L'économie cognitive est une approche de l'économie qui vise à enrichir les modèles économiques en dotant des agents apprenant, placés dans un contexte d’interaction, de formes de rationalité cognitive plus proches de la rationalité humaine, comme celles observée par l'économie comportementale. Au niveau individuel, les croyance et les raisonnements des agents, en situation d'apprentissage, sont placés dans un contexte d’interaction dynamique. La révision des croyances peut intervenir à plusieurs niveaux cognitifs, dépendre des émotions, ou encore d'un système de valeurs. Au niveau collectif, l'économie cognitive étudie les modalités des processus de diffusion d’information entre agents, ainsi que des conditions qui pourraient conduire à une convergence des croyances et à une compatibilité des actions.

Principes

L’économie cognitive vise à répondre à certaines critiques adressées aux principes de rationalité et d'équilibre de l'économie classique. Elle associe un programme cognitiviste, fondé sur les anticipations, les croyances et les raisonnements individuels et un programme évolutionniste qui a pour vocation a rendre compte des processus d'apprentissage collectifs, dans un contexte social qui met l’accent sur les interactions inter-individuelles, les réseaux d’acteurs et l’émergence de structures ou normes sociales.

Pour André Orléan, il s'agit d'un projet de transformation qu'il qualifie de paradigmatique : André Orléan « Les croyances et représentations collectives en économie » in Bernard Walliser (ed.) Économie et cognition, Editions de l'EHESS, 2008

Comme la psychologie cognitive, l’économie cognitive accorde une importance particulière aux expérimentations en laboratoire. Comme la sociologie cognitive ou l’anthropologie cognitive, elle a été aussi fortement influencée par les sciences cognitives, tout en apportant des concepts économiques spécifiques, comme les préférences qui traduisent une rationalité instrumentale des acteurs, ou l’accent sur le rôle central des formes de coordination entre acteurs. Enfin, les développements de l’économie cognitive appellent à un renouvellement réflexif de l’épistémologie et de la méthodologie de la discipline économique:

Origines et premiers développements

L'économie cognitive résulte d'abord d'une volonté du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) dans les années 1990-2000, de rapprocher, l'Économie et les sciences cognitives, domaine pluridisciplinaire alors en plein développement (Andler, 1992).

En , Paris accueille la seconde conférence internationale CECOIA (Conference Economics and Artificial Intelligence) qui donne leu en 1992 à la publication par Paul Bourgine et Bernard Walliser d’un ouvrage collectif intitulé : Economics and Cognitive science. Il s’agit alors principalement d’explorer dans une perspective interdisciplinaire trois dimensions liées à la cognition individuelle : les représentations mentales d’un agent faisant face à une incertitude complexe ; les contraintes computationnelles qui peuvent conduire un agent à une rationalité limitée ; les apprentissages et l'évolution d’un agent dans un environnement imparfaitement connu.

À la suite de cette conférence, le CNRS, commande à Bertrand Munier et André Orléan un rapport sur la manière de renforcer les liens entre sciences cognitives et sciences économiques et de gestionMunier, Bertrand et André Orléan, Rapport pour le CNRS sur les liens entre sciences cognitives et sciences économiques et de gestion, décembre 1993. . Ce rapport souligne que les réflexions précédentes consacrées aux sciences cognitives au CNRS . Pourtant, soulignent les auteurs du rapport, . En effet, de nombreuses spécialités de ces disciplines intègrent déjà des dimensions cognitives, comme en théorie de la décision (en particulier en situation de risque), une spécialité de Bertrand Munier, ou l’économie des conventions dont André Orléan est un des fondateurs. Ce dernier va contribuer à une intégration plus poussées des aspects collectifs de la cognition.

Le rapport propose donc de distinguer trois domaines : (i) les processus cognitifs de la décision individuelle, (ii) les dispositifs cognitifs collectifs et les formes interactives de la rationalité et (iii) les courants expérimentaux en économie et gestion. ce dernier domaine, de nature méthodologique plus que disciplinaire, a vocation à favoriser l’intégration des deux domaines disciplinaires précédents. Il comprend les méthodes de l’économie expérimentale et de la simulation informatique. Si la première classe de méthode est déjà bien instituée avec des revues internationales spécialisées et des travaux qui conduiront en 2002 à la désignation de deux lauréats du « prix Nobel d'économie » (Vernon Smith et Daniel Kahneman), la simulation informatique est alors en pleine expansion en économie and , (ed.), 2006 Handbook of Computational Economics, Vol.2, Elsevier. Description de l'ouvrage en ligne, avec l’avènement des modèles basés sur des agents ou ACE (), mais ces travaux n’en sont encore qu’à la fin des débutsSelon le titre d’un article du pionnier ‘’La fin des débuts pour les SMA en sciences sociales’’, dans: Frédéric Amblard et Denis Phan (dir.), Modélisation et simulation multi-agents, applications pour les sciences de l’homme et de la société, Londres, Hermes-Sciences & Lavoisier, 2006, p. 161-172

Une étape intermédiaire est réalisée au milieu des années 1990 par Pascal Petit, qui pilote un groupe de travail CNRS sur l’économie de l’information, auquel contribuent une partie des économistes moteurs dans le programme de recherche de l’économie cognitive : Bernard Walliser, Alan Kirman et André Orléan. Un ouvrage collectif sera publié en 1998.

