Le Concentrisme est le titre généralement attribué à une conférence donnée en par Samuel Beckett, en français, à la , une association d'étudiants du Trinity College de Dublin. Elle est consacrée à un poète français fictif, Jean du Chas, qui a la même date de naissance que Beckett, et au mouvement littéraire qu'il est censé avoir lancé, le concentrisme. Ce dernier peut s'entendre comme un jeu de mots sur , dans le cadre d'une parodie de manifeste littéraire et d'une variation sur les différentes acceptions du mot con.
Cette conférence, dont le texte a longtemps été réputé perdu, est devenue pour les spécialistes car elle témoigne de l'humour grinçant, de l'érudition et de la maîtrise du français du jeune Beckett (il a alors ), tout en utilisant les techniques d'écriture et en abordant les thèmes qu'il développera ultérieurement, Beckett recourant notamment à de nombreux calembours et dans le texte des passages de ses lectures et de ses propres travaux.
La question de savoir s'il s'agit d'une plaisanterie présentée comme telle ou d'une tentative de tromperie de l'auditoire fait débat chez les spécialistes, Beckett lui-même affirmant que son auditoire n'avait pas été mystifié.
Le personnage de Jean du Chas réapparaît dans des écrits de fiction des années 1930, et Bande et sarabande, où il est un alter ego du narrateur.
Présentation de la conférence vignette|gauche|redresse=1.33|alt=Facsimilé de journal|Annonce dans l'Irish Times d'une conférence, le , sur .. À l'automne 1930, Samuel Beckett, qui vient de passer deux ans à Paris comme lecteur d'anglais à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm, dans le cadre d'un échange avec le Trinity College de Dublin, rentre en Irlande où il est nommé pour trois ans professeur assistant de français au Trinity College.. Dans le cadre de ses fonctions d'enseignement, il donne en une conférence en français. à la , une association d'étudiants du Trinity College de Dublin, pour laquelle il exerce la fonction honorifique de bibliothécaire.
vignette|alt=Couverture de livre.|Édith Fournier, la traductrice de Whoroscope, le seul ouvrage publié par Beckett lorsqu'il donne sa conférence sur le concentrisme, y souligne .. Avant la découverte en 1975. d'un tapuscrit de cinq pages., qui au demeurant ne porte pas de titre, cette conférence a longtemps été tenue pour .. Elle était considérée, sur la base d'articles du journaliste Bruce Arnold, comme ayant pour titre Le Convergisme., un mot-valise formé à partir de .. Selon Arnold, la conférence de Beckett portait sur un groupe au sein de la Café society parisienne dont l'animateur aurait été un poète porté sur la et ayant pour salutation habituelle : ..
La conférence se présente d'abord comme une parodie des mouvements littéraires en -isme et des manifestes qui les promeuvent. Jean du Chas proclame ainsi que . Comme l'observe Andrew Gibson, le texte de Beckett comporte aussi des tirades poétiques évoquant Pound ou Eliot par le rejet d'un vaste pan de l'histoire culturelle avec une sorte de . Ainsi, par exemple : Comme dans ses autres œuvres de la même période, mais remarquablement cette fois en français, le vocabulaire de cette conférence, . est .. Cette multiplication de termes opaques et d'allusions érudites., d'acrobaties verbales et d'ostentations d'un savoir littéraire, de condensations spirituelles., sont souvent considérées comme des marques, dans les productions poétiques du jeune Beckett, de l'influence de Joyce, assidument fréquenté à Paris, et d'une adaptation à la poésie de la de ce dernier.. Cependant, la conférence n'est pas centrée sur le concentrisme, mais sur son promoteur, Jean du Chas ; et elle n'a pas la forme d'un manifeste mais une structure complexe et moderniste : une personne anonyme écrit à une autre personne dont il n'est pas certain qu'elle soit l'auteur de la conférence au sujet d'une troisième personne fictive qui est morte mais qui a laissé plusieurs écrits, dont l'un où elle commente une lettre vraisemblablement apocryphe d'une quatrième personne.
