L'affaire Mortara est nommée d'après Edgardo Mortara, né à Bologne (États pontificaux), le et mort à Bressoux (Belgique), le .

Alors qu'il était un garçonnet juif de 6 ans vivant à Bologne, ville des États pontificaux à cette époque, il est enlevé par les autorités papales en 1858 pour être élevé au sein de la religion catholique, ces dernières justifiant cette action par le fait qu'il avait été ondoyé secrètement par sa nourrice catholique.

Cette affaire devint un scandale international.

Contexte Judaïsme en Italie

À cette époque, les 200 Juifs de Bologne subissent de nombreuses restrictions :

ils n'ont pas de synagogue ni de rabbin officiels ; ils ne sont pas autorisés à aller à l’université catholique. ; ils subissent des vexations et humiliations, notamment lors du carnaval du Mardi gras ; il leur est interdit d'avoir des employés chrétiensSuivant l'édit sur les Juifs de 1775, tombé en désuétude mais ravivé en 1823 par le pape Léon XII. (notamment pour éviter des évènements comme ceux de l'affaire Mortara) ; la famille Mortara avait fait fi de cette loi.

Précédents et autres cas d'enlèvements pour baptême

Position des papes Les enlèvements d'enfants non chrétiens trouvent leur source dans les décisions du quatrième concile de Tolède (633), dont le corpus de droit canon reconnaissait à l'Église le droit « d'arracher à des familles non chrétiennes des enfants oblats, offerts à l'Église en état d'inconscience, invitis parentibus, c'est-à-dire sans l'accord explicite des parents ; il suffisait qu'un chrétien affirmât les avoir baptisés ». Mais le théologien Thomas d'Aquin considérait au que les baptêmes d'enfants juifs n'ayant pas encore l'âge de raison et administrés sans que leurs parents le souhaitent, sont « contraires aux ressources naturelles de la justice » (Summa Theologiae II-II, 10, 12)..

Les papes s'opposèrent souvent sur les interprétations de cette question : au , Innocent IV interdit le baptême des enfants de moins de douze ans sans le consentement des parents ; Boniface VIII désapprouva le baptême par traîtrise d'enfants juifs mais considéra qu'il demeurait valide en tous les cas ; au , le prélat Martin V fixa la limite d'âge à 12 ans ; en 1740, Benoit XIV considéra que l'enfant baptisé pouvait être laissé aux parents si ceux-ci s'engageaient à le rendre quand il aurait atteint l'âge convenable de sept ans (et non plus douze) et à condition de ne rien lui enseigner contre la foi catholique ; en 1764, Clément XIII déclara nul un tel baptême et menaça de châtiments celui qui tenterait de baptiser par traîtrise à un enfant juif qui devait être ramené chez des siensRiccardo Calimani, L'Errance juive, Denoël, 1996 ; les pages 333-342 (aperçu sur UPJF.org en ligne) concernent l'affaire Mortara.. Néanmoins, les baptêmes subreptices ou forcés continuèrent et restait valable l'édit de 1682, rendu contre les protestants et les Juifs et ordonnant d'élever leurs enfants illégitimes dans la religion catholique.

« Au , se développa aussi une croyance populaire prétendant que le baptême d'un juif permettait de gagner des indulgences : cette idée est encore invoquée en 1860 par la jeune servante des Mortara pour expliquer son geste »« Mortara Case » in Encyclopaedia Judaica, t. 12. Jérusalem, 1972. p. 354-355...

Série d'enlèvements en Italie Cette politique a entraîné à travers les siècles de nombreux rapts d'enfants de familles juives ou de familles « infidèles ». Ces enlèvements furent plus nombreux dans les États pontificaux, où le droit ecclésiastique tenait lieu de droit civil et ils se multiplièrent aussi en raison de l'échec des prédications obligatoires auxquelles les Juifs étaient tenus d'assister hebdomadairement (notamment à Rome et Carpentras).

En 1823, le pape Léon XII confirme l'édit sur les Juifs de 1775, tombé alors en désuétude, qui interdisait aux juifs d'employer des domestiques chrétiens.

