Cet article présente l'histoire de la culture des céréales dans les années 1850.

Années 1850

La Guerre de Crimée et ses conséquences en Ukraine

La guerre de Crimée (1854-1856) fait doubler en 4 ans les prix du blé, auquel supplée le maïs du Midwest, exporté via Chicago, par le Mississippi et les canaux américains. Années1850185118521853185418551856185718581859Prix observé du quintal de blé (en francs)19,11923,329,638,338,940,532,521,922,3Prix réel (ajusté du salaire horaire)9898119152196195202162107109 Les historiens turcs estiment que la principale cause de la guerre de Crimée est la volonté russe de dominer le commerce des céréales : l'Angleterre en importe pour 13 millions de livres sterling en 1853. Depuis Pierre le Grand, la Russie a constamment cherché à disposer de débouchés directs sur les mers chaudes, et plus particulièrement sur la Méditerranée. Seulement six mois après, le traité du enlève aux Russes la Bessarabie, au nord du delta du Danube, démilitarise la mer Noire, interdite à tous les navires de guerre et ferme donc au tsar l'accès à la Méditerranée..

Battue, la Russie doit se moderniser pour faire face à une nouvelle concurrence venue de Hongrie, Syrie et d'Espagne. Un marché mondial des céréales est dopé par la très forte croissance économique mondiale des années 1850, le télégraphe, et le chemin de fer et d'agences de presse. Les importations anglaises de blé doublent en volume et sextuplent en valeur de 1844 à 1854.

La défaite russe s'exprime en chiffres : la France a 108 bateaux à vapeur, la marine anglaise trois fois plus, l'escadre russe de la mer Noire en compte seulement 6. Les routes russes, rarement pavées, sont dans un état lamentable et avec moins de de voies ferrées, les transports de troupes sont pénalisés. Le tsar s'attaque dès 1855 à la question cruciale du servage, qui maintient la Russie à la traîne des nations industrialisées et qui touche 23 millions de paysans et serfs sur une population globale de 59 millions.

Odessa perd son statut de port franc en 1859, la Nouvelle Russie (partie de l'Ukraine conquise sur l'Empire ottoman) celui de région autonome. Elle doit se tourner vers le marché russe« Chroniques de la Mer noire » par Neal Ascherson et se moderniser. Odessa assurait la moitié des exportations russes de céréales en 1847., via des négociants grecs, italiens et juifs, qui font venir les marchandises par des caravanes à travers la steppe, les "chumaky" et sont aussi actifs dans le transport fluvial entre la Baltique et la Caspienne.

En 1858, le comte Xavier Branicki, patriote polonais exilé en France, propose de financer en partie la création d'une ligne ferroviaire entre Kiev et le port d'Odessa, via une société de 50000 actions à , grâce à ses soutiens dans le gouvernement de Kherson, pour faciliter le transport des céréales.. Il cherche à y intéresser les Rothschild et plusieurs grandes familles polonaises. Un tracé différent, passant plutôt par Kharkiv et reliant Odessa à Moscou, sans passer par Kiev, sera retenu par le ministre russe des communications, le comte Vladimir Bobrinski. Pour des raisons politiques, les participations d'origine polonaise seront écartées.. Entre 1868 et 1870 la ligne est complétée pour relier Kiev mais le retard demeure : au , l'Autriche, 8 fois moins étendue que la Russie d'Europe, a autant de voies ferrées et l'Allemagne deux fois plus. Les Français comme Fiololi financent la voie transversale reliant Elisavetgrad à Balta, faisant de la Podolie un gros exportateur de blé dès 1866-1867, avec les plus importantes surfaces cultivées en céréales, en prenant une nette avance dès les années 1860..

