Françoise-Louise de la Tour, également connue sous les noms de Madame de Warens ou Louise-Françoise-Éléonore de la Tour du Pil, dame de Warens, née le à Vevey, en Suisse, et morte le à Chambéry, alors dans le duché de Savoie, est une aristocrate suisse, manufacturière, prospectrice de filons miniers, épistolière, espionne et libertine.
Après la mort de sa mère en 1700, elle est élevée par ses tantes piétistes au domaine des Bassets, dans un cadre bucolique. Elle y passe une enfance idyllique, qu'elle narrera plus tard à Jean-Jacques Rousseau. À la mort de sa tante Louise, riche héritière, elle est envoyée en pension pour recevoir une éducation soignée. Elle est ensuite mariée par ses tuteurs à l'âge de à Sébastien-Isaac de Loys en 1713.
Elle fonde une fabrique de soie et de galettes. En 1726, elle s'enfuit en barque de Vevey pour rallier Évian et se mettre sous la protection du duc de Savoie et roi de Sardaigne . Elle se jette à ses pieds après une révérence à la fin de la messe, ce qui la rend célèbre du jour au lendemain. Devenue catholique et convertisseuse après avoir abjuré sa foi protestante, elle recueille dans son domaine des Charmettes Jean-Jacques Rousseau, alors âgé de , qui s'est enfui de Genève. Elle devient sa protectrice durant près de , assurant son éducation musicale, littéraire et son avenir. Elle entame une relation amoureuse avec lui en 1732 alors qu'elle est également liée à son secrétaire Claude Anet, qui l'avait suivie dans son exil à Évian. Madame de Warens inspire à Rousseau le personnage de Julie dans son célèbre roman La Nouvelle Héloïse, ainsi que la dixième et ultime lettre de ses Rêveries du promeneur solitaire. À la mort de Claude Anet, Rousseau devient son secrétaire.
À son arrivée en Savoie, elle est recrutée comme espionne au service du roi de Sardaigne, et mène des missions délicates, dont elle rend compte à Turin. Après avoir dirigé et fait prospérer une ferme agricole, suscitant la jalousie et les tracasseries de ses voisins, elle projette d'établir un jardin botanique royal à Chambéry pour y employer Claude Anet, qui est passionné d'herboristerie. Elle s'engage activement dans les affaires et les projets agricoles tout au long de sa vie. Entre 1747 et 1757, elle fonde des sociétés d'extraction minière et d'export de charbon dans le massif du Mont-Blanc avec son compagnon Jean-Samuel Wintzenried, ainsi qu'une manufacture de poterie.
Le , elle meurt pauvre et ruinée par ses affaires successives dans la poterie et les filons miniers à Chambéry, aux côtés de son homme d'affaires Jean Danel.
Biographie Enfance et adolescence à Vevey (1699-1726) gauche|vignette|redresse|La maison Le Castel où nait Françoise Louise de la Tour le , située rue du Conseil 23, Vevey, Suisse.|alt=Photo couleur d'un immeuble de style néoclassique portant l'inscription « Conservatoire de musique » sur le fronton. Françoise-Louise de Warens naît le à Vevey, voir et les notes de l'édition Folio 186 : par ., au bord du Léman, dans le Pays de Vaud, dans le manoir de sa famille, Le Castel. Sa famille appartient à la petite noblesse protestante de la région, de la baronnie du Châtelard dans le Vieux-Chablais, réuni au Pays de Vaud sous la domination bernoise. Sa mère, Jeanne Louise Warnery, est une bourgeoise de Morges, veuve d'un premier mari, qui apporte une dot importante dans son second mariage. Cette somme finance l'achat du Castel en 1696. Son père est Jean-Baptiste de la Tour. Il appartient à la noblesse locale, dispose d'un domaine et s'intéresse à la médecine. Françoise-Louise est la dernière-née des quatre enfants du couple et la seule fille. Ses frères jumeaux, César et Abraham, sont nés en 1687 et Jean Étienne en 1698. La petite fille est baptisée dans l'église Sainte-Claire le par un pasteur protestant.
