vignette|Un colporteur d'imprimés diffuse des portraits du général Boulanger auprès d'une famille paysanne. Propagande, huile sur toile de Jean-Eugène Buland, 1889.
Le boulangisme est un mouvement politique populiste et attrape-tout français de la fin du (1885-1891) qui constitue une menace pour la Troisième République. Son nom est dérivé de celui du général Georges Boulanger, militaire de prestance qui devient ministre de la Guerre; celui-ci se rend populaire par ses réformes militaires, mais inquiète les républicains modérés au pouvoir, et certains radicaux, par ses discours belliqueux et sa volonté de réviser la constitution.
Au départ de ce mouvement se trouve une affaire d'espionnage avec l'Empire allemand. Boulanger est à l'origine d'une politique d'espionnage et d'utilisation de fonctionnaires français connaissant la région pour surveiller l'Alsace-Lorraine, ce qui conduit en 1887 à l'affaire Schnæbelé.
Contexte et causes La revanche et le patriotisme Le boulangisme s'inscrit dans un contexte particulier et a de multiples causes, certaines structurelles et d'autres conjoncturelles. Le boulangisme a pour contexte une situation de tensions avec le sentiment d'une France défaite et humiliée par la Guerre de 1870, avec la perte de l'Alsace-Lorraine. Mais si la revanche peut être demandée par certains, c'est pourtant la paix qui est recherchée par les Français avant 1885.
En effet, les républicains, après leur victoire de 1879, utilisent un discours ambigu mêlant paix et revanche qu'ils seraient les seuls à pouvoir obtenir. Les réformes sur la gymnastique à l'école et l'éducation militaire, le congrès de la Ligue de l'enseignement en 1882, la fondation de la Ligue des patriotes et la création des bataillons scolaires la même année ainsi que l'essor des sociétés paramilitaires et des productions artistiques et littéraires montrent l'inflation du patriotisme. La situation diplomatique change drastiquement en 1885 avec un durcissement du ton de Bismarck après la chute de Jules Ferry et un pic de tension en 1887 avec l'affaire Schnæbelé qui alimente la popularité de Boulanger. Cependant, dès 1886, le patriotisme français diminue sensiblement. Cela est marqué par la création du Souvenir français qui voit s'éloigner la douleur de la Guerre pour entretenir plutôt sa mémoire. Les Français sont alors refroidis par la position ferme de Bismarck et refusent d'aller plus loin dans la confrontation.
La crise parlementaire Un autre élément constitutif du mouvement boulangiste est son antiparlementarisme. La crise parlementariste n'est pas uniquement française mais touche la plupart des régimes occidentaux entre les années 1850 jusque 1890. Les régimes censitaires sont mis en place dans la plupart des pays au début du siècle avec un idéalisme qui est vite victime d'une forte désillusion. La critique du parlementarisme comme antidémocratique se retrouve alors fortement dans les écrits de Karl Marx par exemple mais aussi chez un certain nombre de radicaux. Durant les dizaines d'années qui suivent, la crise s'étend aux États-Unis, en Italie, en Espagne, en Autriche, en Grèce et en France.
Alors que la République est censée être une synthèse entre système parlementaire censitaire et conventionnel elle n'est ni l'un, ni l'autre. L'antiparlementarisme français est surtout contre ce régime « bâtard ». De plus, le régime refuse de comprendre les blocages et les critiques en les rejetant tous dans la droite monarchiste et antirépublicaine. Les réformateurs républicains sont finalement isolés, comme Gambetta, ou même Jules Ferry qui demande en 1886 de mettre des limites aux pouvoirs de la Chambre.
Il y a deux oppositions au parlementarisme, en dehors des légitimistes, les plébiscitaires et les conventionnels. Ils portent des critiques communes : la lenteur des réformes, le juridisme, l'éloignement du pays réel. Mais leurs natures sont opposées. Les premiers veulent le renforcement de l'exécutif, augmenter la séparation des pouvoirs, et les autres les supprimer. Le premier groupe est donc bonapartiste, le second est socialiste, notamment guesdiste et blanquiste. Les bonapartistes ajoutent comme critiques l'absence d'autorité, l'instabilité ministérielle ainsi que le manque de référendum.
Les socialistes et radicaux détestent aussi le régime actuel, le suffrage universel lui-même est vu avec méfiance car vu comme bourgeois tout en estimant que le régime est à bout de souffle. L'antiparlementarisme est très large et touche jusque dans la littérature et le domaine juridique. Le boulangisme est antiparlementaire car c'est la plus importante critique du régime et il peut se targuer d'être républicain tout en séduisant la droite. Il peut alors séduire à gauche et à droite tant qu'il ne va pas dans le détail de ses intentions et reste dans la critique. À l'inverse la majorité républicaine n'arrive pas à proposer de grandes réformes, limitée par une culture politique qui l'empêche de voir ses propres erreurs.
La crise des institutions Blocage institutionnel La République est elle-même en crise pour plusieurs raisons. La plus importante est notamment son blocage institutionnel. En effet, entre 1883 et 1940, sa forme ne va presque pas changer. Les lois de 1875 forment un régime représentatif d'un peuple muet, sans référendum ou dissolution, hors de 1877, pour faire trancher le peuple. Le changement de député ne change alors finalement que peu de chose à court terme. De plus, sans contrôle de constitutionnalité, la majorité est omnipotente.