La Société ferroviaire et de navigation à vapeur Volga-Don est fondée en 1858. Le chemin de fer du sud-ouest, au capital de de roubles est fondé par une charte le pour relier les régions agricoles de la partie nord de l'actuelle oblast d'Odessa à Odessa et la mer Noire. En 1870, Kiev est reliée par une ligne de Balta à Kiev et au reste du système ferroviaire russe par une voie Kiev-Koursk. Les steppes du fleuve Dniepr, qui traverse l'Ukraine, voient la culture des céréales gagner 6 millions d'hectares à partir des années 1860. La région assure les trois-quarts des exportations de céréales russes. Après l'abolition du servage de 1861, le système zemstvo d'assemblées provinciales, élues avec un suffrage censitaire est créé en 1864 et contribue à une timide démocratisation économique, par le développement d'une élite instruite. En 1863, les paysans de la vallée du fleuve Dniepr sont déclarés propriétaires de leurs terres et ont 49 ans pour en payer l'achat. En 1866, une loi autorise les autres de la région à s'émanciper en achetant aux nobles leurs droits sur la terre. Ils rachètent près de 7 millions d'hectares sur les d'hectares vendus par les nobles entre 1861 et 1914, dans la vallée du fleuve Dniepr. Faute de droit d'aînesse, les propriétés agricoles se morcellent ensuite, avec en moyenne une surface divisée par deux, d'où la recherche de nouvelles terres mais aussi l'exode rural. Sur cette période, Kiev décuple de taille et rivalise en population avec Odessa, qui a quintuplé.

Le renouveau technologique dope aussi le machinisme. La firme britannique Ransomes, Sims et Jefferies Limited vend ses machines agricoles en Russie dès 1856 et ouvre sa première agence exclusive à Odessa en 1857 puis installe un bureau à Moscou en 1868. Il s'implante aussi à Prague, Pesth et Séville à la même époque. Une firme anglaise rivale, Picksley, Sim, & Co, se vante d'avoir une présence à Melbourne, Smyrne et Constantinople dans son catalogue vendu en Allemagne en 1866. Entre 1855 et 1880, les anglais dominent l'importation de machines agricoles les plus sophistiquées.. Le blé n'est pas le seul secteur à croître. Une cinquantaine de sociétés betteravières sont fondées en Ukraine entre 1855 et 1880 quasiment toutes sont des partenariats. En 1857, le taux des dépôts bancaires en Russie revient à 3 %, pour inciter les investisseurs à acheter plus d'actions, même s'il n'y a pas encore de Bourse nationale.

Conséquences en Hongrie : le « blé rouge » joue la carte de l'exportation

La flambée des prix des céréales en 1854-1856, causé par la guerre de Crimée, accélère la croissance hongroise au moment où elle frémit. L'année 1853 avait vu la création de la Pester Lloyd Society, à Pesth, grand port sur le Danube, et son quotidien économique, le Pester Lloyd, un an après que Gaspard Tonello, professeur de construction navale à Venise, fonde les chantiers de Muggia, dans la province de Trieste. Le Stabilimento Tecnico Triestino s'installe à Trieste en 1857-1858, avec le soutien des banques viennoises, donnant du travail à des milliers de personnes et construit des bateaux à hélice pour naviguer entre Trieste et Liverpool.

