L'Opinion des femmes est un journal mensuel dirigé par Jeanne Deroin et paru de janvier à . Il défend des opinions politiques féministes et socialistes dans la période de reflux révolutionnaire de l'année 1849. Il est considéré comme .. C'est aussi un des derniers journaux révolutionnaires de la Seconde République.
Contexte
Une révolution incomplète Durant la révolution de 1848 le suffrage universel masculin maintient l’exclusion des femmes de la vie politique institutionnelle. Lorsque les ateliers nationaux sont établis elles n’en font pas non plus partie malgré leur place grandissante dans la classe ouvrière (elles ne le sont qu’à partir du et de manière restreinte). À travers ce statut elles subissent de pleine force la crise économique des années 1846-47, une des principales causes de la révolution de 1848.
L’activité de ces femmes des milieux populaires est donc remarquée dans les diverses barricades des soulèvements de la période ou dans leurs nombreux dons patriotiques, journaux, manifestations et pétitions. Par exemple celle du qui réclame l’inclusion des femmes dans les ateliers nationaux et la commission du Luxembourg. Elles créent des clubs non-mixtes et des organes de presse défendant leurs propres aspirations en les liant avec celles du mouvement ouvrier dans son ensemble.
Réaction et reflux révolutionnaire Le recul de la classe ouvrière à partir de juin 1848 inaugure également une réaction antiféministe. Dans ce contexte de répression « le pasteur Athanase Coquerel, député, n’a guère eu de difficulté à faire voter son amendement du interdisant aux femmes et aux mineurs d’être membres d’un club ». Ainsi, va pour le journal quotidien La voix des femmes : « Les manifestations d’un antiféminisme virulent à l’encontre du club des femmes et de sa présidente Eugénie Niboyet créent un traumatisme. Le club est contraint de fermer sur ordre du préfet et Eugénie Niboyet supporte très mal les caricatures humiliantes […] Dès , elle redouble de prudence et se replie sur des positions plus modérées, déclarant dans le avoir «épuré» ses collaborations ».
C’est dans ce journal, un des premiers tournés principalement vers l’intérêt des travailleuses que Jeanne Deroin et Désirée Gay publient d’abord leurs textes. Quand la Voix des femmes est fermée la veille des journées de juin, elles reprennent le flambeau dans La politique des femmes paru deux fois entre juin et aout 1848. Le titre, « trop offensant », est changé en L’Opinion des femmes au deuxième numéro. Cependant il se distingue de L’Opinion des femmes créé en . L’apparition de ce dernier se situe donc après le reflux révolutionnaire de la fin de l’année 1848 et l’élection de Louis Napoléon en décembre.
Un journal pour la lutte
Fonctionnement L’opinion des femmes parait mensuellement depuis Paris entre janvier et avec quelques irrégularités. En effet, le journal est dès ses débuts précaire, c’est un « journal pauvre » d’après A. Ranvier, à l’image de ses directrices de la publication. Le premier numéro est financé par Olinde RodriguesA. Ranvier, Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 Année 1908 24 p333. mais ne peut pas par la suite devenir hebdomadaire comme initialement souhaitéE. Sullerot, Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966) p114.. C'est ce que montrait le prospectus programme de la Politique des femmes de : « cette publication se composera de par an… ». Y collaborent diverses personnalités publiques : Louis Delbrouck, Henriette (artiste), Annette Lamy, Jean Macé, Pauline Rolland et Eugène Stourm qui animent les débats au sein du journal. Un des principaux objectifs de ce journal est l'articulation entre l'élaboration d'une théorie et la mise en pratique et l'éducationF. LAOT, Françoise. (2018). Jeanne Deroin and Mutual Education of Women and Workers. gauche|vignette|Jeanne Deroin représentée lors de la campagne de 1849.
Les élections de 1849 vignette|216x216px|« - Les délégués du club central socialiste ont à l’unanimité repoussé la candidature de Jeanne Derouin ! - / - Oh ! les aristos ! …. . ». Les femmes socialistes 8. Le Charivari, (UB – Frankfurt am Main). Le , Jeanne Deroin se présente sa candidature à l’Assemblée nationale pour le département de la seine, prévue pour les 13 et 14 mai 1849, malgré le fait qu’elle en soit exclue. Elle ne reçoit pas le soutien de la majorité des socialistes et des bureaux de vote. Elle est la première femme à se présenter, George Sand ayant refusé l’année précédente malgré les demandes des activistes féministes de la Voix des femmes. Deroin utilise son journal comme outil pour la lutte. Sa candidature sert de tribune à son discours et elle devient en effet rapidement très connue, principalement pour l'incriminer. Een plus de revendiquer la possibilité de candidater, Deroin réclame le droit au travail, une meilleure éducation et des droits politiques égaux.
