Nicolas Krebs (1401 - ), plus communément appelé Nicolas de Cues (en allemand Nikolaus von Kues), est un théologien, philosophe, humaniste, mathématicien et prélat allemand de la fin du Moyen Âge. Il est également connu sous les noms de Nicolas Chrypffs ou Cryfftz, Nicolas de Cusa, Nicolaus Cusanus ou encore Nicolas de Cuse ou le Cusain en raison de son lieu de naissance, Cues sur la Moselle.
Il fut cardinal, puis il devint vicaire temporel et ami du pape Pie II. Sur le plan théologique et ecclésial, (Jean Delumeau, Ministère de la Culture et de la Communication. On trouvera ce texte écrit à l'occasion de l'anniversaire des 600 ans de la naissance du Cusain, dans une version plus complète, sur le site du ministère de la Culture consacré aux célébrations nationales en 2001 : .).
Pour ce qui est des aspects philosophiques et scientifiques de son œuvre, , c'est-à-dire rien de moins que la révolution copernicienne du siècle suivant, et qui remettaient en question le thomisme dominant sur plusieurs points, tout en ne s'écartant point trop du dogme catholique. Sa cosmologie de nature essentiellement spéculative représente en effet l'une des premières grandes alternatives à la scolastique aristotélicienne, notamment sur la brûlante question de la finitude ou de l'infinité de l'univers. Sa théorie de la connaissance a durablement influencé la philosophie des sciences (Giordano Bruno, DescartesRené Descartes, Lettre à Chanut, 6 juin 1647.…) et l'astronomie théorique (Copernic, Kepler, Galilée…).
Pour Ernst Cassirer, la docte ignorance constitue l'une des premières formulations de l'épistémologie moderne. Pour le pape Léon XIV, Nicolas de Cues œuvra en faveur de l'unité de l'Église en s'appuyant sur l'espoir, sans prétendre avoir toutes les réponses.
Biographie Nicolas Chrypffs (ou Krebs : écrevisse, crabe) est né à Cues en 1401 dans le territoire du Westrich. Il est le fils d'un riche batelier du nom de Jean Chrypffs et de Catherine Roemer. Protégé du comte Ulrich de Mandersheid, il reçoit une éducation soignée : sans doute envoyé d'abord à Deventer., chez les frères de la vie commune, il étudie ensuite brièvement à Heidelberg (1416-1417), puis plus longuement à Padoue, où il approfondit ses connaissances en philosophie, jurisprudence et mathématiques. Docteur en droit en 1423, il revient ensuite à Cologne (1425), où il étudie la théologie, sous la direction d'Heymeric de Campo (van de Velde), qui l'initie à Raymond Lulle et Albert le Grand. Il fait à cette époque des recherches érudites de manuscrits rares ou non diffusés (Paris, 1428)Sur ses découvertes de manuscrits, voir Sabbadini Remigio, Le scoperte dei codici latini e greci ne’secoli 14 e 15, Firenze, G.C. Sansoni, 2 tomes: 1905 et 1914, notamment dans le tome 1, : archive.org. Il travaille en même temps, en qualité de juriste et de secrétaire au service de l'archevêque-électeur de Trèves, Othon de Ziegenhain.
À la mort de ce dernier (), il soutient la candidature de son protecteur Ulrich de Manderscheid (alors doyen du chapitre de Cologne et archidiacre de Trèves), au poste d'archevêque-électeur. Mais les électeurs se déchirent, une partie préférant Jacques de Sierck. Devant une situation bloquée au niveau local, le pape intervient en nommant un troisième homme, Raban de Helmstatt. Ulrich de Manderscheid, qui est convaincu de s'imposer bientôt au plan local sur Jacques de Sierck, s'estime lésé par cette intervention. Aussi cherche-t-il un soutien contre le pape chez les Pères du Concile de Bâle (1431-1449). Nicolas de Cues, qui le représente, arrive en 1432 au concile, dont les travaux sont dirigés par Giuliano Cesarini. Sa place est alors évidemment dans le camp des partisans du conciliarisme contre les tenants de la primauté du pape, sur la question de savoir qui détient l'autorité suprême dans l’Église catholique. Ce débat prend place dans le contexte des suites de la résolution dramatique du grand schisme d'Occident au concile de Constance (1414-1418) pour tenter de mettre fin au conflit entre papes de Rome et « antipapes » d'Avignon ou de Pise, ainsi qu'entre la papauté et les souverains de l'époque. Contexte marqué aussi par les prémices du protestantisme et leur répression, avec les croisades contre les hussites (1420-1434), et les supplices de Jan Hus (1415) et de Jérôme de Prague (1416) au concile de Constance. D'ailleurs, les efforts de Nicolas de Cues en faveur de son protecteur se soldent par un échec en 1434.
