Le conflit armé pour le contrôle des favelas est un conflit en cours opposant les milices brésiliennes, les organisations criminelles Comando Vermelho, Amigos dos Amigos, Terceiro Comando Puro, ainsi que l'État brésilien.

Contexte Le crime organisé est profondément lié à l'histoire de la région métropolitaine de Rio de Janeiro, se développant parallèlement à l'expansion urbaine et à l’essor des favelas. La ville présente une configuration particulière, où certains quartiers parmi les plus aisés et orientés vers le tourisme se situent à proximité immédiate de zones marquées par des taux élevés de violence et une forte présence criminelle. Cette juxtaposition alimente les tensions : les demandes d’intervention policière formulées par les populations les plus riches tendent à se traduire par des opérations répressives dans les quartiers populaires, ce qui renforce, en retour, la dépendance de ces derniers à l'égard des milices ou des organisations criminelles, souvent perçues comme des structures capables d'assurer protection et formes alternatives de gouvernance en lieu et place de l'État. Il convient toutefois de souligner que l'implantation durable de ces groupes et leur capacité à contrôler le marché de la drogue comme des territoires reposent largement sur des relations étroites avec des acteurs politiques, des agents publics et des institutions étatiques. vignette|255x255px|Image panoramique nocturne de Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro. Sur le plan géographique et social, Rio de Janeiro est généralement divisée en trois grandes zones. La Zona Sul (zone Sud), la plus petite, concentre les principaux quartiers touristiques et les populations les plus aisées, ainsi que des sites emblématiques tels qu'Ipanema ou le Pain de Sucre. La Zona Norte (zone Nord) regroupe une grande partie des zones industrielles de la ville et présente une forte densité de population, ce qui en fait un espace stratégique pour les réseaux de trafic de drogue. Quant à la Zona Oeste (zone Ouest), plus récente dans le développement urbain en raison de sa configuration géographique, elle demeure en grande partie rurale et ne possède pas les caractéristiques habituellement recherchées par les organisations de narcotrafic, notamment en termes de densité de population ou d'axes logistiques. Cette zone est en revanche majoritairement sous l'influence des milices, qui y exercent un contrôle territorial marqué.

Dès l’époque des jeux clandestins tels que le Jogo do Bicho, Rio de Janeiro connaît de nombreux cas de collusion entre organisations criminelles et institutions sociales ou politiques. Après la dictature militaire, certains instruments de contrôle utilisés par le régime — notamment le complexe pénitentiaire Cândido Mendes — ont contribué à l'émergence des premières organisations criminelles au sein des prisons de Rio à la fin des années 1970. Avec l'essor du trafic de cocaïne en Amérique du Sud, ces groupes se sont imposés comme acteurs centraux du marché de la drogue et ont étendu leur influence dans les favelas. L’intensification des rivalités pour le contrôle territorial a favorisé l’apparition de guerres de territoire et la formation de nouvelles factions du crime organisé.

Formation de l'UPP L'Unidade de Polícia Pacificadora (Unité de police pacificatrice), ou UPP, est un programme de sécurité à Rio de Janeiro qui vise à reprendre le contrôle des favelas dominées par des organisations criminelles, principalement des groupes de trafiquants de drogue tels que le Comando Vermelho (CV), les Amigos dos Amigos (ADA) et le Terceiro Comando Puro (TCP), en s'appuyant sur une stratégie de police de proximité. Le dispositif se déroule en deux phases : d’abord, les unités de la police militaire de Rio (PMERJ) entrent dans les favelas pour établir une présence territoriale ; ensuite, des policiers affectés aux UPP sont déployés de façon permanente afin d’interagir quotidiennement avec les habitants. L'objectif est de reconstruire un lien de confiance entre les communautés locales et les forces de l'ordre, après des décennies d’affrontements violents. Les échanges de tirs réguliers entre trafiquants et police provoquent des victimes civiles, tandis que des abus commis par les forces de l'ordre alimentent une profonde méfiance au sein des favelas. Le programme UPP cherche ainsi à réformer les pratiques policières et à réduire l’influence des organisations criminelles, notamment dans le contexte d’une ville où la sécurité et l’image internationale demeurent des enjeux majeurs, notamment depuis la Coupe du monde de 2014 et des Jeux olympiques d’été de 2016.

Un volet complémentaire du programme UPP est la création du UPP Social, qui a pour objectif de répondre aux besoins sociaux des favelas à travers l'action des unités de pacification. Ce programme vise notamment à améliorer les services d'assainissement, d'éducation et de santé, ainsi qu'à traiter d’autres problématiques sociales propres aux communautés concernées.

Succès précoce En 2009, la première UPP est installée dans la favela de Santa Marta, et de nouvelles unités sont déployées rapidement par la suite — jusqu'à atteindre un total de 32, réparties dans l’ensemble des zones de Rio de Janeiro (bien que la majorité se situe dans la Zone Nord). Malgré des demandes d'augmentation du financement, les UPP reçoivent, dans leurs premières années, de nombreux éloges, les zones où elles opèrent enregistrant une baisse notable de la criminalité visible et de la violence.

Puisque l'intervention des forces militaires précède l'implantation des unités UPP, de nombreux trafiquants quittent les favelas ciblées afin d'échapper aux opérations du BOPE, l'unité tactique de la police militaire de Rio. Cette fuite entraîne une baisse notable de la criminalité pendant un certain temps. Dans les entretiens menés avec les habitants, ceux-ci soulignent les nouvelles libertés et la réduction de la violence dont ils bénéficient après l'arrivée des UPP, ce qui met en évidence les premiers résultats positifs du programme.

