Londres est un roman posthume de Louis-Ferdinand Céline, écrit vers 1934, publié le . Il fait partie des écrits disparus à la Libération et réapparus en 2020. Le texte est un premier jet. Il s'inspire du séjour de Céline à Londres de à , expérience qui inspire également Guignol's Band. Mais les deux histoires sont différentes.
Londres est la suite de Guerre. L'action se transporte dans la capitale du Royaume-Uni, pendant la Première Guerre mondiale, dans l'univers malsain de proxénètes français qui évitent de se faire remarquer, craignant d'être envoyés en prison ou au front. Les déambulations de ces oisifs hauts en couleur font découvrir la ville par petites touches. L'argot pittoresque de la pègre donne beaucoup de saveur au texte. Orgies, bagarres et scènes de sexe débridées rythment le récit. Si la violence est bien là, le narrateur Ferdinand rappelle à diverses reprises à ses compagnons que le comble de l'horreur, la pire des violences, c'est la guerre.
Genèse Sources d'inspiration
Le , le futur Céline, le maréchal des logis Louis Destouches, âgé de , blessé de guerre, réformé provisoireHenri Godard, Céline, coll. « Biographies », Paris, Gallimard, 2011, 81., titulaire de la médaille militaire et de la croix de guerre, est affecté à Londres, au service des visas du consulat de France. Il mène une vie de plaisirs, et fait la connaissance de proxénètes français« Céline à Londres (1915-1916) », sur lepetitcelinien.com, 13 juillet 2012 (consulté le 5 décembre 2022)..
En , il est définitivement réformé. Il quitte le consulat. Il loge désormais au Street« Un mariage londonien de trois jours », sur celineenphrases.fr, 2020 (consulté le 3 décembre 2022).La deuxième syllabe de Leicester ne se prononce pas. « Comment prononcer Leicester », sur forvo.com (consulté le 8 décembre 2022).. C'est dans cette rue qu'il situe, dans son roman, la Leicester Pension.
Le il épouse Suzanne Nebout, danseuse et entraîneuse de bar, devant l'officier du du district de St Martin Brett Langston, « St. Martin Registration District », sur ukbmd.org.uk, 2021 (consulté le 5 décembre 2022).. Mais l'acte de mariage n'est pas transmis au consulat français pour enregistrement. Valide au regard de la loi britannique, cette union ne l'est donc pas à celui de la loi française. Le , Céline embarque à Liverpool pour le Cameroun.
Suzanne a une sœur prénommée Henriette. On peut donc voir Suzanne et Henriette comme ayant inspiré les personnages d'Angèle et de Sophie, même s'il est probable que les souvenirs de l'auteur sont amplement transposés.
Dans les années 1920, Céline se documente auprès de Joseph Garcin, impliqué dans le milieu des proxénètes français de Londres, et qui a peut-être inspiré le personnage de Cantaloup. Il obtient également des renseignements de Jean Cive, bien introduit dans le milieu londonien. Dans la première moitié des années 1930, époque de la rédaction du roman, Céline se rend plusieurs fois à Londres.
Datation
La datation de Guerre fait débatL'éditeur dit que Guerre est un roman en lui-même, écrit en 1934. Des chercheurs y voient plutôt une partie retranchée de l'avant-texte de Voyage au bout de la nuit, écrite probablement en 1930 ou 1931. Giulia Mela, Pierluigi Pellini, « Genèse d'un best-seller », sur item.ens.fr, 22 juillet 2022 (consulté le 11 septembre 2022).. Pour ce qui concerne la rédaction de Londres, Régis Tettamanzi propose 1934, date qui ne semble pas remise en causeFlorent Georgesco, entretien avec Giulia Mela et Pierluigi Pellini, « Les lecteurs de Londres auront une idée fausse de Céline », Le Monde, 21 octobre 2022..
