illimité, si l'auteur du crime décède, elles le poursuivront jusque dans le monde souterrain. Justes mais sans merci, aucune prière ni sacrifice ne peut les émouvoir, ni les empêcher d'accomplir leur tâche. Elles refusent les circonstances atténuantes et punissent toutes les offenses contre la société et la nature telles que le parjure, la violation des rites de l'hospitalité et surtout les crimes ou l'homicide contre la famille. À l'origine, les êtres humains ne peuvent ni ne doivent punir les crimes horribles. Il revient aux Érinyes de poursuivre le meurtrier de l'être assassiné et d'en tirer vengeance. Némésis correspond à une notion semblable, et sa fonction recouvre celle des Érinyes.
Ces divinités vengeresses hideuses ont : de grandes ailes ; des serpents pour cheveux (comme les Gorgones) ; des fouets et des torches vertes ; du sang qui coule de leurs yeux.
Elles tourmentent ceux qui font le mal. Elles les poursuivent inlassablement sur Terre en les rendant fous. Au sens large, les Érinyes sont les protectrices de l'ordre établi. Dans l’Iliade, ce sont elles qui ôtent la parole à Xanthe, le cheval d'Achille, Chant XIX, 400-424, et privent Phénix de descendance. Leur rôle dans l'ordre social des hommes et des choses est tel qu'il a fait dire au philosophe Héraclite que si le soleil décidait de dévier sa course, elles sauraient l'y ramener. Elles tourmentèrent Ixion peu après que celui-ci a assassiné son beau-père.
Elles peuvent aussi être envoyées tourmenter des mortels par des dieux courroucés. Ainsi Héra, furieuse qu'Ino, tante de Dionysos, et son mari Athamas aient recueilli ce dernier enfant, envoie Tysiphone et Penthos après eux. Athamas rendu fou prend alors son fils Léarque pour un cerf, le pourchasse et le tue. Il tente de faire de même avec son épouse et son deuxième fils Mélicerte mais Ino, elle-même folle de douleur et de terreur, se jette du haut d’une falaise, son enfant dans les brasOvide, Métamorphoses 4. 481.
Elles ont été comparées aux Gorgones, aux Grées ainsi qu'aux Harpies en raison de leur apparence effrayante et sombre et du peu de contact qu'elles entretiennent avec les dieux olympiens.
Le Liber monstrorumLire en ligne Liber monstrorum (en anglais)., catalogue de peuples et créatures légendaires anonyme du , les décrit ainsi :
Tragédie d'Eschyle vignette|William Bouguereau, Les Remords d'Oreste, 1862
Les Euménides d'Eschyle, troisième pièce de L'Orestie, s'ouvrent au seuil du temple d'Apollon à Delphes, où les Érinyes ont poursuivi Oreste, le fils matricide à qui Apollon a commandé de venger son père Agamemnon assassiné par sa mère Clytemnestre. À la première représentation, cette tragédie provoque une véritable terreur chez les spectateurs. Les Érinyes forment le chœur. Les représentations conservées les montrent tenant des torches et des fouets, les visages souvent entourés de serpents.
Les Érinyes cherchent à poursuivre le fils matricide pour lui infliger des tourments sans fin. Il n'est question pour elles ni de juger, ni de trouver des circonstances atténuantes au jeune homme. Mais Apollon veille sur Oreste, qu'il dirige vers son temple de Delphes, pour prendre un bref repos. De là, il lui conseille d'aller chercher sa délivrance auprès d'Athéna.
Les Érinyes arrivent à la suite d'Oreste à l'acropole d'Athènes où Athéna obtient qu'elles reconnaissent son autorité pour instruire l'affaire et prononcer un jugement. Cependant Athéna estime l'affaire trop grave pour la juger seule. Surtout, il s'agit d'un arbitrage entre deux générations de dieux : celle, ancienne, des Érinyes et celle, moderne, d'Apollon.
Oreste est ensuite présenté devant un tribunal composé d'Athéna et de onze citoyens ; il lui donne raison. Mais il reste encore à résoudre la question de la vocation des Érinyes : que vont-elles devenir si un fils matricide peut leur échapper, quand poursuivre les crimes de sang est toute leur raison d'être ? Athéna leur propose alors de changer de vocation, et de devenir les Semnai (« Vénérables »), déesses bienveillantes d'Athènes. Après une longue hésitation, elles acceptent.