Le , l'empire d'Autriche-Hongrie forme la Compagnie des chemins de fer de l'État autrichien pour relier Vienne à Prague et Budapest, puis desservir les régions céréalières du Danube. Des anglais, la famille Rothschild et le groupe Péreire sont sur les rangs. L'empire d'Autriche-Hongrie a l'idée de se faire aider pour fonder son propre Crédit Mobilier, sur le modèle français. Des journaux annoncent une fusion entre les deux candidats français. La Sudbahn est créée en 1859 avec le concours de Paulin Talabot, à l'initiative de la famille Rothschild. En , James de Rothschild avait signé le contrat à Vienne pour de nouvelles lignes complétant le réseauHistoire de la maison Rothschild Par Bertrand Gille, page 374., pour cent millions de florins et un taux d'intérêt garanti de 5 %. Les frères Pereire et la famille Rothschild étendent leur action, simultanément, en Russie, Italie, Espagne et en Autriche, avec les ingénieurs français du corps des Mines, du corps des Ponts et Chaussées parmi lesquels Paul Eugène Bontoux, futur fondateur d'Union générale, qui détient 25 % d'une banque autrichienne. gauche|vignette|Situation du Banat en Europe Jusqu'en 1856, les fertiles steppes hongroises et plaines riches de Galicie, Bohême et Moravie ne produisaient pas assez de céréales pour suffire aux besoins de l'empire d'Autriche-Hongrie. Son déficit céréalier moyen, 13 millions de florins par an de 1850 à 1855, est remplacé dans les quinze années suivantes par un excédent moyen de 35 millions de florins par an. Le "blé rouge de Hongrie", qui supporte les climats continentaux, secs et chaud l'été, est réputé : Vilmorin estimera qu'il mérite d'être plus répandu, par exemple dans le centre et dans l'est de la France. Les grands propriétaires qui se partagent 40 % des terres cultivables hongroises sont rejoints après 1856 par une nouvelle élite de négociants et minotiers. En 1861, 42 % des céréales hongroises exportées passent par Pesth où s'installent des minoteries, d'abord d'intérêt autrichien, puis reprises par la bourgeoisie hongroise : en 1856, quatre minoteries familiales puis en 1869, 16 minoteries, appartenant à des sociétés, en lien avec les négociants étrangers. Les négociants internationaux s'intéressent à l'Alföld, grande plaine de Hongrie, appelée aussi parfois "Banat-Alfôld", qui forme la plus grande partie de la plaine de Pannonie, région propice à la culture du Maïs, s'étendant dans la partie orientale et méridionale de la Hongrie et débordant en Slovaquie, en Roumanie, en Serbie, Croatie et en Ukraine.

Croissance des exportations hongroises (blé et farine)The Habsburg Monarchy as a Customs Union, par John Komlos, aux Princeton University Press, 2014 : Exportations hongroises de blé et de farine1842-1847 à 1853-18581842-1847 à 1859-18631842-1847 à 1864-1873Croissance moyenne annuelle6,1 %3,1 %5,6 % Le chemin de fer de Vienne à Trieste reprend les tronçons du « chemin de fer lombardo-vénitien » déjà construits par l'État autrichien"Histoire de la maison Rothschild", par Bertrand Gille, partant des ports de Mestre (Venise) et Triesteselon Le Journal des chemins de fer de 1845, Karl Ludwig von Bruck, ministre autrichien du commerce ayant supprimé dès 1841 les barrières douanières avec la Hongrie pour créer un grand marché intérieur de de personnesHistoire des peuples d'Europe centrale, par Georges Castellan, page 1715.. Philip von Krauss, ministre des finances d' à , avait adapté la fiscalité pour l'encourager. Peu après l'ouverture en 1861 du tronçon de Pesth à Pragerhof, Paul Eugène Bontoux signale un quadruplement des flux de blés de Hongrie« La Hongrie et l'alimentation de l'Europe - Deuxième étude » par Paul Eugène Bontoux Imprimerie Centrale des Chemins de fer A.Chaix et Cie, rue Bergère à Paris, 1869, à au trimestre 1861 et prédit une expansion, qui va selon lui supplanter la Russie et nourrir l'Europe, grâce au nettoyage des affluents du Danube et au déploiement des chemins de fer. Il recommande l'ouverture de deux voies navigables, l'une de la Theiss à Pesth, l'autre reliant le Banat au Franzens-Canal. Il observe que le chemin de fer longe déjà la rive gauche du Danube de Vienne à Pesth, puis au sud-est dessert les districts les plus fertiles, notamment le Banat de Temesvar et son Tchernoziom réputé, terre noire au fort pourcentage d'humus — 3 à 15 %, riche en Potasse (minerai) et phosphore. La ligne communique à Szégédin avec la Theiss et la Marosch, et à Temesvar avec le canal de la Bega. À après Pest (ville), le réseau se prolonge par la « compagnie de la Theiss », dans la fertile vallée de ce nom. Une autre voie longe la rive droite du Danube, reliant Vienne aux grands marchés de Wieselbourg et de Raab et à la ligne de Pesth-Ofen à Trieste, de « Compagnie des chemins de fer sud-autrichiens et lombards », qui a réuni en 1858 la presque totalité des lignes de la rive droite du Danube. Années1860186118621863Importations belges de céréales hongroises, en millions de francs belges"Rapports Commerciaux des Agents consulaires de 1865"0,0120,2760,8791,83