Manuscrit
Le Marianne Payot, « Guerre de Céline : l'incroyable histoire des manuscrits retrouvés », sur lexpress.fr, 5 mai 2022 (consulté le 27 novembre 2022)., craignant d'être inquiété lors de la libération de Paris, Céline part précipitamment vers l'Allemagne, laissant dans son appartement des textes inédits dont on perd la traceAFP, « Littérature. Un inédit de Céline, « Guerre », publié en mai en France », sur timesofisrael.com, 30 mars 2022 (consulté le 27 novembre 2022).. Ce n'est qu'en Vincent Monnier, « Manuscrits de Céline : ce que Jean-Pierre Thibaudat, leur « miraculeux » détenteur, a raconté aux policiers », sur nouvelobs.com, 6 mai 2022 (consulté le 10 décembre 2022). que certains d'entre euxSelon Émile Brami, les manuscrits retrouvés en 2020 ne seraient que des brouillons auxquels Céline n'attachait pas grand intérêt. Les textes dont il déplorait la perte seraient soit détruits, soit cachés quelque part. Émile Brami, « Céline et les manuscrits perdus : « La piste Rosembly reste sérieuse », sur nouvelobs.com, 15 août 2022 (consulté le 5 décembre 2022). — Grégoire Leménager, Céline et ses inédits : son « vrai » trésor sera-t-il un jour exhumé ? », L'Obs, 5 octobre 2022. réapparaissent. L'affaire est révélée au public le par un article de Jérôme Dupuis dans Le Monde.
Londres est le plus volumineux des manuscrits retrouvés : , ce qui va donner un texte imprimé de quelque « Après Guerre en mai dernier, Londres, un deuxième roman inédit de Louis-Ferdinand Céline arrive en librairie », sur francetvinfo.fr, 13 octobre 2022 (consulté le 27 novembre 2022).. Il est de la main de Céline. Aucune feuillet ne manque. Le récit est achevé. Il est en trois parties, que Céline a intitulées , et .
La première partie, qui compose la première moitié du texte, est corrigée, mais loin de l'état auquel Céline a soin habituellement d'amener ses écritsLaurent Valdiguié, « Après Guerre, le doute plane sur Londres, nouveau « roman inédit » de Louis-Ferdinand Céline », Marianne, 6 octobre 2022, 41.. Les deux autres parties sont encore moins retravaillées que la première. Le caractère brut du texte peut expliquer la présence de passages anecdotiques, d'extravagances, de violence, d'outrances de langage et de crudité de description : Céline choisit probablement de ne pas se brider lors du premier jet, se réservant de l'édulcorer par la suiteFrédéric Beigbeder, « Céline : ni relu, ni corrigé », Le Figaro Magazine, 21 octobre 2022, 116.. On ignore si la version retrouvée a été précédée ou suivie d'un autre état de rédaction. On ignore pourquoi Céline n'a pas publié ce texte, durant les dix années où le manuscrit est resté en ses mains.
Publication
L'édition de Londres est établie et présentée par Régis Tettamanzi. Le livre est publié par Gallimard le , soit cinq mois après Guerre qui, à cette date, s'est déjà vendu à Selon le cabinet GFK. Élodie Carreira, avec AFP, « Manuscrits de Céline : après Guerre, Gallimard publie Londres », sur livreshebdo.fr, 13 octobre 2022 (consulté le 5 décembre 2022)..
Résumé vignette|alt=Photo couleur prise de nos jours. Beaux immeubles blanc et brique sur une voie de circulation bordée d'arbres.|droite|redresse=1|Maida Vale, avenue chic où demeure Angèle.
À la fin de Guerre, le brigadier Ferdinand, blessé, décoré de la médaille militaire, proxénète débutant, embarquait pour l'Angleterre, pour rejoindre sa prostituée Angèle et le riche client de celle-ci, le major Purcell. On retrouve ces trois personnages dans Londres.
Londres I
Purcell se partage entre son usine de Londres et le front. Il loge Angèle dans un beau quartier, . Ferdinand vit sur Leicester Street, dans la Leicester Pension où sont une bande de proxénètes français et leurs vingt-cinq prostituées. La pension est devenue de ce fait une maison de passe. Un souteneur dont les deux gagneuses exercent en France, Bijou, est soupçonné d'être un indicateur, mais il n'a livré personne pour le moment. Ces oisifs ont pour amis Cool Lawrence Gift, aristocrate alcoolique, et Borokrom, un ancien terroriste bulgare.
vignette|alt=Pointe sèche. Grande activité de péniches et de barques sur le fleuve. En arrière-plan, un pont et la ville.|gauche|redresse=1.6|Le port de Londres vers 1915.