L'instabilité ministérielle n'est pas conjoncturelle pour le régime mais structurelle. Alors même que l'élection de 1881 est une victoire républicaine, quatre gouvernements tombent en série jusqu'en 1883 avec l'arrivée de Jules Ferry. Le thème de l'instabilité, du jeu des partis et des égoïsmes va nourrir le boulangisme. Le régime souffre notamment d'une absence d'alternance politique et le refus de prendre en compte l'importante minorité politique (42 % des votants en 1885). De plus, les modérés refusent d'entendre qu'une autre forme républicaine existe et une révision est maintenant inenvisageable. Le boulangisme peut alors devenir le porte-voix de la République ouverte face à la « République confisquée ».
Selon Bertrand Joly, la principale raison de cette instabilité est que le législatif domine l'exécutif alors qu'il n'y a pas de discipline de groupe au nom de la souveraineté du député. D'autres éléments s'ajoutent dans les critiques envers les institutions : l'absentéisme endémique des élus, le cumul des mandats et des fonctions et l'absence de contrôle de constitutionnalité, ainsi que le chaos des débats budgétaires.
La Présidence et le Sénat Dans les rangs des radicaux, boulangistes ou non, deux critiques des institutions sont récurrentes, le président de la République et le Sénat. Selon eux, le président ne devrait pas exister et il ne s'agit que d'une survivance des orléanistes.
Le Sénat quant à lui est vu comme une instance conservatrice, voire réactionnaire. Au début des années 1870, il est cependant une chambre inférieure à la Chambre des députés. C'est finalement sous le ministère de Gambetta qu'il montre sa puissance. En effet, il est capable de totalement bloquer toute réforme constitutionnelle en jouant pleinement son rôle de contrepoids avec la Chambre lors de la réunion du Congrès (l'Assemblée nationale) en 1884. Alors que la révision était un thème porteur pour tous les républicains en 1881, en 1885, le thème est relégué aux seuls radicaux et à la droite. En effet, à partir de 1882 sous Gambetta, la révision est lancée, mais alors que Gambetta portait une vision des pouvoirs limités du Congrès, la Chambre demande la révision illimitée. Son gouvernement chute alors.
C'est finalement sous Jules Ferry que la révision est actée avec un projet modéré. Finalement, le Sénat tranche en estimant que le Congrès n'avait pas de pouvoir illimité et en évitant de réduire ses propres pouvoirs budgétaires. Cette révision est une douche froide pour les radicaux et les révisionnistes qui voient confirmer leurs craintes d'un Sénat conservateur. La colère et le sentiment de trahison se retourne contre Ferry et les opportunistes.
Enfin, les quelques tentatives de réformes ultérieurs par les républicains modérés échouent, comme Jules Ferry et Léon Gambetta avec un véritable Premier ministre à l'anglaise, sans jamais y parvenir faute de soutien politique ou budgétaire.
Le mode de scrutin Les républicains au pouvoir ont une vision du mode de scrutin à la fois utopique et cynique. En théorie, le candidat est choisi par l'électeur, mais le gouvernement n'hésite pas à user des méthodes qu'elle critiquait sous l'Empire : la candidature officielle via des fonctionnaires et les préfets a priori et a posteriori, la partialité des conseils de préfectures avec les résultats des élections et la vérification des pouvoirs par la Chambre elle-même. Les résultats en voix sont d'ailleurs flous et les journalistes n'ont que rarement les données officielles, ne comptant que le rapport en siège à la Chambre.
Le mode de scrutin orthodoxe républicain est de liste pour dépersonnaliser les élections et en réduire les fiefs électoraux et donner le pouvoir aux militants pour présenter des candidatures. Le scrutin de liste est donc réinstitué en 1885 après l'échec de Gambetta de la constitutionnaliser en 1882. Il n'est cependant pas question de proportionnelle et on garde le fait majoritaire, fabriquant les pièges que le boulangisme va user avec une version plébiscitaire. La représentativité des majorités de gouvernement est alors presque toujours inférieure à 50 % dès 1877. De plus, il y a un problème endémique de corruption, un découpage injuste des circonscriptions et un refus de mettre en place des pratiques garantissant le secret de vote (l'enveloppe et l'isoloir) ce qui accroit les pressions et la corruption. Les réformes de 1889 pour les instaurer sont des échecs en renvoyant éternellement en commission les propositions de loi. Dernier point, l'élection des outre-mer est totalement truquée et faussée, avec une garantie presque totale d'une victoire républicaine.
La critique des fonctionnaires Un autre sujet dont le boulangisme se fait l'écho est la critique des fonctionnaires. Si la critique des agents de l'État n'est pas nouvelle, elle se popularise en raison de l'augmentation de leur nombre, d'un certain rôle politique qui leur est donné, à tort ou à raison, ainsi que le succès littéraire de Georges Courteline, travaillant au ministère des Cultes entre 1880 et 1894 et dépeignant des fonctionnaires grisés par leur statut et des employés revendicatifs. Les critiques qui semblent universelles (absentéisme, fainéantise, médiocrité…) sont toutes autant présentes. Si l'accroissement des fonctionnaires s'explique notamment par les réformes militaires et scolaires, le rôle politique de certains fonctionnaires est fondé sur le fait que ceux-ci n'ont aucun véritable statut et doivent donc être recommandés par leurs chefs et par des politiques alors que le Conseil d'État et la magistrature ne leur sont pas favorables.
Certains fonctionnaires, notamment les postiers et les gardes-champêtres, sont souvent actifs dans les campagnes électorales et doivent une loyauté pleine et entière sous peine de révocation. Le malaise des fonctionnaires va aussi être exploités par le boulangisme en usant de l'ostracisation des catholiques pratiquants et des socialistes à ces postes, promouvant alors la République ouverte. De manière plus générale, c'est la modernisation de l'État avec son intervention plus importante dans la vie des citoyens qui est récupérée par le boulangisme.
Le malaise intellectuel et moral