Par ailleurs, s'il y avait eu précédemment de nombreux enlèvements dans les États français du pape et en divers endroits d'EuropeEmmanuel Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs, Paris, 1891, pp. 281-287 ; René Moulinas, « Conversions et baptêmes chez les Juifs d'Avignon et du Comtat aux XVIIe et xvme siècles », in Archives Juives. l .12, 1976, n° 2, p. 25-28 ; du même, Les Juifs du Pape, Toulouse, 1981, pp. 373-374 ; Archives Israélites, 1859, pp. 157-158 et 205-207 ; Encyclopaedia Judaica, notice citée, col. 186., au , on note une série notable de rapts dans la seule Italie.Sur les baptêmes forcés : Ermanno Loevinson, «Gli Israeliti dello Stato Pontificio nel periodo deI Risorgimento italiano fino al 1849», dans Rassegna Storica dei Risorgimento Italiano, 1929, pp. 768- 804, et à part, Rome, 1929, 36 p. ; Simon Doubnov, Histoire moderne du peuple juif, trad. du russe par S. Jankelevitch, t. II (1848-1914), Paris, 1933, p. 174-182 (éd. de New York, History ofthe Jews. 1873, p. 369-373) ; ; ; ;; N. Samaja, «La situazione degli Ebrei nel periodo deI Risorgimento», in Rassegna Mensile diIsrael, t. XXIII, 1957, p. 298-309, 359-371, 412-421. :

1814 : Saporina de Angeli, à Reggio de Calabre, baptisée par une servante alors que l'enfant était malade. (Édition italienne la même année et française en 2001). ; 1817 : enlèvement à Ferrare d'une fillette de six ans baptisée in periculo mortis par une servante ; 1824 : Davide di Anselmo Tedeschi enlevé de chez lui à Gênes ; 1826 : le petit Diena à Modène ; 1840 : l'affaire Montel (affaire franco-romaine)Note : Lors de l'affaire Montel, le comte Rayneval, ambassadeur au Saint-Siège avait décrit ainsi l’état d’esprit des cercles dirigeants romains : « J’ai pu noter à propos de cette affaire, que la haine et le mépris contre la race juive, même chez les esprits les plus éclairés, se perpétuent ici dans toute leur force. » Voir Jean Carasso, « Prigioniero del Papa » in la Lettre Sépharade, décembre 2000, p. 5. Lire en ligne la mise à jour. ; 1844 : Pamela Maroni à Reggio de Calabre, fille d'Abraham, baptisée par une servante catholique, enlevée et élevée dans la foi catholique jusqu'à l'âge adulte ; 1864 : Giuseppe Coen, fils d’un petit cordonnier de Rome (sous Pie IX), enlevé pour être placé dans une maison de catéchumènes puis entré chez les Carmes, sans plus jamais revoir ses parents; et encore d'autres dans le royaume de Piémont-Sardaigne, à Lugo et à Ancône (1826), encore à Modène (1836) ou à Ferrare (1838).

Les faits Le , à dix heures du soir, la police pontificale (le lieutenant‑colonel des carabiniers Luigi De Dominicis, le maréchal des logis Lucidi et le brigadier Agostini), accompagnée de représentants des forces de l'ordre (laïc, bras séculier) de Bologne qui faisait alors partie des États de l'Église, fait irruption au 196 via delle Lame, le domicile de la famille juive de Salomone Levi (dit « Momolo ») et Mariana Mortara (née Padovani). Ils réveillent leurs huit enfants (les jumelles Ernesta et Erminia 11 ans, August 10 ans, Arnoldo 9 ans, Edgardo 6 ans, Ercole 4 ans et le bébé Imelda) et s'emparent d'Edgardo, six ans et dix mois, en annonçant aux parents que l'enfant a été ondoyé secrètement par leur ancienne employée, Anna Morisi (habitant à Persiceto), lors d'une maladie.. La jeune servante ne « révèle » ce que six ans plus tard.

thumb|right|300px|Le rapt d'Edgardo Mortara peint en 1862 par le peintre Moritz-Daniel Oppenheim. Selon la loi des États pontificaux, l'enfant ne peut rester dans une famille juive, car, ayant été baptisé, il aurait été considéré comme apostat, et donc excommuniéCode de Droit Canonique L'apostat de la foi, l'hérétique ou le schismatique encourent une excommunication latae sententiae.. Afin de « sauver son âme », l'Église considérait avoir le devoir moral d'empêcher cette apostasie. L'enlèvement a été orchestré par l'inquisiteur de Bologne Pier Gaetano Feletti, père dominicain et neveu du pape, sur ordre de Rome.