Les Euménides ferment L'Orestie, la grande trilogie d'Eschyle sur la justice, prix d'Athènes en -458, seule trilogie du théâtre grec arrivée intacte jusqu'à nous. Les Euménides ont été représentées à Athènes précédées des deux autres pièces de l’Orestie : Agamemnon et Les Choéphores (et suivies d'un drame satyrique perdu) au moment où Athènes inventait le jury d'assises pour juger les crimes de sang, cinquante-cinq ans avant qu'Euripide reprenne la situation dans une pièce isolée intitulée Oreste.
Culte On sacrifiait aux Érinyes des moutons noirs, et des libations de , mélange de miel et d'eau.
D'après l’Encyclopédie de Diderot, qui cite Apollodore, le narcisse, le safran, le genièvre, l'aubépine, le chardon, le sureau, l'hièble, des bois de cèdre, d'aulnes et de cyprès étaient également utilisés pour leur rendre hommage..
Il y a en Arcadie un endroit qui possède deux sanctuaires consacrés aux Érinyes. Dans l'un des deux, elles portent le nom de (Mania, celles qui rendent fou). C'est en cet endroit que, vêtues de noir, elles assaillent Oreste pour la première fois. Non loin de là, raconte Pausanias, se trouve un autre sanctuaire où leur culte est associé à celui des Charites (« déesses de la Rémission »). C'est en ces lieux qu'elles purifient Oreste, vêtues de blanc. Après sa guérison, il offre un sacrifice expiatoire aux Mania.
Interprétations Le culte rendu à Sparte aux Érinyes de Laïos et d’Œdipe n'est pas dédié aux divinités chtoniennes définies précédemment mais vraisemblablement aux âmes vengeresses des deux héros. Afin de comprendre l’existence de ce type de culte, il faut s'interroger sur des origines primitives des Érinyes.
Jane Harrison et d'Erich Küster proposaient une représentation thériomorphiquesous apparence animale des Érinyes. Partant du constat que les personnes influentes sont perçues comme demeurant toujours importantes après leur mort, ils en concluaient que les âmes des défunts, les eidôla, étaient pressenties comme agissant sur le monde des vivantsCette conclusion selon laquelle les âmes des défunts demeurent toujours importantes après leur décès, soutenue par Jane Harrison, est sujette à débats, car de nombreuses représentations de l’eidôlon montrent très souvent une figure humaine ailée s'échappant du corps du mort et non un serpent.. En ce sens, les différents rituels funéraires, les libations et les sacrifices en leur honneur prendraient toute leur signification, puisqu'ils auraient pour but de les apaiser. L'hypothèse de Jane Harrison converge vers l'idée que ces eidôla s'incarnent en un serpent. Sa façon d'entrer rapidement dans les cavités terrestres (lui permettant de disparaître) et d'en sortir devait accentuer le caractère chtonien de cet animal dans la perception religieuse. Il est ainsi compréhensible qu'il ait été interprété comme incarnant toutes les forces secrètes et puissantes appartenant à l'intérieur de la terre, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, ce qui explique la dualité que présente ce reptile (tout comme les Érinyes/Euménides). Il est ainsi concevable que cet animal, passant promptement de l'intérieur à l’extérieur de la terre, ait été perçu comme l'incarnation d'une âme.
Le serpent est, dans un premier temps, considéré comme protégeant les tombesVisible sur un lécythe attique, figures noires, peintre du Cactus, v. 525-475 av. notre ère, Athènes collection privée., puis, par association, comme le défenseur d'une personne assassinée ayant pour but de la vengerVisible sur l'amphore tyrrhénienne, figures noires, v. 570-550, Berlin, Antikensammlung (V.I. 4841). Erwin Rohde résume ceci en « l'Érinys d'un homme assassiné n'était autre que sa propre âme, irritée, et qui venait elle-même pouvoir à se venger (…) ce n'est que par une transformation ultérieure qu'elle est devenu un esprit infernal symbolisant le courroux de l'âme en général ».
Cette hypothèse permet d'expliquer l'aspect chthonien des Érinyes, ainsi que leur dualité (Érinyes/Euménides), mais également la présence de serpents comme attributs dans de nombreuses représentations iconographiques.