Le massacre de Valréas est la répression, le 12 juin 1944, de cette ville française du Vaucluse, peu de temps après le débarquement allié en Normandie du 6 juin 1944 et quelques jours après le massacre d’Oradour-sur-Glane. À la suite de l’occupation temporaire de la ville par la Résistance le 8 juin, une opération de représailles est menée par les forces allemandes, confiée au « Kampfgruppe Unger », composé d’unités de la Panzerdivision, de la division Brandebourg et de troupes de sécurité appuyées par des véhicules blindés.
Le 12 juin, après avoir repris Valréas, les Allemands fusillent cinquante hommes, résistants prisonniers et civils pris en otage. Le bilan total des répressions s’élève à 53 morts à Valréas, et en tout 73 victimes en incluant les localités voisines. Ces événements, inscrits dans la répression des maquis du sud-est, font partie des plus importantes représailles allemandes commises en Provence contre des civils.
Le massacre de Valréas donne lieu à des commémorations dès 1945 et à l’érection d’un monument au « mur des fusillés ». Il fait l’objet d’un procès devant le tribunal militaire de Marseille en 1951, au cours duquel les responsabilités exactes dans la chaîne de commandement allemande restent indéterminées et le principal accusé, le lieutenant Helmut Demetrio, est acquitté. Contexte historique Valréas avant le massacre gauche|vignette|Le cartonnage est la principale activité industrielle de la ville. Située dans l’Enclave des papes, aux confins du Vaucluse et de la Drôme provençale, Valréas est, dans la première moitié du siècle, une petite ville active de plus de 4 700 habitants, vivant principalement de l’agriculture et de son industrie du cartonnage qui lui a valu le surnom de « capitale du cartonnage ».
À l’image de nombreuses communes du Vaucluse, elle s’inscrit dans une tradition politique nettement orientée à gauche, dominée par le radical-socialisme. Depuis 1912, la municipalité est régulièrement dirigée par des élus de ce courant, une continuité incarnée par Jules Niel, maire de la commune de 1929 à 1945. Cette orientation reflète plus largement celle du Vaucluse, marqué par l’influence du Parti radical-socialiste et de figures nationales comme Édouard Daladier, originaire de Carpentras et président du Conseil à la veille de la défaite de 1940.
Entre 1939 et 1944, la population locale connaît certaines évolutions liées au contexte national, avec l’arrivée progressive de réfugiés et de déplacés, et la captivité en Allemagne de valréassiens prisonniers, notamment après la défaite française de juin 1940. L’instauration du Régime de Vichy est d’abord acceptée dans un climat de lassitude générale et de confiance envers le Maréchal, avant que les contraintes politiques, économiques et sociales, notamment liées à la collaboration n’en altèrent progressivement l’image auprès de la population.
La situation se transforme en novembre 1942, lorsque l’Opération Anton entraîne l’occupation de la zone sud : Valréas passe alors sous contrôle italien, une présence relativement limitée et sans implantation militaire notable. Après l’Armistice de Cassibile en septembre 1943, les troupes allemandes prennent le relais et s’installent dans la région. À la veille de 1944, bien que la commune n’ait pas encore connu de violences directes d’ampleur, la présence de l’occupant et de résistants dans les environs et le durcissement du contexte général contribuent à instaurer un climat de tension croissante.
Le maquis de la Lance Après la défaite de juin 1940 et l’instauration du Régime de Vichy, d’abord largement accepté par une population éprouvée, le territoire s’inscrit progressivement dans une dynamique de contestation et d’engagement clandestin passif ou actif. Dès 1941, la Résistance commence à s’organiser, stimulée notamment par l’invasion de l’Union soviétique, qui favorise l’entrée en lutte des militants communistes au sein des Francs-tireurs et partisans (FTP). Ce premier noyau s’élargit considérablement à partir de 1943 avec l’instauration du Service du travail obligatoire (STO), qui pousse de nombreux jeunes à entrer dans la clandestinité et à rejoindre les maquis situés dans des zones rurales isolées.
Cette montée en puissance de la Résistance s’accompagne toutefois de profondes divisions politiques et stratégiques entre ses différentes composantes : l’Armée secrète (AS), proche de la France libre et du général de Gaulle, l’Organisation de résistance de l’armée (ORA), issue de milieux militaires plus conservateurs, et les FTP d’obédience communiste, souvent méfiants à l’égard de la tutelle gaulliste. Ces rivalités compliquent la coordination des actions jusqu’à leur unification progressive en 1944 au sein des Forces françaises de l’intérieur (FFI). Parallèlement, le contexte d’occupation se durcit après l’Armistice de Cassibile en 1943 : les troupes allemandes prennent le contrôle du secteur d'occupation italienne et intensifient la répression. Entre 1943 et 1944, elles mènent une lutte active contre les maquis et les réseaux clandestins, avec l’appui de la Milice et de collaborateurs locaux. Cette période est marquée par une violence croissante, notamment du fait d’unités spécialisées comme la division Brandebourg, engagée dans des opérations de traque et responsable de plusieurs exactions contre les résistants et les populations civiles. gauche|vignette|Deux maquisards et leur chef, au camp FTP de La Roche-Saint-Secret dans le maquis de la Lance, mai 1943. De part l'enclavement de Valréas dans le département de la Drôme, la résistance locale de la ville se voit rattachée au commandement de celle de Nyons. Ainsi à la veille de juin 1944, Valréas se situe au cœur d’un environnement dangereux, marqué par la présence active de plusieurs maquis implantés dans les reliefs voisins, notamment celui de la Lance dans la Drôme provençale qui occupe une place importante. Constitué dès mars 1943 autour de groupes FTP, le maquis de la Lance s’installe dans un espace montagneux isolé mais stratégique, permettant à la fois le refuge et la circulation des hommes, en particulier de nombreux réfractaires au STO venus de différentes régions, qui y trouvent hébergement, assistance et une première formation militaire. Plus encore, ce maquis fonctionne comme une véritable plaque tournante de la Résistance locale, servant de point de passage et de redistribution vers d’autres groupes armés dans la Drôme et l'Enclave des papes. Son implantation repose également sur des complicités locales actives, depuis Nyons jusqu’à Valréas, où des réseaux facilitent l’acheminement des hommes et du matériel.
