La grève des tramelots genevois de 1902 est un mouvement social qui a pris la forme d'une grève générale locale à Genève, en Suisse.

Contexte Le est fondée la Compagnie genevoise des tramways électriques (CGTE), ancêtre des Transports publics genevois. L'année suivante, elle reprend l'exploitation des deux réseaux de tramways de Genève: la Compagnie générale des tramways suisses et la Société genevoise des chemins de fer à voie étroite. Sur les 650 employés que compte la CGTE à cette époque, 430 sont syndiqués.

Début aout 1902, un nouveau directeur est nommé. C'est un ingénieur américain du nom de Henri Percy Bradford qui ne parles pas un mot de français et qui a précédemment dirigé les compagnies de tramways de Mexico et de Cincinnati.

La CGTE, particulièrement impopulaire à Genève à cette époque, est surnommée « Madame Sans-Gêne », et « Compagnie Américaine des tramways Électriques » en référence à son nouveau directeur.

La grève

Premières tensions En , le Syndicat des voies secondaires fait parvenir une série de revendications à la direction. Le syndicat demande notamment une hausse des salaires des tramelots (le nom local des conducteurs de tramway), la fourniture gratuite des uniformes par la CGTE et l'amélioration de la sécurité des transports. Les revendications sont refusées par la direction. Le nouveau directeur prend au contraire la décision de baisser les salaires (35 et 37 centimes de l’heure au lieu des 40 et 42 centimes convenus), et de licencier quarante-quatre ouvriers du dépôt de La Jonction, trop bien payé à son goût. Il fait afficher leur nom à l'entrée du dépôt le 30 aout. Cela déclenche une première grève le , qui bloque complétement l'entreprise. Environs 600 manifestants défilent dans les rues de Genève et chantent l'hymne national devant la statue du Général Dufour. La population et la presse sont globalement favorable à ce premier mouvement.

Reconduction de la grève vignette|Caricature d'Albert Gantner, publiée dans le journal satirique genevois Guguss' et intitulée: La terreur à Genève Le Conseil d'État se pose en arbitre et impose à la CGTE de réintégrer les quarante-quatre licenciés. L'entreprise refuse de reprendre quatre employés qu'elle considère comme des meneurs, ce qui déclenche de nouveau la grève le . L'entreprise n'est cette fois pas complètement bloquée et les quelques conducteurs jaunes qui font circuler des trams sont conspués par la population qui leur jette des pierres. Du gravier est également placé sur les rails, ce qui provoque des déraillements. En réplique, deux soldats en armes accompagnent chaque tramways.

La Férédation ouvrière, de tendance anarchiste, soutient le mouvement.

Le Conseil d'État fait appeler plusieurs bataillons d'armée pour maintenir l'ordre et interdit les manifestations. Sur les 2500 soldats appelés, 321 refusent d'obéir à leur ordre de marche.

Le , la direction de la CGTE informe les employés que ceux qui n'aurons pas repris le travail le lendemain seront licenciés, mais la poursuite de la grève est votée par une grande majorité des tramelots.

Le 5 octobre, près de 5000 personnes assistent à un meeting devant le bâtiment électoral, durant lequel des responsables socialistes (dont Jean Sigg) prennent la parole. A la sortie du meeting, le public hue les trams conduits par des casseurs de grève, et de nombreuses vitre sont brisées.

Dans les trois jours qui suivent, différentes assemblées professionnelles votent en faveur d'une grève de solidarité avec les tramelots. Le soir du 8 octobre, les délégués de vingt syndicats genevois appellent à la grève générale, avec pour principale revendication la réintégration des grévistes.

Trois jours de grève générale vignette|Une foule de gréviste, rue de la Corraterie Le jeudi 9 octobre 1902, la grève générale débute et est bien suivie. La plupart des ateliers et des chantiers sont fermés.

Des milliers de personnes manifestent devant le siège de la CGTE. L'armée est présente sur place et les soldats occupent des points stratégiques de la ville. A la Jonction, la troupe chargent à cheval les grévistes et les frappent à coup de crosse et du plat du sabre. Des affiches sont placardées dans la ville, incitant les habitants à rester chez eux et menaçant d'expulsion les manifestants d'origine étrangère.

Le lendemain, un cortège défile dans la journée et le quartier de la Jonction est de nouveau le théâtre d'une bataille rangée entre les manifestants et l'armée. Les magasins de Rues Basses ferment. Un grand meeting a lieu le soir.

Le troisième jour de grève est plus calme car les troupes quadrillent la ville. La CGTE refuse de recevoir les délégués des grévistes.