Mais en 1437 a lieu l'événement décisif de la vie de Nicolas : il se range finalement du côté du pape de Rome Eugène IV, lorsque celui-ci décide de créer un "contre-concile" à Ferrare (puis Florence) pour réaffirmer son autorité, cependant que les Bâlois créent de leur côté un autre "anti-pape" (Félix V). Nicolas de Cues se met désormais sous la protection du légat pontifical, Cesarini, qu'il a probablement connu à Padoue comme professeur de droit canon. Et il fait partie, en 1437, de l'ambassade chargée par le pape Eugène IV d'inviter l'empereur byzantin Jean VIII Paléologue et le patriarche de Constantinople à prendre parti pour le concile de Ferrare et non celui de Bâle. Les Grecs, qui ont en tête de se réunir avec l'Église catholique pour obtenir son soutien contre les Turcs, choisissent le parti de la centralisation pontificale contre celui de la dispersion conciliaire.
Nicolas de Cues ne demeure toutefois pas à Ferrare : il est en effet envoyé en Allemagne pour rallier les princes et les ecclésiastiques allemands à la cause du pape. Ses talents de diplomate font alors merveille, et lui valent son surnom d'« Hercule des Eugéniens », tant il met de force de conviction dans la défense d'Eugène IV. Sa mission était cependant ardue. Elle lui vaut l'hostilité de nombreux ecclésiastiques allemands, à commencer par Jean Wenck de Herrenberg, un universitaire de Heidelberg, qui l'attaque dans son De ignota litteratura (L'ignorance des Lettres). Plus tard, au début des années 1450, le chartreux Vincent d'Aggsbach essaie encore de convaincre les moines bénédictins de l'abbaye de Tegernsee, près de Munich, que la pensée cusaine ruine la véritable théologie mystique, qu'il conçoit beaucoup moins spéculative. En plus des lettres qu'il a adressées aux moines de Tegernsee, le Cusain nous a laissé, de cette période, le Traité sur la Vision de Dieu (Le Tableau) de 1453.
En récompense de tous ses efforts, Cues est nommé cardinal-prêtre de la basilique Saint-Pierre-aux-Liens à Rome en 1448, puis Prince-évêque de Brixen (Bressanone) en 1450. Envoyé de nouveau comme légat apostolique en Allemagne, pour prêcher cette fois-ci l'année jubilaire, il rentre finalement dans son diocèse en 1452. Il y rencontre l'hostilité de l'archiduc Sigismond d'Autriche, qui soutient des moniales de Sonnenburg, révoltées contre les velléités réformatrices de leur évêque.
Défait, Nicolas cherche refuge au château de Buchenstein (Andraz) (1458). C'est là qu'il reçoit la nouvelle de sa nomination à Rome comme vicaire général du pape « humaniste » Pie II (Eneas Silvio Piccolomini). On le charge de proposer des mesures générales en vue de la réforme de l’Église, mais il rencontre derechef une vive opposition au sein de la Curie.
vignette|Le Monastère du Cusain et l'hôpital Saint-Nicolas à Bernkastel-Kues. Gravure colorée en aquarelle à la main, par F. Hegi après Karl Bodmer (Coblence, 1831).|316x316px
En 1458, il avait aussi publié les statuts de l'« hôpital des pauvres » (hospitale pauperum), connu depuis comme , qu'il venait de fonder dans sa ville natale et dont il fit don à Bernkastel-Kues pour loger et entretenir des vieillards nécessiteux.. L'établissement ouvrit en 1465, peu après la mort, donc, de son commanditaire. . En plus de cette vocation d'hospice liée à son statut de , l'édifice a conservé pour partie son caractère religieux, mais il a en plus aujourd'hui une orientation muséale, car il abrite l'exceptionnelle bibliothèque de son fondateur. En effet,
Dans le sanctuaire de la chapelle, sous une plaque de laiton, le cœur du fondateur repose dans une capsule de plomb. Mais sa dépouille a été inhumée dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens (en italien : Basilica San Pietro in Vincoli), à Rome.