Oppositions antiféministes À travers son journal, Deroin et Hortense Wild notamment, rentrent en polémique avec la rédaction du Peuple et notamment Pierre Joseph Proudhon, militant socialiste à la vision politique très masculine. Dans le Peuple du , il affirme un propos lancinant quant aux droits politiques des femmes et particulièrement à propos de la candidature de Deroin : « Un fait très grave et sur lequel il nous est impossible de garder le silence s’est passé à un récent banquet socialiste. Une femme a sérieusement posé sa candidature à l’Assemblée nationale. Nous ne pouvons laisser passer sans protester énergiquement, au nom de la morale publique et de la justice elle-même, de semblables prétentions et de pareils principes. Il importe que le socialisme n’en accepte pas la solidarité. L’égalité politique des deux sexes, c’est-à-dire l’assimilation de la femme à l’homme dans les fonctions publiques est un des sophismes que repousse non seulement la logique, mais encore la conscience humaine et la nature des choses (…). La famille est la seule personnalité que le droit politique reconnaisse (…). Le ménage et la famille, voilà le sanctuaire de la femme » (Le Peuple, ). vignette|H. Daumier « - Repoussée comme candidate à l’assemblée nationale, une porte me reste encore ouverte ……. laisse-moi Zénobie ……… ne trouble pas mes pensées ……. . je suis en train de rédiger un manifeste à l’Europe ! ……… ». Les femmes socialistes 9. Le Charivari, . « Il s’agit pour [Deroin] de ne pas se couper des travailleurs socialistes admirateurs de Proudhon : c’est en partie à eux qu’elle adresse les explications destinées à Proudhon »Alice Primi, Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870 p97. et aux autres chefs socialistes hostiles ou très modérés à l’égard de l’émancipation des femmes.. Deroin répondait déjà à ces critiques dans le premier numéro de L’Opinion des femmes (, p.7) : « Vous essayerez inutilement d’établir l’égalité entre les citoyens ; la société est fondée sur la famille : si la famille reste fondée sur l’inégalité, la société reprendra toujours son vieux pli, et rentrera, comme vous le dites, dans l’ordre naturel des choses. » Cet avis de Proudhon n’était pas isolé dans l’opinion publique républicaine des années 48 et prenait place dans un contexte de critiques acerbes contre les féministes. En effet, 10 jours seulement après la présentation de la candidature de Deroin à l’assemblée, Honoré Daumier (1808-1834), connu pour sa lithographie de la rue Transnonain, publie la première feuille des Femmes socialistes (1849) dans Le Charivari. Il y tourne en ridicule les ambitions des femmes (et craint une insurrection des femmes à l’image de celle du tiers état pendant la Révolution française)RÜTTEN, Raimund. (2018). L’Héritage : de la révolution de février 1848. Musée de l’Histoire vivante, Montreuil 2024..
L'union des associations et fin du journal Dans le dernier numéro du journal en aout 1849, Deroin expose un projet d’organisation de l’union des associations fraternelles qui avaient fleuries lors de la révolution. Elle synthétise dans ce programme les opinions « socialistes utopiques » de son époque : saint-simonisme, fouriérisme, mutuellisme Elle propose de de fonder son organisation par la réglementation de la production, de la consommation et la répartition des biens à travers résumées en deux points principaux : a) La répartition équitable des produits du travail de tous en proportion des besoins de chacun et des nécessités de sa profession
b) L’équilibre entre la production et la consommation de manière que la production soit réglée suivant les besoins de la consommationA. Ranvier, Une féministe de 1848 : Jeanne Deroin, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1908) p342. Son propos déplait aux autorités qui lui imposent une augmentation de cautionnement de 5 000 francs ce qui la contraint à arrêter son journalE. Sullerot, Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 1966 p115., témoignage des droits limités de la presse pendant la Seconde République. Son projet d’association voit néanmoins le jour en avec Pauline Rolland et parvient à réunir une centaine d’association ce qui lui vaudra son exil en 1851. Ces idées se poursuivront dans son journal suivant, L'Almanach des femmesDie Frauen-Zeitung et l'Almanach des Femmes, dernières tribunes des « femmes de 1848 ». (2005). Revue d’histoire moderne & contemporaine, no52-1 (1), p.129-146.. "En ces moments de répression politique intense, L’Opinion des femmes est soumise à un cautionnement trop élevé et Pauline Roland, Jeanne Deroin et leurs soutiens sont arrêtées. »
Les fondements théoriques de lOpinion des femmes
Un journal féministe et républicain L’opinion des femmes comme nombre de journaux dirigés par des femmes de l’époque, tente de faire la jonction entre féminisme et socialisme républicain arguant que l’émancipation des femmes permet l’émancipation de tous et toutes. Elles lient intrinsèquement les femmes comme des travailleuses. C'est ainsi qu'elle intègre les différentes oppressions dans son propos : « Depuis l’origine du monde, il y a des esclaves et des maîtres, des opprimés et des tyrans, des privilèges de sexe, de race, de naissance, de caste et de fortune, et il y en aura toujours tant que vous refuserez de pratiquer la fraternité envers celles que Dieu vous a données pour sœurs et pour compagnes. » (Opinion des femmes janvier 49).
Elle est pacifiste ayant constaté « l’inutilité et le danger pour la classe ouvrière, » de la violence qu’elle lui oppose les associations de travailleurs « tout en gardant la volonté d’organiser pacifiquement la révolution sociale »PRIMI, Alice. (2006). Être fille de son siècle : L’engagement politique des femmes dans l’espace public en France et en Allemagne de 1848 à 1870 p157.. En elle affirme dans une lettre à l’assemblée que « les révolutions ne peuvent produire le bien-être vers lequel aspirent les classes souffrantes, elles servent presque toujours de marchepied à quelques ambitieux pour arriver au pouvoir, et lorsqu’ils y sont parvenus, ils continuent les habitudes du passé. »
L’opinion des femmes donne une prééminence « à l’être social de la femme sur son être naturel [qui] se traduit par le droit au travail »E. Sullerot Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966) p116., mais incarne aussi différentes tendances à cet égard. Par exemple, Jeanne Deroin considère que ce qui donne le droit au travail aux femmes et leur position en tant que mères. Jean Macé pense que ce sont toutes les femmes mêmes celles qui ne sont pas ou plus mères qui méritent le droit au travailE. Sullerot Journaux féminins et luttes ouvrières 1848-1849, Revue d'Histoire du XIXe siècle - 1848 (1966) p117..
Les représentations chrétiennes comme moteur de lutte