Le Roman de Notre-Dame de Lagrasse, que la tradition désigne également sous les noms de Philomena, de Pseudo-Philomena, ou de Gesta Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam, constitue un témoignage majeur de la littérature médiévale en prose du . Cette œuvre hybride, au confluent de la chronique monastique et de la chanson de geste du cycle carolingien, relate la fondation légendaire de l'abbaye de Lagrasse dans le cadre de la conquête de l'Aude et du Roussillon par l'empereur Charlemagne.
Sa rédaction, entreprise sous l'abbatiat de Bernard Imbert (1237-1256), s'inscrit dans une véritable stratégie de défense des intérêts temporels du monastère de Lagrasse, alors fragilisé par une profonde crise matérielle et spirituelle.
L'ouvrage se décline en deux versions aux fonctions distinctes. La version latine, attribuée à un secrétaire imaginaire de l'empereur nommé Philomena, servait de texte de référence auprès des autorités ecclésiastiques et judiciaires pour défendre le patrimoine et les privilèges du monastère. Peu après, une traduction en langue d'oc fut réalisée, s'imposant aujourd'hui comme l'un des plus anciens et importants monuments de la prose occitane médiévale. Ce texte vernaculaire visait l'édification et le divertissement d'un public plus large, incluant les moines et les laïcs.
Au-delà de sa dimension fictive, le Roman offre un éclairage précieux sur les mentalités méridionales, la vie quotidienne et la perception du paysage au Moyen Âge. Il se distingue notamment par une description précise de la topographie, des routes et des édifices religieux des Corbières et du Roussillon, ainsi que par une relative tolérance envers les communautés juives locales.
Bien que ce roman ait joui d'une certaine notoriété en France et en Catalogne jusqu'à la fin du Moyen Âge, il est de nos jours peu connu en dehors du milieu des historiens et des spécialistes de la littérature.
Présentation générale Le titre et les attributions Comme la plupart des manuscrits médiévaux, le texte ne comporte pas de titre. Il a donc été désigné soit par son incipit, c'est-à-dire ses premières lignes, soit une forme abrégée de celles-ci, soit par le nom de l'auteur auquel il était attribué.
Le texte est traditionnellement appelé Philomena (ou Filomena) car le récit met en scène un personnage nommé Philomena, présenté comme l'historiographe ou le secrétaire « juré » de Charlemagne (juratus scriptor), chargé par l'empereur de consigner les événements vécus. Cependant, la critique moderne utilise souvent le terme de Pseudo-Philomena, car rien n'atteste l'existence historique de cet auteur ni l'authenticité carolingienne du récit.
Le texte est aussi connu sous le titre latin Gesta Karoli Magni ad Carcassonam et Narbonam (« La geste de Charlemagne à Carcassonne et Narbonne »), forme abrégée de Incipit Gesta Karoli Magni quantum ad destructionem Carcassone et Narbone et ad constructionem monasterii Crassensis.
Les manuscrits occitans n'ont pas reçu de titre particulier. Ils portent comme incipit : Ayssi se conte en cal maniera Karles can ac pres Carcassona co.s partic de la ciutat ni vays cals partz anec e com hedifiquec le monestier de La Grassa, item com conqueric la ciutat de Narbona e d’autres nobles locx (« On raconte ici de quelle façon Charles, après la prise de Carcassonne, s’éloigna de cette cité, vers quelles régions il se dirigea et comment il édifia le monastère de La Grasse. De même on conte comment il conquit la cité de Narbonne et d’autres nobles places »).
En 1970, Robert Lafont et Christian Anatole, rompant avec la tradition, ont renommé la version occitane « Roman de Notre-Dame de La Grasse », soulignant à la fois le caractère fictionnel de l'œuvre, sa rédaction en langue romane, ici l'occitan, et son origine : l'abbaye de Lagrasse..