Lettre d'introduction
Une courte lettre non signée précède le corps du texte. Elle a pour fonction de présenter Du Chas, , d'attester sa réalité et de justifier la provenance des archives qui lui sont attribuées. Le recours à un prétendu tiers préfacier, un procédé romanesque que Gérard Genette appelle une allographie fictive., évoque la lettre de Richard Sympson introduisant les récits de voyage de son cousin Lemuel Gulliver, d'autant plus que, comme chez Swift, le texte introductif n'est pas adressé au lecteur, mais à un destinataire fictif.. Cette ressemblance de procédé s'inscrit dans le contexte d'une grande proximité de Beckett avec Swift, ancien étudiant du Trinity College comme lui.., chez lequel Beckett a étudié les procédés de mise en œuvre de mystifications telle celle portant sur la prétendue véracité des voyages de Gulliver. Beckett donnera d'ailleurs le prénom de Gulliver à un personnage de Malone meurt, dont le héros affirme ne rien pouvoir dire qui ne soit vrai. Gulliver et Jean du Chas ont en outre le point commun d'avoir le même âge que, respectivement, Swift et Beckett : le frontispice de l'édition originale des Voyages de Gulliver attribue en effet à celui-ci l'âge de Swift, , un détail qui permet aux initiés d'identifier l'auteur anonyme des Voyages.. Tout comme la lettre de Sympson, la lettre introductive de la conférence constitue un ., mais avec la différence que le narrateur inconnu, prenant le contrepied du stéréotype de , décrédibilise son sujet plutôt qu'il ne le légitimise : . Bernard-Olivier Posse observe en outre que la formule conclusive de la lettre, priant le récipiendaire d'agréer son , résonne avec les provocations appréciées des surréalistes, telle la fin de la lettre ouverte adressée le à Rabindranath Tagore par les écrivains de la revue Le Grand Jeu : ..
Déconnade et calembours vignette|alt=Photo de Duchamp travesti en femme.|Rrose Sélavy, un canular de Marcel Duchamp poursuivi dans les années 1920. Du Chas, le pourrait être inspiré de Duchamp, le . Pierre Vilar fait de la un fil rouge de la conférence : Du Chas définit le concentrisme comme un , une formulation qui fait peut-être référence à la définition stendhalienne du roman comme un . ou à celle d'Eugène Jolas dans la revue transition, qualifiant le verticalisme de .. Elle manifeste la propension du jeune Beckett au ., Jean-Michel Rabaté et Chris Ackerley observent toutefois que son injonction à ses disciples, , est un calembour sur .
vignette|redresse=1.33|gauche|alt=Lithographie, portière lisant assise.|Caricature anonyme de concierge (1840). La conférence propose d'interpréter l'exclamation : comme . Ce procédé joue un rôle moteur dans le texte, au sens où Beckett affirmera dans Murphy, son premier roman publié (1938) : . En effet, comme l'analyse Chris Ackerley, L'obsession chasienne des concierges n'est pas sans rapport avec le fait qu'il s'agit d'un calembour à connotation sexuelle sur « con » et « cierge »., au demeurant déjà présent dans le poème Whoroscope publié durant l'été 1930, comme le remarquent Johannes Hedberg. et Edward Bizub qui note que ce n'est autre .. Quant à la naissance à Toulouse, elle prédestinerait Jean du Chas à être un perdant ().. Plusieurs critiques subodorent que le nom même de Jean du Chas dissimule un calembour mais ne sont pas d'accord entre eux sur celui-ci : Jean-Michel Rabaté souligne que le chas désigne ., une affirmation que le linguiste Pierre Guiraud soutient. mais que son collègue Jean-Claude Dinguirard conteste.. De son côté, Nick Wolterman, s'appuyant sur l'homophonie, pense que Du Chas désigne Duchamp, que Beckett connaissait.. De son côté, John Pilling estime que la mention dans la conférence d'une renvoie au Nu descendant un escalier de Duchamp..
