Réflexions sur la violence est un essai publié en 1908 par le théoricien du syndicalisme révolutionnaire français Georges Sorel, consacré à l’analyse de la lutte des classes et des conditions de la transformation révolutionnaire de l’ordre social. L’auteur y élabore la thèse selon laquelle la mutation politique vers un système syndicaliste procède essentiellement de l’auto-organisation du prolétariat, laquelle s’exprime notamment à travers des mouvements de cessation collective du travail et des insurrections à caractère violent. Dans cette perspective, le syndicalisme est conçu comme un mode d’organisation économique et sociale fondé sur des groupements ouvriers autonomes, censés incarner de manière directe et exclusive les intérêts de la classe laborieuse.
Parmi les thèses les plus controversées attribuées à Georges Sorel figure l’idée selon laquelle la violence serait susceptible de préserver l’humanité de ce qu’il désigne comme la « barbarie ». Dans ce cadre conceptuel, il établit une assimilation de la violence à un principe de vitalité, à une puissance créatrice ainsi qu’à une forme de vertu agissante. Cette construction intellectuelle, de facture essentiellement spéculative, est ultérieurement mobilisée par divers courants idéologiques et fait l’objet d’interprétations rétrospectives la rattachant, de manière discutée, à certaines élaborations doctrinales du fascisme, lequel s’éloigne progressivement de ses références initiales au socialisme international pour s’orienter vers des formes de nationalisme intégral.
Dans cet ouvrage, l’auteur avance que les mythes revêtent une importance en tant que manifestations de la « volonté d’agir ». Il y défend également la mise en place d’un système économique administré au profit des producteurs et orienté par leurs intérêts, plutôt qu’au bénéfice des consommateurs. Sa pensée se trouve influencée par divers philosophes, parmi lesquels Giambattista Vico, Blaise Pascal, Ernest Renan, Friedrich Nietzsche, Eduard von Hartmann, Pierre-Joseph Proudhon, John Henry Newman, Karl Marx et Alexis de Tocqueville.
Dans l’introduction de son ouvrage, Sorel énonce une précision de méthode qui en circonscrit d’emblée la portée : il affirme ne nullement entreprendre une démarche d’apologie ou de légitimation des acteurs de la violence, mais se consacrer à l’analyse de la fonction que revêt la violence exercée par les classes ouvrières au sein des configurations du socialisme contemporain.
Le réformisme social et le « spectre de la révolution » Dans ses Réflexions, Sorel manifeste un scepticisme prononcé à l’égard des réformateurs socialistes parlementaires français de la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, parmi lesquels figurent notamment Jean Jaurès, Édouard Vaillant, Georges Clemenceau et Alexandre Millerand. Il les envisage comme des acteurs politiques dont les préoccupations principales relèvent davantage de la consolidation de leur trajectoire personnelle et de leur positionnement institutionnel que de l’avènement effectif d’une transformation révolutionnaire de la société. Dans cette perspective, il interprète leurs prises de parole, parfois empreintes d’une radicalité verbale et fréquemment associées à des appels à la grève, comme des procédés d’instrumentalisation destinés à élargir leur assise électorale tout en exerçant une pression dissuasive sur les formations conservatrices. Sorel développe ainsi l’idée selon laquelle les classes moyennes se montrent relativement perméables à la ponction fiscale opérée par les gouvernements socialistes parlementaires, dès lors que cette contrainte demeure limitée et qu’elle s’accompagne d’une représentation suffisamment persuasive du péril révolutionnaire. Il en déduit que les formations politiques les plus aptes à mobiliser, voire à entretenir, la représentation du spectre de la révolution disposent d’un avantage stratégique décisifSorel 2004a, p. 68. Dans le même mouvement, il critique la transformation progressive des modalités de résistance ouvrière, en particulier la grève, qu’il associe à sa propre sensibilité syndicaliste, lorsqu’elles sont intégrées à des stratégies électorales visant à intimider les milieux conservateurs et les classes moyennes afin d’obtenir des concessions d’ordre économique ou politique.
Sorel met en doute l’idée selon laquelle ces hommes politiques socialistes, qu’il désigne non sans ironie comme de « dignes progressistes » français, relèveraient de la catégorie des utopistes. Il en propose toutefois une définition qui s’écarte sensiblement de l’acception courante du terme : l’utopie se présente, par opposition au mouvement révolutionnaire, comme une production de nature intellectualisteSorel 2004a, p. 50. Dans cette perspective, elle relève d’un mode d’appréhension rationaliste des questions sociales, consistant à adapter l’organisation collective aux constructions de l’esprit, en élaborant de vastes architectures conceptuelles destinées à réduire, en amont de toute mise en œuvre effective, les formes de souffrance affectant les masses. Par ce biais, Sorel assimile sans détour les tenants du réformisme aux adeptes de l’utopie. Ceux-ci, après avoir disséqué les problèmes sociaux un à un et défini pour chacun d’eux des dispositifs de résolution, entendent intégrer ces derniers au processus législatif en cours d’élaboration.
