vignette|Lecture (1892), peinture d'Almeida Júnior.

La lecture peut être définie comme une activité psychosensorielle qui vise à donner un sens à des signes graphiques recueillis par la vision et qui implique à la fois des traitements perceptifs et cognitifsKlein, Virginia (2010). Influence de la typographie sur l’aisance de lecture d’une population d’enfants dyslexiques (Mémoire d'orthophonie, Université Victor-Segalen, Bordeaux). Repéré à http://docnum.univ-lorraine.fr/public/SCDMED_MORT_2010_KLEIN_VIRGINIA.pdf.

Histoire de la lecture thumb|upright=1.5|La lecture, Henri Fantin-Latour (1870). L'histoire de la lecture remonte à l'invention de l'écriture au cours du millénaire avant notre ère. Bien que la lecture de textes imprimés soit aujourd'hui un moyen important d'accès à l'information pour la population en général, cela n'a pas toujours été le cas. À quelques exceptions près, seul un faible pourcentage de la population de nombreux pays était considéré comme alphabétisé avant la révolution industrielle. Parmi les sociétés prémodernes ayant un taux d'alphabétisation généralement élevé, on trouve l'Athènes classique et le califat islamique..

Les érudits supposent que la lecture à haute voix (clare legere en latin) était la pratique la plus courante dans l'Antiquité, et que la lecture en silence (legere tacite ou legere sibi en latin) était inhabituelleCarruthers, Mary. 2008. The Book of Memory: A Study of Memory in Medieval Culture. 2nd. ed. Cambridge: Cambridge University Press, pp. 212 ff... Dans Les Confessions qu'il rédige au , Augustin d'Hippone remarque l'habitude inhabituelle d'Ambroise de Milan de lire en silenceJajdelska, Elspeth. 2007. Silent Reading and the Birth of the Narrator. Toronto: University of Toronto Press, p. 5..

Au siècle des Lumières, les élites ont encouragé la lecture passive plutôt que l'interprétation créative. La lecture n'a pas de lois concrètes, mais elle permet aux lecteurs de s'évader pour produire leurs propres produits de manière introspective, en favorisant une exploration profonde des textes pendant l'interprétation. Certains penseurs de cette époque croyaient que la construction (c'est-à-dire la création de l'écriture et la production d'un produit) était un signe d'initiative et de participation active à la société; ils considéraient, en contrepartie, la consommation (c'est-à-dire la lecture) comme une simple absorption de ce que les constructeurs fabriquaientDe Certeau, Michel. "Reading as Poaching." The Practice of Everyday Life. Trans. Steven F. Rendall. Berkeley: University of California Press, 1984. 165-176.. On considérait les lecteurs de cette époque comme des citoyens passifs, parce qu'ils ne fabriquaient pas de produit. L'historien français Michel de Certeau a fait valoir que les élites du siècle des Lumières étaient responsables de cette croyance générale. Pour Michel de Certeau, la lecture exigeait de s'aventurer dans le pays de l'auteur, mais de lui enlever ce que le lecteur voulait précisément. Cette opinion soutenait que l'écriture était un art supérieur à la lecture dans les contraintes hiérarchiques de l'époque.

Dans l'Europe du , la pratique alors nouvelle de la lecture seule au lit a été, pendant un temps, considérée comme dangereuse et immorale. La lecture devenant moins une pratique orale commune et plus une pratique privée et silencieuse, et le sommeil se déplaçant de plus en plus des zones communes vers les chambres individuelles, certains se sont inquiétés du fait que la lecture au lit présentait divers dangers, tels que les incendies provoqués par les bougies de chevet. Certains critiques modernes, cependant, spéculent sur le fait que ces préoccupations étaient fondées sur la crainte que les lecteurs —et en particulier les femmes— puissent échapper à leurs obligations familiales et communautaires et transgresser les limites morales à travers les mondes fantastiques privés des livres.

Acquisition

vignette|250px|Jeunes filles de dix et douze ans dans une école de Mirmur-Dhaka, Bangladesh.

La première étape dans l'acquisition de la lecture est dite logographique ou préalphabétique. Durant cette période, l'enfant âgé de cinq ans ou moins ne sait pas encore lire mais réussit tout de même à identifier certains mots en se basant sur des indices visuels tels que l'environnement et la forme graphique du mot. Il peut, par exemple, reconnaître son prénom ou réussir à deviner qu'une suite de caractères imprimée sur l'emballage d'un produit qu'il connaît bien correspond au nom du produit en question. Ces premiers mots traités comme des images vont permettre à l'enfant de créer des connexions mentales entre les représentations orthographiques et sémantiques des mots fréquemment rencontrés.

La deuxième étape consiste dans l'apprentissage du code alphabétique, c'est-à-dire des correspondances entre une ou plusieurs lettres (graphèmes) et un ou plusieurs phonèmes (ex. la lettre « x » en français produit le son /ks/). Lors de cette phase, l'enfant ne traite plus les mots écrits comme des images, mais bien comme des suites de lettres qu'il décode d'abord individuellement, puis en groupe de plus en plus grand, passant de la lecture par syllabe à la lecture par mots. Le processus de lecture à cette étape se déroule de telle sorte que la perception visuelle d'un mot active la représentation orthographique de ce même mot, laquelle active à son tour la représentation phonologique qui, finalement, active elle-même la représentation sémantique. Comme la signification du mot est obtenue à partir de sa prononciation, on parle d'un phénomène de « médiation phonologique ».