Au tout début des années 2000, trois actions soutenues par le CNRS marquent le point de départ de travaux marquant un tournant cognitif en économie (Orléan 2002). Il s'agit de l’École de CNRS de Berder (Morbihan, )Bougine et Nadal dir. (2008) p.VIII, du lancement d'un Groupement de rechercheLes groupements de recherche (GdR) sont des outils du CNRS dont la vocation est de favoriser la pluridisciplinarité des recherches, en particulier à travers la collaboration entre laboratoires de disciplines différentes(GdR) CNRS sur l'économie cognitive et de l'école CNRS de Porquerolles (Var, 25 Septembre - 5 Octobre 2001)Le CD-Rom de l'Ecole d'Economie Cognitive de Porquerolles 25 Septembre - 5 Octobre 2001, contient un programme, un résumé des interventions et une liste de participant.

L’École d'économie cognitive de Porquerolles et les développements ultérieurs

Dans le résumé de son intervention, Bernard Walliser présente l'économie cognitive comme une approche résultant de la jonction deux programmes de recherches, qualifiés respectivement d'épistémique et d'évolutionniste.

Les acteurs principaux de ces actions sont principalement des ingénieurs-économistes polytechniciens comme Jacques Lesourne, Bernard Walliser, André Orléan et Paul BourgineOn en trouve aussi dans les autres intervenants de l'école de Porquerolles, parmi lesquels : le directeur du Centre de Recherche en Epistemologie Appliquée (CREA) de l'école Polytechnique, Jean Petitot,ou encore Nicolas Curien et Jean-Pierre Ponssard - source : CD-Rom de l'Ecole d'Economie Cognitive de Porquerolles 2001. Les questions transversales du rôle des interactions entre agents sur les marchés et des dimensions individuelles et collectives de la rationalité sont traitées par l'économiste d'origine britannique Alan Kirman. Les axes traités sont pluridisciplinaires.

Le programme cognitiviste comprend : l'étude du raisonnement (Guy Politzer) ; des croyances (André Orléan) et de la logique épistémique (Philippe Mongin) ; la théorie de la décision (Bertrand Munier, Mohammed Abdellaoui ) ; de la théorie des jeux, (modes de coordination et processus d'équilibration entre acteurs, avec Jean-Pierre Ponssard Bernard Walliser, Francis Bloch, Jean-François Laslier, Jacques Durieu, Philippe Solal..)

Le programme évolutionniste comprend les dynamiques d'apprentissage et d'évolution en intelligence artificielle (Frédéric Alexandre) mais aussi un nombre important de sujets traités par des physiciens pratiquant l'éconophysique: Gérard Weisbuch (Théorie des systèmes dynamiques ) Sorin Solomon (émergence de Loi de puissance) ; Serge Galam, Mirta Gordon et Jean Pierre Nadal (applications de la physique statistique en économie)... De manière complémentaire, ces éléments sont abordés de manière plus spécifiquement économique par l'ouvrage de synthèse publié en 2002 par Jacques Lesourne, André Orléan et Bernard Walliser : Leçons de microéconomie évolutionniste.

Enfin, du côté des méthodes, les aspects cognitifs liés à l'économie expérimentale sont traités par Bernard Ruffieux et les ( et simulés au moyen de systèmes multi-agents par Denis Phan, et viennent compléter les sous-programmes constitutifs de l'économie cognitive.

En 2002, André Orléan annonce un tournant cognitif en économie dans un numéro spécial de la Revue d'économie Politique consacré à cette question et Bernard Walliser publie chez Odile Jacob un ouvrage de synthèse éponyme sur la question.

En 2004, un tour d'horizon en anglais, largement basé sur les interventions de l’École CNRS de Porquerolles est publié sous le titre Cognitive Economics, sous la direction de Paul Bourgine et de Jean Pierre Nadal. Cet ouvrage est plus un travail introductif, assez éclectique, à vocation à la fois pédagogique et exploratoire, que la synthèse aboutie d'un programme de recherche bien établi. De nombreuses questions, connues des auteurs, restent problématiques, comme l'intégration des deux dimensions individuelles et collectives, ou encore les degré de proximité et d'articulation des différentes approches avec les sciences cognitivesVoire la section sur les critiques.

En 2007, publication d'un ouvrage intitulé Cognitive Economics, New Trends, sous la direction de Richard Topol et Bernard Walliser. Cet ouvrage, issu d'un colloque international qui s'est tenu à Gif sur Yvette en 2004 bénéficie de la participation de plusieurs économistes étranger dont et Akira Nataname. Enfin, Bernard Walliser publie en 2008 un nouvel ouvrage collectif intitulé: Économie et cognition aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Critiques

Des critiques ont été formulées à l'égard des travaux fondateurs de l'économie cognitive, du point de vue de l'orthodoxie comme de celui de l'hétérodoxie économique. Recension de l'ouvrage Cognitive Economics En 2005, l'économiste américain publie dans la prestigieuse revue Journal of Economic Literature (JEL) un recension assez sévère de l'ouvrage Cognitive Economics . La critique ne vise pas tant le contenu des contributions en tant que telles, que le manque de cohérence entre ces dernières, compte tenu de l'ambition du programme de recherche affichée dans l'introduction de Paul Bougine : l'économie cognitive y est définie comme (p. 1) cité par Durlauf op. cit. p.501. Durlauf ramène ces deux perspectives aux programmes de recherches déjà existants aux frontières de l'économie mainstream (). Selon ce point de vue, . Durlauf souligne enfin la faiblesse des développements portant sur des questions empiriques Durlauf op. cit. p.501.

En renvoyant aux deux programmes de recherche de l'économie comportementale et l'économie des interactions sociales, la critique de Durlauf pointe une question problématique connue (mais non résolue) des participants du programme de recherche de l'économie cognitivepar exemple: commentaire de Jacques Lesourne, mais élude la question de l'intégration de ces deux dimensions, qui fait partie du projet de l'économie cognitive, que ce soit dans l'ouvrage cognitive economics ou dans celui de Bernard Walliser. Critiques de la dimension ‘’cognitiviste’’