Toutefois, le maquis de la Lance est exposé à des risques constants. Le 29 janvier 1944, un groupe de maquisards FTP partis en mission à Valréas pour tenter de récupérer des tickets d’alimentation tombe dans une embuscade et trois d’entre eux sont tués. Les obsèques, organisées à Valréas le 31 janvier, prennent une dimension patriotique marquée, rassemblant une foule importante dans une atmosphère de recueillement et de défi. Une plaque commémorative, apposée au 12 rue Pasteur à Valréas, rappelle aujourd’hui cet épisode.
Malgré la répression allemande, les maquis de la région demeurent actifs et s’inscrivent dans une dynamique d’extension à l’approche du débarquement allié. Ils constituent des bases essentielles pour les actions de sabotage et la préparation d'une insurrection locale dans le cadre d’un débarquement et d’une progression alliée en France méridionale. Mais à l'été 1944, même s'ils représentent déjà une présence structurante dans l’arrière-pays de Valréas, ils restent dispersés et leur organisation reste encore fragile, marquée par un armement limité et des effectifs fluctuants.
La division Brandebourg vignette|233x233px|Insigne de manche de Jäger, introduit en 1942 À partir de la fin de 1943, la répression dans le sud-est de la France s’intensifie avec l’intervention d’unités spécialisées allemandes chargées de la lutte contre les maquis. Parmi elles, la compagnie du régiment de la « Division Brandenburg » occupe une place particulière. Unité autonome, placée auparavant sous le contrôle direct de l’Abwehr (service d'espionnage, de contre-espionnage et de sabotage du haut commandement allemand), elle est composée d’agents formés aux opérations clandestines, souvent polyglottes, comprenant des Allemands ayant vécu à l’étranger, des étrangers de diverses nationalités, ainsi qu’un certain nombre de volontaires français. Par souci de discrétion, les « Brandebourgeois » en France se font passer pour des unités de Jäger, reconnaissables au port d'un insigne de feuilles de chêne sur leur manche d'uniforme.
Entre décembre 1943 et août 1944, cette compagnie est déployée dans le sud-est de la France sous le nom Streifkorps Frankreich Süd. Elle est active dans les départements du Vaucluse, de la Drôme, du Gard, des Basses-Alpes et des Bouches-du-Rhône pour mener des opérations qualifiées d’antiterroristes visant les réseaux de résistance. Elle est placée sous le commandement du capitaine Träger, qui dirige à partir de novembre 1943 le poste de Villeneuve-lès-Avignon, à proximité du QG de la Armée allemande à Avignon. Le lieutenant Helmutt Demetrio joue un rôle central dans l’organisation locale de l’unité: il est responsable du dépôt installé à la citadelle de Pont-Saint-Esprit, puis conserve un rôle de direction dans les dispositifs mis en place dans la région en 1944.
Les arrestations menées dans la région avec l'aide d'informateurs locaux issus de la Milice, s’accompagnent de violences, de confiscations de biens et de tortures lors des interrogatoires. Le 14 mai 1944, les opérations se poursuivent dans la région de la Drôme et du Vaucluse où plusieurs civils et réfractaires au STO sont arrêtés puis libérés après avoir été dépouillés et menacés. Les enquêtes menées après la Libération attribueront à cette unité un très grand nombre d’opérations meurtrières et de crimes de guerre commis en un laps de temps très court, entraînant la mort de plusieurs centaines de personnes dans la région, sans que le bilan précis puisse être établi. Dans le secteur de Valréas et de ses environs, la présence de cette unité contribue à accentuer la pression sur les maquis et les populations suspectées de les soutenir.
La bataille de Valréas La libération par les maquisards Après le débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, un ordre de soulèvement général est diffusé depuis Londres, entraînant une intensification immédiate des actions de la Résistance dans la vallée du Rhône et les zones proches de la Lance et du Ventoux. Dans le secteur du Haut-Vaucluse et des Baronnies, les maquisards multiplient les opérations de harcèlement et dès le 8 juin, ils prennent le contrôle de Vaison-la-Romaine, Buis-les-Baronnies, Séderon, Montbrun-les-Bains, Nyons, Bourdeaux et DieAimé Buix, « La Résistance dans les Baronnies archive », Association culturelle du Buis (consulté le 15 mai 2026). Dans ce contexte insurrectionnel, enivrés par la perspective de la victoire suite au débarquement allié, environ 200 résistants locaux décident à leur tour de libérer et d'occuper Valréas le 8 juin 1944. La décision, prise plusieurs jours plus tôt, reste controversée et n'est pas partagée par tous les groupes de résistants.
L’opération est menée conjointement par des éléments de l’Armée secrète (AS), de l’Organisation de résistance de l’armée (ORA) et des Francs-tireurs et partisans (FTPF), dans un climat d’unification encore fragile entre mouvements gaullistes et communistes. Le but principal de l’occupation est de provoquer un mouvement de soulèvement général dans la zone montagneuse du département en créant un point de fixation pour les forces d’occupation.