La philosophie Esprit œcuménique et conciliant, Nicolas de Cues marque la fin du Moyen Âge, et annonce les prémices de la Renaissance.
Il commence par se rendre célèbre en étant le premier à oser remettre en cause l'authenticité de la Donation de Constantin (La Concordance catholique, l. III, chap. 2, n. 294-298, 1433). Il sera suivi sur cette voie par Lorenzo Valla huit ans plus tard (Sur la donation de Constantin, à lui faussement attribuée et mensongère, 1441).
Une avancée vers l'Infini Lecteur assidu de Raymond Lulle (1232-1315), il élabore une méthode intellectuelle pour essayer de penser l'Infini ou Maximum. Selon lui, en passant à la limite, la raison est obligée de changer de régime, en passant du principe de non-contradiction à celui de la « coïncidence des opposés ». Un polygone inscrit dans un cercle finit par exemple par devenir le cercle lui-même, et donc une figure sans côté (un non-polygone), à mesure que le nombre de côtés augmente.
vignette|gauche|Première page d'un manuscrit du De docta ignorantia, une des œuvres maîtresses de Nicolas de Cues, folio 1r , codex 218 () de la Bibliothèque de l'hôpital Saint-Nicolas à Bernkastel-Kues.
Cette recherche de Nicolas de Cues pour tenter de penser l'Infini de la nature divine appliqué à l'univers l'amènera donc à poursuivre l'investigation sur le plan mathématique en tentant de résoudre le problème de la quadrature du cercle (voir ci-dessous la section consacrée aux mathématiques). Cette recherche s'inscrit aussi dans une double tradition de la pensée chrétienne : celle de la théologie négativeÀ propos du lien entre la pensée de Nicolas de Cues et la théologie négative, voir notamment, dans le numéro 26-27 de la revue Noesis (2016, p. 113-114) consacré à « Nicolas de Cues (1401-1464) : Le tournant anthropologique de la philosophie », l'article d’., ainsi que celle du long processus qui consiste à concilier la pensée grecque (et son aversion pour l’in-fini) avec le monothéisme judéo-chrétien (et sa volonté d’appréhender l’absolu hors toute mesure humaine). Il s'agit notamment de rendre compatible le dogme catholique concernant la nature trinitaire du divin et ses attributs d'infinité, d'éternité incréée, avec la distinction conceptuelle d'Aristote entre , mais seulement en tant que concept abstrait et potentialité. Le problème pour la pensée chrétienne est alors que pour elle Dieu n'est pas seulement un infini conceptuel et potentiel, mais qu'il est aussi, en tant qu'éternel et créateur de toutes choses, un infini en acte, qui existe réellement et dont tous les étants procèdent. Dans cette tentative de concilier la pensée chrétienne avec l'aristotélisme, Nicolas de Cues a été précédé entre autres par Jean Damascène (676-749), Thomas d'Aquin (1225-1274), et Nicolas Oresme (1323-1382), eux-mêmes précédés par des penseurs de l'antiquité latine tardive comme Marius Victorinus (290-364) et Boèce (480-524)Voir dans la revue Les Études philosophiques (, 2012/2) l'article de ..
Mais il est allé plus loin qu'eux. Déjà avec Thomas d'Aquin l’infini pouvait admettre la perfection en Dieu seul : première rupture, donc, ou conciliation avec l'in-fini selon Aristote, qui était pour lui nécessairement imparfait de par son inachèvement. , explique Jean-Marie Nicolle. L'univers, en tant que Création, est fini, car rien qui ne soit parfait et achevé ne peut émaner de Dieu qui est la Perfection même.
vignette|Un des précieux manuscrits de la bibliothèque de Nicolas de Cues : Decretales cum Glossa (décrétales du pape Gregoire IX avec commentaires.), Hôpital Saint-Nicolas à Bernkastel-Kues, codex 231, folio 182r, / .