Après une vilaine bagarre contre des dockers dans le bouge de la mère Crockett, Ferdinand et Borokrom errent plusieurs jours à travers Londres en tirant une voiture à bras contenant le corps de Bijou. Ils finissent par se rendre chez un médecin juif polonais, le docteur Yugenbitz, pour obtenir un certificat de décès. Yugenbitz leur apprend que Bijou est toujours vivant. Pendant plus d'un mois, il va le soigner chez lui et très généreusement accorder l'hospitalité à Ferdinand et Borokrom. Médecin des pauvres, pauvre lui-même, il a déjà beaucoup de mal à nourrir les siens, mais toute la famille accepte de bon cœur de partager avec ses hôtes. Une sardine par personne. Il n'y a pas de dessert : les confitures sont réservées aux fillettes, qui en ont en fin de repas, deux fois par semaine.
Borokrom se rend utile en passant la paille de fer et en racontant brillamment des histoires aux filles. Quant à Ferdinand, le docteur l'encourage à puiser dans sa bibliothèque pour s'initier à la médecine. Il lui demande aussi de l'accompagner dans ses visites aux malades, et parfois même d'y aller seul. Borokrom met à profit les absences de Ferdinand pour coucher avec l'épouse de leur bienfaiteur, boire deux litres d'alcool à 90° et vider une bonbonne d'éther. Lorsque l'on s'aperçoit qu'il a mangé toutes les confitures des fillettes, Sarah, cinq ans, le chasse à jamais de la maison.
Une fois Bijou à peu près rétabli, il rejoint la pension Leicester en compagnie de Ferdinand. Les proxénètes finissent par retrouver Borokrom, qu'ils vont héberger dans les combles de la pension.
Il n'est plus possible d'envoyer les prostituées malades ou enceintes à Boulogne pour s'y faire soigner ou pour avorter. Il faut donc avoir un médecin sur place. Ferdinand propose le docteur Yugenbitz. Celui-ci accepte d'autant plus volontiers qu'il est réclamé par la police du Tsar et qu'il a huit jours pour quitter les Îles Britanniques. Même en Espagne, où il a envoyé sa femme et ses filles, il risque d'être étranglé. On le cache dans les combles, en compagnie de Borokrom.
Pendant ce temps, dans son usine, le major Purcell se passionne pour la conception de masques à gaz. Tout à son obsession nouvelle, il devient pudique. Il délaisse Angèle. Il porte un masque en permanence, même à table.
Londres II
Le petit frère de Moncul lui fait parvenir un énorme diadème volé, serti de diamants. Moncul doit maintenant le vendre. Le baronet Lawrence Gift est désigné pour s'en charger. Il se présente chez le bijoutier Bighame, qui comprend tout de suite, délivre un reçu, garde le diadème et demande au candide Lawrence, qui a donné son véritable nom, de revenir le lendemain. Le diadème est donc perdu.
vignette|alt=Un bateau amarré au quai.|droite|redresse=1|Les docks de Londres vers 1920.
La grande Ursule a mis la main sur un billet de Bijou destiné à un policier : Moncul étrangle Bijou. Toute la bande est consternée. Cantaloup fulmine : Il prend une décision. Le borgne Moncul va devenir Bijou. Il ne portera plus son bandeau, mais son œil de verre. Il vivra au dock Aberdeen. Et il ne se fera plus remarquer. Il n'adressera la parole à personne. La domestique irlandaise Mabel, follement éprise de lui, lui portera ses repas.
Yugenbitz extirpe un œil du cadavre. On revêt celui-ci de l'uniforme de zouave de Moncul, dans lequel on met tous ses papiers et sur lequel on épingle sa médaille militaire. On jette le tout dans la Tamise, un pavé au cou. Cantaloup, expert en la matière, sait dans combien de jours et à quel endroit on retrouvera le corps.
Yugenbitz échoue dans une tentative d'avortement sur la Joconde. Ursule conduira donc celle-ci chez des religieuses de Rennes, où elle accouchera. Pour qu'Ursule puisse revenir au Royaume-Uni, Cantaloup va l'épouser. Ce qui incite les autres régulières à vouloir épouser leur homme.
Lawrence est arrêté pour l'affaire du diadème. On sait qu'il ne parlera pas.