La mère de Françoise-Louise de la Tour, Louise Warnery, meurt en 1700. Jean Baptiste de la Tour se remarie à Marie Flavard en 1705. et meurt en 1709, laissant derrière lui quatre enfants..
Famille la Tour Jean Baptiste de la Tour est l'un des quatre fils de Georges de la Tour, et de Suzanne-Judith de Charrière, aristocrates du domaine des Bassets à Chailly sur Montreux. Leur ancêtre Uldricus de Turre a obtenu son statut de bourgeois au , mais les quatre frères habitant au domaine des Bassets sont considérés comme des (du deuxième cercle) et n'ont pas les mêmes droits que les (ou du premier cercle). Ils entament les démarches pour obtenir une lettre de bourgeoisie leur garantissant les mêmes droits politiques et avantages fiscaux que les bourgeois du dedans, et l'obtiennent le après recours.
Tradition ancestrale de la pratique de la médecine Le père de Françoise de la Tour est mège de Chailly, une localité près de Montreux, c'est-à-dire un soignant disposant d'une formation pratique, tout à la fois médecin et vétérinaire. Dans la bibliothèque de la maison familiale des la Tour sont gardés les livres de médecine ayant appartenu à Gamaliel de la Tour, l'arrière-grand-père paternel de Françoise de la Tour, qui est diplômé de médecine de l'université protestante de Montpellier. Françoise-Louise de la Tour a ainsi l'occasion de regarder son père pratiquer ce type de médecine, qui requiert la préparation de remèdes en utilisant des cahiers de recettes comme le .
Domaine des Bassets vignette|Photo du domaine des Bassets, maison familiale des tantes Violette et Louise de Françoise-Louise de la Tour, démolie en 1889. On peut voir la galerie du premier étage. |alt=Photo noir et blanc d'une grande demeure située dans un verger avec des arbres sans feuilles. Le père Jean-Baptiste confie ses trois enfants, César, Abraham et Françoise-Louise, à ses deux sœurs célibataires, Louise et Sébastienne Violente de la Tour.. Jusqu'ici les enfants ont vécu à Vevey, et ils déménagent à la campagne dans le domaine des Bassets, situé dans la baronnie du Châtelard du bailliage de Chillon Vevey. C'est de ce domaine que s'inspirera Rousseau bien des années plus tard, le choisissant comme le lieu des évènements de son roman La Nouvelle Héloïse. À l'époque où y vit la jeune fille, le domaine comporte prés et vignes, des vaches et treize ruches. Il a été acquis par l'ancêtre Uldricus de Turre de Chally, bourgeois de Vevey en 1382, et s'étend des rives du lac aux vignobles et pâturages. La maison est construite par son fils Nicodus. Onze générations de la même famille se succèdent jusqu'à Françoise-Louise de la Tour, dont les noms sont enregistrés dans les registres paroissiaux comme bienfaiteurs de l'église Saint-Martin. Dès la réforme, leurs noms inscrits en latin sont francisés.
Parmi les ancêtres de Françoise-Louise de la Tour, Pierre de la Tour, de la , devient baron, ce qui l'exonère des prestations féodales. La famille de Françoise-Louise de la Tour est donc constituée de ce que l'on nomme le de la haute société locale. Les bourgeois de Berne et les membres de la maison de Blonay constituent le et détiennent les charges prestigieuses, levant l'impôt et faisant justice. La fonction la plus prestigieuse en Pays de Vaud est exercée par le bailli de Lausanne, qui fait fonction de collecteur d'impôts, de juge, de chef de la police et est tiré au sort ou choisi parmi les bourgeois du conseil des Deux-Cents.
Françoise-Louise de la Tour et ses frères s'établissent dans la maison dite des demoiselles de La Tour, les deux sœurs de Jean-Baptiste qui ne se sont jamais mariées. Loïse Clément-Grandcourt, qui loue le domaine pour y établir un pensionnat de jeunes filles entre 1841 et 1844, écrit dans une lettre du : Jean-Jacques Rousseau s'étant inspiré du domaine des Bassets et de Madame de Warens pour écrire son célèbre roman, Julie ou la Nouvelle Héloïse, il est possible d'avoir une idée de la maison en se référant à ses textes.