Fantôme de Descartes vignette|alt=Portrait à l'huile d'une jeune femme assise.|Peggy Sinclair auprès de laquelle Beckett connaît à Kragenhof, tel Jean du Chas, de .. Jean du Chas partage avec Beckett plusieurs détails biographiques. Il naît à Toulouse le même jour que lui, le .. Il a passé dans son enfance les mois d'été à Kragenhof, une exclave de Cassel où Beckett a également séjourné. Comme Beckett, la perspective d'une . Il a pour devise , que Beckett traduit en anglais par l'euphémisme irlandais. , qui résonne avec son propre rapport au pays natal. et que Beckett reprendra à plusieurs reprises dans ses œuvres et sa correspondance..
Toutefois, à l'instar du poème Whoroscope, publié par Beckett quelques semaines plus tôt, les références à Descartes abondent dans la conférence, au point de tisser un lien entre Du Chas, Descartes et Beckett... Du Chas est l'auteur d'un Discours de la sortie, dont le titre est une : son Discours est , où Descartes a composé le sien, comme Beckett l'a lu dans le Descartes de Mahaffy.. ; le Discours chasien est un et ; son auteur forme le projet d'aller , à proximité de laquelle Descartes se serait rendu en pèlerinage ; ; et il invite ses disciples à se .
Retour sur Proust vignette|gauche|alt=Page de livre soulignée et annotée.|Annotation incrédule de Beckett.. Il lit La Recherche durant l'été 1929 et la relit durant l'été 1930., se demandant dans une lettre si est . Beckett réutilise plusieurs éléments de son essai sur Proust., écrit durant l'été 1930 et dont il vient de remettre le manuscrit à l'éditeur londonien Chatto & Windus. Dans l'essai, Beckett affirme à propos du rôle de la musique chez Proust, que celle-ci est . La phrase réapparaît à peine modifiée dans la conférence : le concentrisme est . Beckett note à propos de la structure de la Recherche que ; de son côté, Du Chas, obsédé par les concierges, note dans un cahier : . Shane Weller interprète cet écho comme une ..
Beckett y affirme notamment que la phrase proustienne est composée d'une sans pour autant fatiguer l'esprit. Dans la conférence, Beckett semble au contraire s'en moquer quand il fait citer par Du Chas une prétendue lettre de Proust où celui-ci explique qu'il en raison d'un . La est soulignée par le conférencier :
Horizontalisme vignette|redresse=1.33|alt=Photo de groupe lors d'un banquet.|Déjeuner « Ulysse » en juin 1929 pour célébrer la sortie de la traduction française du roman de Joyce. Léon-Paul Fargue, qui a participé à la traduction, est assis à son côté. Beckett, ivre, est . La conférence dit de Du Chas qu'il mène . Cet apparent éloge est parfois considéré comme une évocation facétieuse de l'unanimisme de Jules Romains auquel Beckett s'était intéressé avant de partir pour Paris. Tel est notamment le cas de Nathalie Léger qui voit dans l'obsession pour les concierges un au roman Mort de quelqu'un de Jules Romains dont un concierge est un des personnages principaux.. En revanche, Diane Luescher-Morata relève que Jean du Chas apparaît plutôt au sein d'une foule que d'une collectivité., menant . Alexander McKee souligne de son côté dans la conférence l'éloge chez Du Chas d'un homme sans vie sociale : . Du Chas se garde de rejoindre ce que McKee appelle les qui, selon la conférence, . S'appuyant sur l'analyse d'Anne Beer, selon laquelle le bilinguisme fonctionne chez Beckett comme un moyen de renouvellement artistique et de préservation de son intimité, McKee estime qu'il est significatif que cette expression soit formulée en français et non en anglais, le changement de langue permettant selon lui à Beckett de trouver une ..