Sorel ne restreint pas la notion de pensée utopique aux seuls hommes d’État se réclamant du socialisme, mais l’appréhende comme un ensemble doctrinal de portée beaucoup plus étendue, susceptible de traverser et d’imprégner divers champs du savoir. Dans cette perspective, il soutient que l’économie politique libérale constitue l’un des paradigmes les plus caractéristiques de l’utopie, en raison notamment des promesses qu’elle formule en matière d’égalité des chances érigée en principe de méritocratie généralisée, ainsi que de l’assurance d’une prospérité destinée à la classe ouvrière, supposément garantie par les mécanismes concurrentiels d’un marché capitaliste supposé en situation de concurrence parfaite. Sorel opère par ailleurs une distinction conceptuelle entre les « utopies », qu’il rattache à une tradition intellectualiste et rationaliste, et le « mouvement révolutionnaire », qu’il décrit comme relevant d’une dynamique spontanée et structuré par des représentations mythiques, point qui fait l’objet d’un développement spécifique dans la section ultérieure consacrée à la théorie des mythes.
« Dictature de l’incapacité » et décadence de classe Sorel forge le concept de « dictature de l’incapacité » pour conceptualiser la phase de marasme synchrone qui affecte la bourgeoisie et le prolétariat au sein de la société capitaliste tardive. Selon l'auteur, ce phénomène d'atrophie sociologique survient lorsque l’antagonisme des classes s'émousse par une déliquescence conjointe de leur vigueur respective. L'assimilation de cette léthargie par le corps ouvrier suppose ainsi une déchéance intellectuelle et une extinction de la combativité subversive, corrélatives à l'affaissement de l'impulsion hégémonique de la classe possédanteSorel 2004a, p. 87. Dans la perspective sorelienne, l'ascendant historique du capitalisme procède de l'intransigeance de ses promoteurs originels, assimilés à des « capitaines d’industrie » dont l'ambition démiurgique et l'expansionnisme manufacturier assuraient la suprématie. Cette polarisation inflexible suscitait, par contrecoup, une réactivité séditieuse et coercitive du prolétariat. Cette tension dialectique permanente astreignait les deux blocs à une exigence éthique supérieure, confinant à l'héroïsme moral en raison de la précarité existentielle et de l'hostilité irréductible qui caractérisaient leurs rapports. Sorel exalte ainsi ces figures originelles du capital, mues par un tempérament belliqueux, déprédateur et inflexible. Il les oppose à la bourgeoisie contemporaine, qu’il juge démonétisée par les homélies des théoriciens de la morale et des sociologuesSorel 2004a, p. 89. Cette dernière, en s'orientant vers un archétype de modération pusillanime, s'efforce d'atténuer les dysfonctionnements structurels de l'économie et de s'affranchir de la rudesse de ses devanciers, manifestant le déclin des factions libérales et réformistes partisanes du paternalisme social.
Sorel soutient néanmoins que cette phase de déliquescence historique est susceptible d’être revivifiée par l’irruption de la violence prolétarienne, laquelle s’exercerait de manière intransigeante à l’encontre de la bourgeoisie capitaliste, la conduisant à abandonner ses pratiques contemporaines de bienfaisance philanthropique et de charité à l’égard des classes défavorisées. Dans cette perspective, il considère que la violence occupe, dans le déroulement des processus historiques, une fonction particulièrement significative, en ce qu’elle contribue à éveiller, au sein de la classe moyenne, la conscience explicite de son appartenance et de ses intérêts de classeSorel 2004a, p. 90. Il avance également que cette violence tendrait à rétablir une stricte séparation des groupes sociaux, progressivement atténuée par la prédominance d’une morale humanitariste prônant la coexistence harmonieuse. Dans le même cadre analytique, Sorel développe une critique vigoureuse du libéralisme conçu comme phénomène historique de pacification sociale, estimant que seule la violence prolétarienne, inscrite dans la logique de la lutte des classes, serait en mesure de réactiver ce qu’il présente comme un esprit conflictuel propre au capitalisme. Enfin, il attribue à la grève générale de nature syndicaliste, envisagée comme un mouvement spontané et catalyseur, la capacité privilégiée de déclencher cette violence qu’il qualifie de régénératrice.
Violence prolétarienne et force bourgeoise Sorel soutient que la contrainte exercée par la bourgeoisie dans la genèse du capitalisme, notamment à travers l’appareil étatique et diverses pratiques historiques telles que le colonialisme, l’esclavage, l’éviction des populations rurales et l'impérialisme, ne relève pas de la violence au sens strict, mais doit être comprise comme une forme de force. Dans cette perspective, la violence est définie comme une manifestation spontanée, délictueuse et tenue pour illégitime par l’autorité étatique en place, tandis que la force désigne l’action structurée de l’État, encadrée juridiquement, institutionnalisée et mise en œuvre sous la direction de celui-ci afin d’assurer la pérennité du système de domination capitaliste. La violence se caractérise ainsi par son caractère désordonné, alors que la force procède d’une logique disciplinaire et normative. Sorel précise à cet égard : « Il convient de distinguer la force qui vise l’autorité, cherchant à obtenir une obéissance automatique, et la violence qui vise à briser cette autoritéSorel 2004a, p. 175. » Il estime en outre que Marx n’a pas élaboré une distinction de cette nature, son analyse s’étant développée dans un contexte antérieur aux grandes insurrections prolétariennes du XXᵉ siècle et aux modalités stratégiques qu’elles introduisent. L’interprétation marxienne de l’histoire se limiterait ainsi à l’examen de l’usage rationnel de la contrainte étatique bourgeoise au service des intérêts du capital, notamment dans ce que l’historiographie désigne communément comme l’accumulation primitive. Sorel conclut en affirmant : « Je ne crois pas que Marx ait jamais examiné d'autre forme de contrainte sociale que la forceSorel 2004a, p. 172 . »