vignette|Henry Cabot Lodge.

Les réserves de Lodge, rédigées par le sénateur des États-Unis Henry Cabot Lodge, chef de la majorité républicaine et président de la Commission des affaires étrangères, sont quatorze. réserves au traité de Versailles et à d'autres accords proposés au sortir de la Première Guerre mondiale. Le traité prévoyait la création d'une Société des Nations dans laquelle la promesse de sécurité mutuelle permettrait d'éviter une nouvelle guerre mondiale majeure. Le pacte de la Société, principalement rédigée par le président des États-Unis Woodrow Wilson, laissait la Société fixer les conditions de la guerre et de la paix. Si la Société des Nations demandait une action militaire, tous ses membres seraient tenus d'y participer.

Lodge souhaitait que les États-Unis adhèrent à la Société des Nations, mais sous certaines conditions. Les démocrates du Sénat, suivant les directives de Wilson, rejetèrent sa proposition. Les républicains s'opposèrent à une adhésion sans réserves, condition imposée par Wilson, qui aurait permis à la Société des Nations de contraindre les États-Unis à entrer en guerre sans l'approbation du Congrès. Finalement, le Sénat rejeta le traité de Versailles en 1919 et les États-Unis n'adhérèrent jamais à la nouvelle Société des Nations David Mervin, « Henry Cabot Lodge and the League of Nations », Journal of American Studies, 4#2, 1971, .. Les réserves de Lodge furent finalement intégrées à la Charte des Nations unies en 1945, prévoyant un droit de veto pour les États-Unis.

Contenu des réserves Les réserves de Lodge visaient à redonner beaucoup de pouvoir aux États-Unis dans leurs interactions avec les autres nations. Les réserves se présentent comme suit.

Première réserve L'article du traité de Versailles autorisait tout État membre à se retirer volontairement de la Société des Nations « à condition que toutes ses obligations internationales et toutes ses obligations en vertu du présent Pacte aient été remplies ». La première réserve de Lodge précisait que la Société des Nations ne pouvait pas utiliser cette clause pour empêcher un État membre de se retirer — du moins, pas lorsque cet État membre était les États-Unis.

Une résolution conjointe du Congrès requiert le consentement des deux chambres du Congrès, mais ne requiert pas l'approbation du président des États-Unis.

Deuxième réserve Rien ne doit obliger les États-Unis à garantir l'intégrité des frontières ou l'indépendance politique d'une nation, à s'immiscer dans les conflits intérieurs étrangers ou à engager l'armée, sans une déclaration de guerre du Congrès.

Pour de nombreux sénateurs républicains, l'article X était la disposition la plus contestée. Leur objection reposait sur le fait qu'en ratifiant un tel document, les États-Unis seraient liés par un contrat international à défendre un membre de la Société des Nations en cas d'attaque. Henry Cabot Lodge, sénateur du Massachusetts, et Frank B. Brandegee, sénateur du Connecticut, ont mené la lutte au Sénat américain contre la ratification, estimant qu'il était préférable de ne pas s'impliquer dans les conflits internationaux.

Troisième réserve L’article 22 du traité de Versailles traitait de la création et de l’administration des mandats de la Société des Nations. La troisième réserve de Lodge proposait que le Congrès puisse refuser d’administrer, de développer ou de défendre tout mandat territorial que la Société des Nations pourrait tenter de lui confier.

Quatrième réserve

Cinquième réserve La doctrine Monroe des États-Unis, ni son interprétation par ses derniers, ne doit pas être remise en question.

Sixième réserve Les articles 156 à 158 du traité de Versaillesont transféré les concessions allemandes sur la péninsule du Shandong au Japon. Aux termes de l'article 10 du traité, les signataires auraient été responsables du maintien de la nouvelle frontière du Japon, prenant ainsi de facto parti pour ce dernier en cas de conflit ultérieur entre le Japon et la Chine.

Septième réserve Le Congrès est seul habilité à approuver les délégués des États-Unis auprès de la Société des Nations. Si aucun délégué n'est désigné, toute autre personne (y compris le Président des États-Unis) est expressément interdite d'intervenir auprès de la Société des Nations.

Un analyste contemporain a observé: « Comme il s’agit d’une question laissée à chaque gouvernement pour déterminer par lui-même, il ne semble pas y avoir de raison valable d’incorporer une telle réserve dans la loi de ratification ». Huitième réserve Les échanges commerciaux entre l'Allemagne et les États-Unis ne peuvent être entravés qu'avec l'approbation du Congrès.

Neuvième réserve Les États-Unis ne sont pas tenus de verser d'argent à la Société des Nations.

Dixième réserve Si les États-Unis limitent leur puissance militaire en raison d'un ordre de la Société des Nations, ils peuvent, à tout moment et sans préavis, la reconstituer en cas de menace.

Onzième réserve Les États-Unis se réservent le droit d'autoriser les ressortissants d'États ayant violé le traité de Versailles et résidant aux États-Unis à poursuivre leur vie sur le territoire américain.

Douzième réserve

Treizième réserve Si la Société des Nations devait créer de futures organisations, les États-Unis ne seraient pas tenus d'y adhérer, quelles que soient les volontés de la Société des Nations quant à leur participation. Il appartient au Congrès de décider si les États-Unis souhaitent ou non y participer et, le cas échéant, d'en définir les modalités.

