est un écrivain allemand, né le à Heidelberg et mort le à Riedlingen.
En tant que contemporain et témoin de l'histoire européenne du , Jünger a participé aux deux guerres mondiales, d'abord dans les troupes de choc au cours de la Première Guerre mondiale, puis comme officier de l'administration militaire d'occupation à Paris à partir de 1941. Devenu célèbre après la publication de ses souvenirs de la Première Guerre mondiale dans Orages d'acier en 1920, il a été une figure intellectuelle majeure de la révolution conservatrice à l'époque de Weimar, mais s'est tenu éloigné de la vie politique à partir de l'accession des nazis au pouvoir. Jusqu'à la fin de sa vie à plus de , il a publié des récits et de nombreux essais ainsi qu'un journal des années 1939 à 1948 puis de 1965 à 1996. Parmi ses récits, Sur les falaises de marbre (1939) est l'un des plus connusSur les falaises de marbre est retenu parmi les vingt-cinq premiers livres de littérature de langue allemande dans Pierre Boncenne (dir), La Bibliothèque idéale, Albin Michel, collection La Pochotèque, 1992, .. Francophile et francophone, Ernst Jünger a vu son œuvre intégralement traduite en français et « [...] fait partie, avec Günter Grass et Heinrich Böll, des auteurs allemands les plus traduits en France ». Figure publique très controversée à partir de l'après-guerre dans son pays, il a reçu le prix Goethe en 1982 pour l'ensemble de son œuvre.
Julien Hervier écrit, dans l'édition des Journaux de guerre de Jünger qu'il a dirigée pour la Bibliothèque de la Pléiade :
Biographie Jeunesse et Première Guerre mondiale sous les « Orages d'acier » thumb|Ernst Jünger arborant ses décorations après la Première Guerre mondiale. Photo illustrant la troisième édition allemande d'Orages d'acier. Ernst Jünger est l'aîné d'une famille de cinq enfants parmi lesquels son frère, Friedrich Georg, devient un de ses compagnons privilégiés. Leur père devient chimiste et pharmacien après avoir été l'assistant de Viktor Meyer à l’université. Ernst se révèle assez vite rétif à la discipline scolaire. À l'âge de , il rejoint le groupe de jeunesse Wandervogel (« les oiseaux migrateurs »)Wandervogel de Hans Blüher, un des fondateurs du mouvement, avec une lettre d'Ernst Jünger en 1994., puis fugue à l'âge de pour s'engager dans la Légion étrangère en France. Il revient sur cette aventure vingt ans après dans le roman autobiographique Jeux africains publié en 1936Jünger rapporte : « Les événements sont assez exacts, mais transcrits dans un style plus élaboré. » .
Il a et prépare son abitur lorsque l’empereur Guillaume II ordonne la mobilisation en . Il participe, comme de nombreux autres compatriotes, avec un enthousiasme teinté d'ardeur et d'effroi à la Première Guerre mondiale dans le Ses quatre années de guerre font l'objet en France d'un .. Promu sous-officier, puis officier (lieutenant), il est blessé quatorze fois et reçoit, le , la plus haute décoration allemande accordée à un jeune officier de et demi, la croix « Pour le Mérite »Télégramme du général Theodor Busse suivant : « Sa Majesté l'empereur vous a conféré la croix Pour le Mérite. Au nom de la division toute entière, je vous adresse mes félicitations. » Jüger fut un des quatorze lieutenants, de toute l'armée allemande, à qui ait été remise cette très haute distinction..