Éducation de Madame de Warens par ses tantes Ses tantes lui prodiguent une éducation bourgeoise malgré leur statut d'aristocrates, lui apprenant à coudre, filer, tisser et faire de la dentelle, ainsi qu'à tenir un domaine et un ménage. L'éducation religieuse est assurée à domicile dans une tradition piétiste. L'Évangile est lu dans le salon, et les fidèles de cette mouvance se rassemblent autour de François Magny. Louise et Violette de la Tour sont à une reprise convoquées devant le consistoire de Vevey pour répondre à des questions.
Elles transmettent à leur filleule leur façon d'associer Dieu à la nature, et de sentir sa présence dans les éléments naturels, professant l'indifférence à l'égard des statuts sociaux ainsi que la bienveillance envers leurs prochains, traduite notamment par l'aide à la guérison. La petite fille a pour amie celle d'un maçon du domaine, Fanchette Cochard.
Les tantes retiennent des traditions aristocratiques le nécessaire juridique pour l'administration de leur domaine : droits et devoirs seigneuriaux, dîmes, lods, droit de champart, etc. On leur a recommandé de ne se lancer ni dans les affaires, ni dans les procès. Françoise-Louise de la Tour est une élève douée, et à l'âge de huit ans elle a fini de lire tous les livres de la bibliothèque familiale. Elle s'intéresse en particulier aux livres où il est question de religion.
Marie Flavard écrit à sa sœur le pour dire combien les tantes, et surtout Louise de la Tour, ont su avec talent faire l'éducation de la petite fille. La même année, alors que Françoise-Louise de la Tour a neuf ans, sa tante Louise décède, et son autre tante Violette vend le domaine des Bassets à son frère pour aller s'installer à Yverdon chez son autre sœur Madeleine. Françoise-Louise retourne chez son père à Vevey, où vivent ses deux demi-frères nés du remariage de son père avec Marie Flavard, ainsi que son propre frère Abraham, qui meurt à son tour. Son père, Jean-Baptiste de la Tour, meurt d'une hydropisie en , et Marie Flavard accouche d'une fille mort-née. Marie Flavard décide alors de retourner aux Bassets avec les trois enfants survivants des huit enfants de Jean-Baptiste de la Tour. Ce dernier avait légué à ses enfants tous ses biens de façon égalitaire, et nomme deux oncles tuteurs pour Françoise-Louise de la Tour, Gamaliel de la Tour et David Ancel.
En 1710, Françoise-Louise de la Tour devient marraine d'une petite fille, Françoise-Marie de la Tour, fille de Rose de la Tour, avec laquelle elle noue des liens similaires à ceux qu'elle avait avec sa tante Louise de la Tour.
Séjour à la pension Crespin L'entente avec sa belle-mère n'étant pas parfaite, les tuteurs de Françoise-Louise de la Tour décident de l'envoyer en pension chez Bénigne Artaud () à Lausanne, et elle quitte le domaine des Bassets en 1711 définitivement. appartient à la mouvance piétiste et est un temps menacée d'expulsion par le petit conseil.. La situation de Françoise-Louise de la Tour est celle d'une héritière aisée, car elle est seule héritière, après le décès de ses frères, des biens de sa mère, et héritière du tiers de l'héritage laissé par son père. Elle jouit donc d'une éducation soignée que permet sa fortune personnelle, le prix de sa pension chez Madame Crespin se montant à suisses.. Elle montre plus d'aptitudes pour les chiffres que pour les lettres, éprouvant de la difficulté à apprendre les règles de la langue française. Elle apprécie les cours de clavecin de Chavannes, cours pendant lesquels elle se noue d'amitié avec une autre pensionnaire, Lafond, qui est la fille de réfugiés français. Françoise-Louise lui parle de son ancêtre Barbe de Blonay, et Lafond de son envie de voyager à Turin et Paris.
Négociations du contrat de mariage entre les deux familles