Quatorzième réserve Les États-Unis ne seront pas liés par un vote à la Société des Nations auquel une nation aura participé deux fois, par l'intermédiaire de ses possessions coloniales. Ils ne seront pas non plus liés par un vote relatif à un différend entre les États-Unis et un autre État membre, si ce dernier a voté. Cette réserve visait spécifiquement à encadrer le droit de vote des dominions de l'Empire britannique à l'Assemblée de la Société des Nations. 

Henry Cabot Lodge et le républicanisme Le traité de Versailles posait des problèmes idéologiques à de nombreux républicains, dont Henry Cabot Lodge. Ses stipulations les plus controversées était le Pacte qui prévoyait la création d'une Société des 46 nations chargée d'arbitrer sur la base du droit international et de maintenir la paix pour une durée indéterminée. L'article 10 exigeait expressément que le Congrès des États-Unis renonce à son autorité quant à l'engagement des États-Unis dans la guerre. Lodge consigna même sa position personnelle le :

En réalité, Lodge était favorable à de nombreuses clauses du Traité et à des propositions similaires émanant de partisans de la Société des Nations. On pourrait dire que ses convictions rejoignaient les grandes lignes du programme de paix du Premier ministre français Georges Clemenceau, puisqu'il exprimait son admiration pour ce programme dans son mémorandum. Les fondements de l'acceptation par Lodge du programme de paix et ses réserves quant au traité de Versailles soulignent l'opportunité pour Wilson de trouver un compromis avec un sénateur partageant des idéaux similaires, voire identiques. (Mémorandum, [], Henry Cabot Lodge Papers (Massachusetts Historical Society) ; Congressional Record, 65e Congrès, 3e session, p. 724-728 ()). L'un de ces idéaux était le contrôle des États militaires, notamment en réaction à l'Allemagne.

Lors des négociations avec le diplomate Henry White concernant le règlement de paix imminent, Lodge insista sur le fait que « l’objectif premier et primordial de la paix devait être de placer l’Allemagne dans une position telle qu’il lui soit matériellement impossible de déclencher une nouvelle guerre de conquête mondiale contre d’autres nations ». Comme c’était alors courant parmi les dirigeants politiques, Lodge estimait que l’Allemagne devait payer l’indemnité maximale qu’elle pouvait se permettre. De plus, il considérait que les questions d’après-guerre ne devaient pas être compliquées par un pacte indéfini. Cette position contrastait avec certaines de ses déclarations antérieures, notamment son discours de remise des diplômes à l'Union College de Schenectady, dans l’État de New York, le , dans lequel il affirmait que « dans les différends entre nations qui dépassent le cadre limité des questions arbitrables, la paix ne peut être maintenue qu’en s’appuyant sur la force des nations unies, déterminées à la défendre et à prévenir la guerre ».

De telles déclarations laissent entrevoir une possible incohérence dans les idées de Lodge, mais beaucoup l'interprètent, notamment au vu de sa correspondance, comme un nationaliste qui désapprouvait simplement certains aspects du Pacte. Dans une lettre adressée à Lodge, les sénateurs Knox et Root expliquaient la distinction entre la Société des Nations et une alliance. Les trois sénateurs partageaient une aversion pour les engagements de l'article 10, car ils reconnaissaient généralement qu'il pousserait les États-Unis à appliquer l'ensemble du droit international. Lodge et le futur président des États-Unis Calvin Coolidge ont également échangé plus de 400 lettres entre 1888 et 1924, dont la plupart portaient sur le conflit de 1919-1920 concernant la Société des Nations. Ces lettres témoignent de vingt années d'expansionnisme et de nationalisme de Lodge, en particulier dans ses opinions sur la politique étrangère américaine en Amérique latine sous les administrations de Taft et Wilson, ce qui remet en question l'idée que Lodge était un isolationniste convaincu.

Rejet du traité par débat sénatorial Le , le sénateur Lodge soumit le traité à l'examen du Sénat en formation plénière. Le , il présenta ses réserves, tandis que le , alors que le Sénat examinait encore le traité, pour la première fois de son histoire, ce dernier vota la clôture des débatsmettant ainsi fin aux discussions. Quatre jours plus tard, le Sénat se prononçait sur la résolution de Lodge visant à consentir à la ratification sous réserve des objections formulées par Lodge. La résolution réunit 39 voix pour et 55 contre. Une majorité des deux tiers étant requise en vertu de la section 2 de l'article II de la Constitution des États-Unis, la résolution fut rejetée. Les sénateurs favorables à la ratification du traité sans réserves s'étaient alliés aux « irréconciliables », c'est-à-dire ceux qui s'opposaient au traité en toutes circonstances, pour faire échouer la proposition de Lodge. Le Sénat examina alors une résolution visant à autoriser la ratification du traité sans réserves. Le vote fut de 38 voix pour et 53 contre. Une majorité des deux tiers étant requise, la résolution fut rejetée. Le coup de grâce a eu lieu le , lorsque la ratification du traité avec réserves a de nouveau été rejeté, par 49 voix contre 35.

De nombreux historiens attribuent l'échec du traité à la santé déclinante de président Woodrow Wilson au moment de la défaite et à son refus catégorique de tout compromis. Le , Wilson fut victime d'un accident vasculaire cérébral massif qui affecta le côté gauche de son corps. Il se remit progressivement, mais conserva d'importante séquelles. Thomas A. Bailey écrivit que « l'état physique et mental de Wilson a joué un rôle déterminant dans l'échec final du traité ». Plusieurs penseurs éminents estimaient que si Wilson avait conservé ses facultés d'avant son accident, il aurait pu concilier les divergences entre les deux types de réserves formulées sur le traité.