Il raconte après guerre son expérience de la guerre des tranchées, comme simple soldat d'abord, puis comme officier des Sturmtruppen, ancêtres des commandos, dans le livre Orages d'acier publié à compte d'auteur en 1920 sur les conseils de son père. Il y décrit notamment les horreurs vécues, mais aussi la fascination que l'expérience du feu a exercée sur lui. « La bataille des Éparges fut mon baptême du feu. Il était tout autre que je ne l'avais imaginé. J'avais pris part à une grande opération guerrière sans voir un seul de mes adversaires…»Orages d'acier, Les Éparges, Journaux de guerre 1914-1918, éd. Pléiade Ce livre connut un grand succès auprès du public et reste aujourd'hui encore son livre le plus lu. André Gide écrit : « Le livre d'Ernst Jünger sur la guerre de 14, Orages d'acier, est incontestablement le plus beau livre de guerre que j'ai lu, d'une bonne foi, d'une honnêteté, d'une véracité parfaitesAndré Gide, Journal, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. II : 1926-1950, . À rapprocher des lettres et poèmes de guerre de Walter Flex (Der Wanderer zwischen beiden Welten - Le vagabond entre deux mondes, allusion au Wandervogel), bréviaire de toute une génération après la défaite allemande voir Walter Flex : une éthique du sacrifice. Les critiques mentionnent souvent en contraste À l'Ouest, rien de nouveau (Im Westen nichts Neues) du pacifiste Erich Maria Remarque « très éloigné des valeurs des nationalistes, et aussi, finalement, de l'éthique hégélienne de la vieille Prusse » voir Réflexion ». Il y décrit notamment la défaite de l'armée allemande, à l'encontre du mythe du coup de poignard dans le dos.
En 1922, il écrit Le Combat comme expérience intérieure (), à la fois roman et essai, où figurent, outre ses souvenirs de la Grande Guerre et l'effet sur l'âme des soldats de conditions de vie extrêmes dans les tranchées, ses premières réflexions philosophiques et politiques sur la bravoure et le pacifisme.
Jünger nourrit de son expérience de la guerre et du combat son analyse historique et politique de la situation allemande après la défaite. Il s'inscrit dans la Enjeux de la polémologie heideggerienne : entre Kriegsideologie et refondation politique. qui anime de nombreux intellectuels au temps de la république de WeimarServanne Jollivet, « De la guerre au polemos : le destin tragique de l’être », Astérion, Numéro 3, septembre 2005. Lire en ligneMassimiliano Guareschi et Maurizio Guerri analysent ainsi les réflexions de Jünger : « le fait qu'[il] parle d’"armée du travail absolu" n’est pas un hasard. C’est seulement en se transformant en masse qui agit selon les lois du travail, c’est-à-dire en "chair disciplinée et uniformisée", que la masse bourgeoise assume la disponibilité de ne plus s’ordonner selon un système stable, mais de fonctionner selon un processus de déploiement de la force, de travailler en conformité avec les lois de la mobilité et du risque, de telle sorte que la guerre n’a plus d’espace limité dans l’ordre de l’État, mais occupe de façon illimitée le corps du simple individu et de la collectivité : la structure du travail est la structure de la guerre ». Massimiliano Guareschi et Maurizio Guerri, « La métamorphose du guerrier », Cultures & Conflits, 67, automne 2007. Lire en ligne.
Entre-deux-guerres : nationalisme et révolution Après la défaite et sa démobilisation, il travaille un temps pour le ministère de la Reichswehr à Hanovre. Il collabore à la rédaction de manuels destinés aux troupes d'infanterie. Le , il quitte l'armée et entame des études de sciences naturelles et d'entomologie à Leipzig. Il suit également des cours de philosophie auprès de Hans Driesch et Felix Krüger, et lit abondamment, notamment Nietzsche et Spengler. Il effectue plusieurs voyages d'étude de la zoologie à Naples dont un de février à . Il quitte l'Université le . Il s'installe à son compte comme écrivain et journaliste politique. Il écrit alors dans diverses publications nationalistes « une bonne centaine d'articles en un lustreLouis Dupeux, « Ernst Jünger, du nationalisme absolu à la gnose totalitaire de l’Arbeiter (1925-1932) » in . », celles des ligues d'anciens combattants notamment, et fréquente les cercles nationaux révolutionnaires, constitutifs d'un mouvement de pensée appelé la Révolution conservatrice sous la république de WeimarVoir « Le néo-nationalisme et l'évolution des idées politiques d'Ernst Jünger » in Louis Dupeux, Stratégie communiste et dynamique conservatrice. Essai sur les différents sens de l'expression « National-bolchevisme » en Allemagne, sous la république de Weimar (1919-1933), (Lille, Service de reproduction des thèses de l'Université) Paris, Librairie Honoré Champion, 1976, ..