Le véritable auteur probable Si le prologue attribue le texte à Philomena, il mentionne également un remanieur nommé Guillermus Paduanus (Guillaume de Padoue), qui prétend avoir traduit ou compilé une « histoire très ancienne » (historia vetustissima) écrite par Philomena. Les historiens estiment que ce Guillaume, probablement moine à Lagrasse, est le véritable rédacteur ou compilateur du texte au , utilisant le nom de Philomena pour donner une autorité antique à son œuvre. centré|vignette|600x600px|Absidioles du transept sud de l'église abbatiale romane, préservées lors de la construction de l'église gothique au . Le Roman, œuvre de propagande en faveur de l'abbaye, a favorisé la construction de la nouvelle église.
La datation et le commanditaire gauche|vignette|Sceau de Bernard Imbert, abbé de Lagrasse, 1254 Bien que le récit prétende dater de l'époque de Charlemagne, la critique moderne situe la rédaction du texte au milieu du , voire au début du pour les versions en langue d'oc conservées. Des indices internes, comme la mention d'un abbé Bernard commanditaire, pointent vers la période de l'abbé Bernard Imbert (1237-1256).
La rédaction du Roman s'inscrit dans une stratégie de défense des intérêts temporels de l'abbaye, alors que le monastère traverse une crise matérielle et politique majeure au . L'œuvre vise à légitimer les possessions foncières et les privilèges de l'institution — alors contestés par les officiers royaux — en leur forgeant une origine carolingienne prestigieuse.
Une version manuscrite, conservée à l'abbaye jusqu'au , atteste cette intention : le texte y est suivi d'un « dénombrement des biens donnés par Charlemagne, empereur et roi, ainsi que par quelques nobles, en rémission de leurs péchés ». La revendication de ces domaines s'appuie également sur la production de documents apocryphes, tels que le diplôme de Charlemagne de 806. Attribués aux moines Jean de Rodis et Pons de Bouilhonnac , ces faux font usage de formules toponymiques identiques à celles du Roman, soulignant la cohérence de l'entreprise de falsification ..
Le manuscrit représentait pour les moines un véritable titre de propriété, auquel on se référait pour défendre les droits du monastère. Ce fut le cas en 1521, lorsqu'il fut extrait, en présence de plusieurs témoins, de l'armoire forte placée derrière le maître-autel, afin d'être consulté sur place par un notaire .
Les manuscrits et leur diffusion La tradition manuscrite du texte témoigne d'une certaine popularité : on dénombre dix manuscrits médiévaux et sept copies modernes. À titre de comparaison, cette diffusion surpasse celle de chefs-d’œuvre tels que la Chanson de Guillaume ou le Roman de Flamenca, parvenus jusqu'à nous via un unique témoin, ou encore la Chanson de Roland, connue par seulement six manuscrits complets.
Parmi les sept manuscrits médiévaux latins, le plus ancien (manuscrit L) fut copié à Carcassonne au par un certain Guilhem Breton. Ayant appartenu à l'archevêque de Narbonne Maurin (1262-1272) puis à un notaire florentin, il est aujourd'hui conservé à la bibliothèque LaurentienneBiblioteca Medicea Laurenziana, Pluteus 66, Codex 27, fol. 2-52 r°. . Le manuscrit C, datant du et issu de l'abbaye de Lagrasse, est quant à lui conservé à CarcassonneMédiathèque de Carcassonne agglo, ms. 66. tandis que les autres exemplaires sont déposés à la Bibliothèque nationale de France. Parmi eux figure le manuscrit Q qui était conservé au dans l'armoire forte de l'abbaye. réalisé au à la demande de l'abbé, c'est un ouvrage précieux et prestigieux, orné de riches lettrines réhaussées à la feuille d'orParis, Bibl. Nat., ms lat. 12090, fol. 34 v°-76 v°. gauche|vignette|550x550px|Incipit de la version catalane : « Qant Carles Maynes pres la ciutat de Carcassona... ».(Bibl. Catalunya, ms. 587 fol. 41v) Le corpus occitan se compose de deux pièces maîtresses : le manuscrit P (Paris), daté de 1325 par un colophonParis, Bibl. Nat., fond français 2232. et le manuscrit B (Londres), du London, British Library, Additionnal n° 21 218. À cet ensemble s'ajoute un témoin catalan, dérivé de la version occitane, intégré au par le Barcelonais Joan Francesc dans une vaste compilation de chroniquesBarcelona, Biblioteca de Catalunya, ms. 487, fol. 41v-77v.. Enfin, des copies modernes et traductions françaises attestent de la pérennité du succès de l'œuvre jusqu'à l'époque moderne.