La dernière étape est la phase alphabétique consolidée ou phase orthographique. Durant cette période, une nouvelle procédure de lecture plus rapide et moins coûteuse cognitivement se développe chez l'enfant, lui donnant ainsi la possibilité de lire un mot sans passer par sa forme phonologique. L’enfant apprend ainsi à reconnaître un mot en se servant uniquement de sa forme orthographique, une capacité indispensable pour pouvoir lire les mots irréguliers du point de vue de la correspondance orthographique-phonologique (ex. le mot « chlore » en français se dit /klɔʀ/ et non /ʃlɔʀ/).

En lecture à voix haute, un lecteur devient « expert » lorsque ces trois processus de lecture sont automatisés, c'est-à-dire lorsque l'identification d'un mot écrit entraîne immédiatement la récupération de sa prononciation et de sa signification avec des efforts de décodage très réduit.

En lecture personnelle silencieuse, un lecteur devient « expert » lorsque ces trois processus de lecture sont automatisés, identifiant la signification sans que l'esprit se soucie de la phonétisation qui le ralentirait (libéré de la prononciation). Petit à petit, le lecteur perfectionne sa vitesse de lecture si la simple image des mots donne en direct l'accès au sens.

Enseignement

L'enseignement de la lecture constitue un enjeu majeur de l'éducation primaire. Différentes méthodes pédagogiques ont été développées et font l'objet de débats, notamment entre approches phonétiques (basées sur le décodage) et approches globales (basées sur la reconnaissance visuelle des mots). Les recherches actuelles en sciences cognitives ont permis de mieux comprendre les mécanismes d'apprentissage de la lecture et d'orienter les pratiques pédagogiques.

Pour plus de détails sur les méthodes d'apprentissage, voir l'article Enseignement de la lecture.

Efficacité

L’efficacité de la lecture dépend de deux voies de traitement de l'information, qui coexistent et se complètent mutuellement : l’identification des signes ou mots écrits et l’accès au son de ces éléments. Si l’un des deux mécanismes est déficient, un trouble de la lecture s’ensuivra : D'autres troubles sont possibles : alexie, hyperlexie, troubles de la compréhension, etc.

Aire cérébrale dédiée à la reconnaissance des mots

La lecture pose un paradoxe sur le plan de la neurobiologie. Alors que l'écriture n'existe que depuis quelques milliers d'années, un délai trop court pour permettre une évolution significative des aires cérébrales qui existent depuis des millions d'années, le cerveau humain semble malgré tout être remarquablement bien adapté à la tâche de reconnaissance de mots, l'humain étant notamment capable de reconnaître un mot quelles que soient la police de caractères et la casse utilisées (majuscule ou minuscule). La question est alors : comment expliquer notre capacité à lire si aucune aire cérébrale n'a de toute évidence eu le temps d'évoluer pour se dédier entièrement à cette tâche ?

La théorie du recyclage neuronal permet d'expliquer ce phénomène : Cette théorie suppose qu'un réseau de neurones à la base impliqué dans la reconnaissance visuelle générale serait sollicité durant la lecture et se spécialiserait graduellement dans la reconnaissance des lettres au cours de l'apprentissage. Ce réseau de neurones situé au niveau de la voie ventrale occipito-temporale gauche, également surnommé aire de la forme visuelle des mots, s'active par défaut lors de la reconnaissance de visages, d'objets et de formes géométriques. Or, avec l'apprentissage de la lecture, l'activation de l'aire de la forme visuelle des mots dans ce genre de tâches tend à diminuer, alors même qu'elle tend à augmenter durant la lecture. En d'autres mots, mieux on sait lire, mieux l'aire de la forme visuelle des mots répond durant la lecture, mais moins elle répond durant les autres tâches, ce qui témoigne d'une compétition entre la fonction préprogrammée de cette portion du cortex (la reconnaissance visuelle en général) et la nouvelle fonction qu'on tente de lui inculquer ; c’est-à-dire la lecture. Cette aire, au départ sensible aux combinaisons élémentaires de traits visuels présentés à la fovéa, apprendrait ainsi peu à peu à extraire une représentation visuelle stable des mots, laquelle serait responsable de notre capacité à reconnaître les mots malgré les variations de forme. L’aire de la forme visuelle des mots stockerait également toutes les informations concernant l’importance de l’ordre des lettres dans un mot, les combinaisons de lettres possibles et impossibles dans notre langue ainsi que leur fréquence. Une atteinte à cette région à la suite d'une lésion rend d’ailleurs la lecture totalement impossible. On parle alors d’alexie pure. Cependant l’aire de la forme visuelle des mots n’est pas la seule à s’activer préférentiellement lors de la présentation de mots : certaines régions du cortex visuel primaire (V1, V2, V3 et V4) s’activent davantage lors de la présentation de mots que lors de la présentation d’objets dessinés avec une graphie comparable aux mots.

Modèles théorique du traitement de la lecture

La lecture d’un mot exige plusieurs étapes de traitement : l’extraction visuelle des traits des lettres composant le mot ainsi que le codage orthographique, phonologique, morphologique et sémantique. Plusieurs modèles d’organisation du système de lecture ont été proposés pour déterminer la façon et l’ordre dans lesquels ces différentes informations sont traitées.

Une conception théorique qui a longtemps été soutenue mais qui ne l’est plus aujourd’hui est le modèle « sériel » qui considère que toutes les étapes de traitement s’enchaînent les unes aux autres, de sorte que chaque niveau de représentation linguistique est entièrement dérivé du niveau inférieur. Selon ce modèle, le processus de lecture débuterait par l’extraction des traits (lignes) des lettres composant le mot, serait suivi par le codage orthographique, lequel serait à son tour suivi par le codage phonologique et morphologique pour se terminer avec le codage sémantique, l’objectif ultime étant la compréhension du texte. De nos jours, ce modèle est toutefois rejeté à la suite de l'observation de données temporelles que l’on possède maintenant sur la lecture. Un tel processus serait en effet beaucoup plus long que le temps réel pris pour reconnaître un mot.