Armin Mohler, spécialiste de la Révolution conservatrice, le classe parmi les nationaux-révolutionnaires, parmi lesquels il incarne, en compagnie notamment de Franz Schauwecker et Werner Beumelburg, le « nationalisme soldatique », né de l'expérience des tranchées. Il fréquente aussi bien Otto Strasser qu'Erich Mühsam et devient proche d'Ernst Niekisch, principal idéologue allemand du National-bolchévisme. Il devient une figure dans le milieu intellectuel nationaliste. Il publie en 1930 l'essai historico-politique intitulé La Mobilisation totale, et, en 1932, Le Travailleur, « couronnement des réflexions politiques de l'auteur » selon Louis DupeuxLouis Dupeux, op. cit., .. Dans ces deux publications, le néo-nationalisme de Jünger s'exprime largement, dans une célébration de l'État, de la technique, comme force mobilisatrice, et du vitalisme. Walter Benjamin, très critique à l'égard de ses prises de position, voit en Jünger « le fidèle exécutant fasciste de la guerre des classesMichel Izard, « Un moment de la conscience européenne », Terrain, Numéro 17 - En Europe, les nations, octobre 1991. ». Pour Éric Michaud de l'EHESS, « c'est certainement lorsqu'il s'emploie à dessiner les traits de [la] figure rédemptrice [du Travailleur] que Jünger est au plus près du national-socialisme » en lui fournissant « les aliments de sa croissance et de son développementÉric Michaud, « Figures nazies de Prométhée, de l'« homme Faustien » de Spengler, au « Travailleur » de Jünger », Communications, 78, 2005. « L'idéal prométhéen », . ».
Avènement du Troisième Reich et Seconde Guerre mondiale Contacté par le parti nazi du fait de son passé d'ancien combattant et de ses écrits patriotiques, il refuse toute participation et démissionne même de son club d'anciens du régiment en apprenant l'exclusion des membres juifs. Dès , la Gestapo perquisitionne sa maison et il est surveillé en permanence par le régime. Il refuse le de la même année de siéger à l'Académie allemande de littérature où il a été élu le . Il quitte Berlin pour Goslar. En 1936, il se retire à la campagne, à Überlingen tout d'abord, puis à Kirchhorst. Il entreprend dans les années qui suivent des voyages plus ou moins lointains (Norvège, Brésil, France, Rhodes). thumb|L'hôtel Raphael à Paris où Jünger loge à compter de . En 1939, paraît ce que beaucoup de critiques considèrent comme son chef-d'œuvre, Sur les falaises de marbre, un roman allégorique souvent vu comme une dénonciation de la barbarie nazie. Cette allégorie dépasse la simple contestation du totalitarisme qui triomphait alors en Allemagne. Il s'agit d'une illustration subtile des forces à l'œuvre dans l'établissement d'un régime dictatorial. Le monde intemporel qui y est décrit dépasse le cadre factuel de son époque et fait ressentir l'enfermement intérieur sous le poids du monde extérieur. Cette publication irrite dans le camp nazi et le Reichsleiter Philipp Bouhler intervient auprès de Hitler, mais Jünger échappe à toute sanction du fait de la sympathie qu'éprouve le Führer pour le héros de la Première Guerre mondiale (titulaire de la prestigieuse croix Pour le Mérite) et ses récits de guerre.
Jünger est mobilisé le dans la Wehrmacht avec le grade de capitaine. Il participe à la campagne de France puis, après la victoire des Allemands, Hans Speidel lui fait intégrer l'état-major parisien. Il fait partie de l'entourage du commandant en chef des troupes d’occupation en France, Otto von Stülpnagel, remplacé en 1942 par son cousin Carl-Heinrich von Stülpnagel qui participera au complot du contre Hitler en arrêtant les SS de la région parisienne et sera pendu par les nazis le après avoir raté son suicide.