Longtemps reçu comme une authentique chronique carolingienne, le texte a servi de source documentaire à de nombreux historiens du Languedoc, de la Catalogne et de la Reconquista. À Gérone, le roman sert de modèle au Tractatus de captione Gerundae (traité de la prise de Gérone), un récit épique qui reprend les épisodes de la conquête du Roussillon et les prolonge vers la Catalogne. Ce traité joua un rôle institutionnel majeur puisqu'il servit, en 1345, à établir l'office religieux de saint Charlemagne dans la cathédrale de la ville. Toujours en Catalogne, Pere Tomic en puise de larges extraits pour ses Histories e conquestes dels Reys de Arago e Comtes de Barcelona, achevées en 1438. Il y forge notamment la figure d'Otger Cataló, père mythique de la patrie catalane, dont la légende s'inspire directement du Roman de Notre-Dame de Lagrasse. Dans le Comté de Foix, le notaire Arnaud Esquerrier insère un résumé de l’œuvre dans sa propre chronique, achevée en 1461. Son objectif est généalogique : il s'agit de lier Aymeri de Narbonne au comte Roger de Carcassonne pour asseoir l'ascendance de Gaston de Foix-Béarn.
Toutefois, le marque un tournant critique. Si certains historiens comme Guillaume Besse défendent encore sa véracité, d'autres, à l'instar du Toulousain Guillaume Catel, font preuve de scepticisme en reléguant l'ouvrage au rang de « pur roman de fable ».
La langue d'origine La critique s'accorde sur une chronologie précise : la rédaction initiale en latin aurait précédé de peu une traduction en occitan, achevée au plus tard au début du . Cette répartition linguistique répondait à des objectifs distincts et complémentaires. D'un côté, la version latine faisait office de pièce officielle et « authentique ». Destinée à un public de clercs, d'officiers royaux et de juristes, elle servait de fondement légal pour valider les revendications territoriales de l'abbaye. De l'autre, la version occitane visait un usage interne et pastoral. Plus accessible, elle était dévolue à l'édification et au divertissement des frères convers, des moines issus de milieux populaires, ainsi que des laïcs séjournant au monastère, leur permettant de s'approprier l'histoire prestigieuse de l'établissement dans leur langue vernaculaire.
Étude du texte
Résumé du récit Le roman entremêle chronique monastique, chanson de geste et hagiographie. Il s'articule autour de deux axes majeurs : la fondation du monastère et la conquête de Narbonne. Il constitue une suite aux traditions épiques sur la prise de Carcassonne, représentées par la légende de Dame Carcas et la version primitive de la chanson Fierabras., et un prologue à la Chronique du Pseudo-Turpin . vignette|Frère Thomas. Marginalium dessiné à la plume au milieu du sur le ms. médiéval.(BnF ms. Fr. 2232 fol. 37r)
La découverte de la vallée et la fondation Après la prise de Carcassonne, Charlemagne cherche à poursuivre la lutte contre les Sarrasins vers Narbonne. Au cours d'une chasse, l'archevêque Turpin découvre une vallée sauvage appelée Valh Magra (« Vallée Maigre »), habitée par sept ermites vivant dans une pauvreté ascétique. Ces ermites, menés par un certain Thomas originaire de Rouen, impressionnent Charlemagne par leur sainteté. Un miracle de multiplication d'un pain de millet et la soumission miraculeuse de cerfs sauvages aux ermites convainquent l'empereur de fonder un monastère en ce lieu. La vallée est alors rebaptisée Valh Grassa (« Vallée Grasse »), donnant son nom à l'abbaye de Lagrasse. vignette|Charlemagne. Marginalium dessiné à la plume au milieu du sur le ms. médiéval.(BnF ms. Fr. 2232 fol. 1r)
Les guerres contre les Sarrasins