Les fédérations syndicales décident les unes après les autres de reprendre le travail. Devant l'ampleur de la répression, la fin de la grève est annoncée le 12 octobre.

Bilan de la grève Sur les trois jours de grève générale, ouvriers et employés participent à la grève en solidarité avec les tramelots. C'est la première grève générale du canton de Genève, voir même de Suisse.

Du point de vue de la revendication de réintégration des grévistes, la grève sur un sérieux revers. Parmi les 280 tramelots qui ont tenus jusqu'au bout, 182 sont renvoyés. Mais les grévistes ne le ressentent pas comme un échec total, car la grève a montré la puissance du rapport de force du mouvement ouvrier.

Durant les trois jours de grève générale, il y a 50 blessés parmi le manifestants et 235 arrestations, dont une centaine d'étrangers (majoritairement italiens) qui sont immédiatement expulsés.

Les suites de la grève Suites judiciaires

Procès de Luigi Bertoni L'anarchiste Luigi Bertoni est arrêté dès le deuxième jour de la grève générale sous l'inculpation de « crimes contre la sécurité interne de l’État ». Considéré comme responsable de la grève, il est condamné le 12 novembre à un an de prison. Les syndicats genevois se mobilisent pour le soutenir, déclarant prendre l'entière responsabilité de la grève et récoltent en quelques jours 4 466 signatures de citoyens suisses demandant sa libération.

Le 31 décembre à minuit, 150 personnes vont chanter sous la fenêtre de la prison pour le soutenir. Il est amnistié le 5 mars 1903, après 132 jours de détention pour éviter une grève de protestation annoncée pour le 1er mai 1903.

Procès des réfractaires vignette|Exercice et défilé militaire sur la Plaine de Plainpalais le 12 octobre Sur les 321 soldats qui avaient refusé de répondre à leur ordre de marche, une centaine écopent de punitions disciplinaires. De plus, 17 soldats (dont le socialiste Jean Sigg) sont jugés par un tribunal militaire qui s’installe à Genève à la fin du mois de novembre, présidé par le radical Adrien Lachenal. Ces soldats sont jugés car ils revendiquent avoir suivi leur conscience de syndiqués et n’avoir pas voulu tirer sur leurs frères.

Certain avocats commis d'office (dont notamment Robert Fazy et Théodore Aubert) profitent de la tribune qui leur est offerte pour expliquer que leurs clients sont irresponsables et manipulés par les anarchistes, ce qui provoque la colère des soldats réfractaires qu'ils sont sensés défendre.

La sévérité des sanctions est très variable, de deux jours à quatre mois de prison ferme, accompagné de la suspension des droits politiques. Le député socialiste genevois Jean Sigg, défendu par l'avocat , est désigné comme un des inspirateurs des réfractaires et est condamné à la peine la plus lourde (quatre mois). Il perd également son siège de député du Grand Conseil genevois.

Attentat anarchiste contre la cathédrale Saint-Pierre Dans la nuit du 23 décembre 1902, une bombe explose devant la Cathédrale Saint-Pierre, éventrant le portail et brisant plus de trois cents fenêtres dans le quartier. L'explosion s'entend jusque dans la banlieue de Genève, mais ne fait aucune victime.

Cinq jours après l'attentat, le département de la justice reçoit une carte postale sur laquelle il est inscrit: . La carte est signée Dermann, qui est un pseudonyme de l'anarchiste Carlo Marchetto. Ce dernier est arrêté le 29 décembre à Neuchâtel. Il avoue l'attentat, qu'il déclare avoir fait en solidarité avec les soldats condamnés pour mutinerie. Il est déclaré irresponsable, détenu comme malade mental puis expulsé en Italie.

Démission de Henri Percy Bradford En mai 1903, Henri Percy Bradford, démissionne de la direction de la CGTE après plusieurs accidents causés des employés formés à la hâte pour remplacer les grévistes licenciés après la grève. Les actionnaires de l'entreprise le tiennent par ailleurs pour responsable de mauvaise gestion du conflit.

Autres suites La fête du tricentenaire de l'Escalade, qui devait avoir lieux début décembre 1902 est annulée et aura lieu le 1er juin 1903.

La grève signe la fin de l'alliance entre le parti radical et le parti socialiste à Genève.

Le socialiste Fritz Thiébaud, premier de son parti à être élu dans un exécutif cantonal en Suisse, ne sera pas réélu en 1903 car on lui reproche d'avoir signé l'ordre de mobilisation de la troupe.

Bibliographie

Notes et références

Liens externes

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