Amarildo Souza, abus et régressions de l'UPP Malgré les succès initiaux, le programme UPP fait face à plusieurs obstacles majeurs, notamment des violences policières et des cas de disparitions forcées. L'un des épisodes les plus marquants concerne la disparition d'Amarildo de Souza, un maçon de la favela de Rocinha. Âgé de 42 ans, Amarildo pêche le matin de sa disparition, puis rentre dans la favela pour acheter des fruits et légumes lorsqu'il est abordé par des agents de l’UPP. Conduit au poste pour interrogatoire, il n'en ressort jamais, et ne retourne pas chez lui.

Souza est une figure bien connue à Rocinha, ce qui provoque une forte indignation publique face à sa disparition et au manque de réponse de l'UPP. Après plus de deux mois de mobilisations et de pressions de la part des habitants, une enquête est finalement ouverte sur son cas. Au terme des investigations, vingt-quatre agents de l'UPP, ainsi que le commandant de l'unité, sont accusés de torture, dissimulation de cadavre, fraude procédurale et association criminelle. Lors du procès qui s'ensuit, douze agents sont reconnus coupables de torture, fraude procédurale et dissimulation de corps.

Malgré l'enquête et le procès, le soutien des habitants des favelas envers les UPP s'affaiblit, la population exprimant à la fois colère et crainte face aux actions de l’unité locale. À cela s'ajoutent un manque de formation adéquate et une expansion mal planifiée du dispositif. Le projet se trouve progressivement paralysé par l’insuffisance des financements, qui empêche les UPP de remplir leurs objectifs initiaux. Avec l'affaiblissement du programme, les organisations criminelles commencent à reprendre leurs territoires, recourant à des échanges de tirs et des confrontations, cette fois avec davantage de succès.

Le conflit vignette|254x254px|Zones contrôlées par les milices et les groupes criminels. Les milices brésiliennes dites « pseudo-policiaires » émergent dans les années 1990"Mães de Acari: 33 anos após chacina, Estado reconhece só 4 das 11 mortes", composées principalement de policiers en service ou hors service, souvent soutenus par des commerçants locaux cherchant une protection contre les gangs armés. En réaction à leur expansion, le Comando Vermelho mène une série d'attentats contre des civils entre le 27 et le . Ces attaques font 19 morts, dont 10 civils, 2 policiers et 7 membres du gang. En représailles, les milices mènent plusieurs raids contre le Comando Vermelho, tuant plus de 100 de ses membres"Ataques no Rio deixam 18 mortos; secretaria retifica número de vítimas". Entre et , elles intensifient leur offensive et prennent le contrôle de la favela Cidade Alta le . Trois jours plus tard, le Comando Vermelho, sous le commandement de Gilberto Martins da Silva, dit Mineiro da Cidade Alta, reprend la zone. Les affrontements qui s'ensuivent causent la mort d’environ 20 membres du gang. Durant la même période, les milices expulsent également des familles de leurs logements et commettent des agressions dans la favela de Palmeirinha, dans le quartier de Guadalupe, dans l'État de Piauí. En janvier de la même année, les milices parviennent à se procurer un « Caveirão » (véhicule blindé utilisé par le BOPE, le Batalhão de Operações Policiais Especiais, et par la police militaire de l'État de Rio de Janeiro dans des opérations à haut risque). Selon plusieurs enquêtes, les milices financent leur lutte armée par diverses activités illégales, telles que l’extorsion, les enlèvements, l'usure, le racket, le vol, la traite d'êtres humains, le proxénétisme et le trafic d'armesPolícia Civil do Rio investiga atuação de milícias em comunidades do município - Agência Brasil, 5 febbraio 2007. En , des miliciens commandés par le colonel Jairo enlèvent et torturent pendant sept heures une équipe de journalistes du journal O Dia, qui enquêtaient sur les activités criminelles du groupe. Les journalistes sont finalement relâchés. Au cours du même mois, des affrontements entre le Comando Vermelho et les milices font dix morts. Des habitants reçoivent des menaces et le président d’une association locale de résidents est enlevé, puis porté disparu. Le , Carlos Alexandre Silva Cavalcante, alias « Gaguinho », chef d’une faction de milice, est tué. Le , les milices réalisent un massacre dans la favela de Carobinha, faisant sept morts. L'opération est menée sous fausse bannière, afin d'attribuer le crime au Comando Vermelho et d'influencer l'opinion publique contre le groupe. L'action vise également à favoriser la candidature politique de Carminha Jerominho, fille de Jerônimo Guimarães Filho, dit « Jerominho », l'un des chefs de milice. Le , Mineiro da Cidade Alta est tué par les milices, en représailles au meurtre de plusieurs paramilitaires. Entre 2007 et 2008, trois responsables politiques sont arrêtés pour avoir soutenu les milices : Josinaldo Francisco da Cruz, Natalino José Guimarães et son frère. Le , Josinaldo Francisco da Cruz est assassiné. Malgré les déclarations de certaines factions, comme celle de l'« Escritório do Crime », les milices entretiennent également des alliances avec des organisations de trafic de drogue, notamment avec le TCP.

Hélicoptère de police abattu au Morro dos Macacos Le Morro dos Macacos est l'une des favelas les plus violentes de Rio de Janeiro. Le , la communauté est envahie par le Comando Vermelho, alors qu'elle était également sous le contrôle des Amigos dos Amigos. Les deux factions s'affrontent pour le contrôle du territoire. Entre le 11 et le , cinq membres de groupes criminels sont tués dans ces affrontements.