Un voisin juif témoigne après avoir été alerté par l’agitation nocturne chez les Mortara : « J’ai vu une maman éperdue de douleur, le visage ruisselant de larmes, et un père qui s’arrachait les cheveux, tandis que leurs enfants agenouillés suppliaient les policiers d’avoir pitié d’eux. C’est une scène si poignante que je suis incapable de la décrire ».Devant les suppliques des parents agenouillés, les gendarmes leur accordent le temps d'intercéder auprès des autorités ecclésiastiques mais le cardinal Feletti reste inflexible. À une heure du matin, le petit Edgardo Mortara est retiré à ses parents et conduit immédiatement à Rome pour être élevé à la Maison des catéchumènes (institut des Néophytes) fondée en 1543 par le pape Paul III, dédiée aux Juifs et musulmans nouvellement convertis au catholicismeRichard Dawkins, The God Delusion, Londres, Transworld Publishers, 2006, , pp. 169-172. et entretenue avec le produit des taxes imposées aux synagogues de l'État papal., où il reçoit un second baptême en présence de l'inquisiteur Feletti. Au cours du voyage, il est renommé Pio, c'est-à-dire Pie, du nom du souverain pontife et on échange la petite mezouzah qu'il porte autour du cou contre un crucifixDans un texte d'Antonelli, secrétaire d'État du pape, Edgardo est décrit comme , Pie IX, car, ainsi qu'Edgardo l'a exprimé lui-même : « Je suis baptisé - Mon père est le pape », cité par ..

Du fait de sa maladie, le nourrisson avait seulement été ondoyé : l'ondoiement est en effet un baptême réservé en cas de danger de mort imminent ; dans ce cas (in articulo mortis), toute personne a le pouvoir de l'administrer, pourvu qu'elle fasse ce qu’exige l’ÉgliseCan. 742 code de 1917

§ 1 Le baptême non solennel, dont parle le Can. 759 § 1, peut être conféré par n’importe qui, en observant la matière, la forme et l’intention requises., qui consiste en l'effusion d'eau accompagnée de la formule sacramentelle : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » L'ondoiement doit être complété ultérieurement, si le baptisé survit.

Répercussions À l'automne 1858, le journal catholique de Bologne, oubliant les cris et les pleurs de ses parents et de sa fratrie, rapporte que l'enlèvement (appelé « le retrait ») de l'enfant « a été fait avec douceur, uniquement grâce à l'utilisation de la persuasion » et que « chaque fois que la voiture s'est arrêtée dans une ville [sur son chemin vers Rome], la première chose qu'il a demandé était d'entrer dans l'église... montrant la dévotion la plus émouvante », alors qu'Edgardo indiquera plus tard qu'il réclamait ses parents en sanglotant et qu'on lui avait menti, lui disant que ses parents l’attendaient à Rome. Dans la même veine, la revue jésuite du Vatican, La Civiltà Cattolica, affirme qu'Edgardo a montré un « bonheur extraordinaire » en entrant chez les catéchumènes, contrastant avec « l'immense malheur pour ses parents d'être et de vouloir rester Juifs »..

L'article de La Civiltà Cattolica romaine, « Il piccolo neofito Edgardo Mortara », paraît à Bruxelles dans une version française sous forme de brochure, peu de temps après, sous le titre La Vérité sur l'affaire Mortara..

Les protestations reçoivent l'appui d'organisations juives et de personnalités politiques et intellectuelles britanniques, américaines, allemandes et françaises ; à Paris cet épisode, ainsi que d'autres actes d'antijudaïsme commis, sont le point de départ de la naissance de l'Alliance israélite universelle (AIU)David Gabrielli. Edgardo Mortara rapito con la benedizione di Pio IX..

Il ne se passe pas longtemps pour que les gouvernements de ces pays s'unissent au chœur de ceux qui réclament qu'on rende Edgardo à ses parents. L'empereur des Français Napoléon III proteste lui aussi, avec un poids particulier puisque seules ses garnisons permettent au pape de maintenir le statu quo en Italie.. vignette|Intérieur de la basilique Saint-Pierre-aux-Liens dans laquelle Edgardo passe plusieurs années après son enlèvement.