La culture de la canne à sucre à l'île Maurice est une activité agricole qui structure le paysage, l'économie et la société mauricienne depuis le . Elle repose sur la monoculture de Saccharum officinarum – la canne à sucre – dans un milieu tropical volcanique, avec une organisation foncière héritée de la plantation coloniale. Un guide de Gilbert Ahnee, publié en 1991, consacre d'ailleurs un chapitre entier à « La canne à sucre » dans sa partie « Société », ce qui souligne le caractère central de cette culture dans l'imaginaire et la vie mauriciens. Au début des années 2020, la canne couvre encore environ % du territoire mauricien, et la filière emploie autour de personnes, en s'appuyant sur un syndicat sectoriel, le Mauritius Sugar Syndicate, fondé en 1919 et constitué légalement en 1951.

Histoire Introduction et période française La canne à sucre est introduite à l'île Maurice en 1639 par les Hollandais. Les colons français commencent ensuite à cultiver la plante de façon régulière. Pour le travail agricole, ils introduisent des esclaves africains en provenance du Mozambique et de Madagascar.

Monoculture britannique Sous l'administration britannique, entre 1810 et 1968, la monoculture sucrière s'impose et marque profondément la structure socio-économique du pays. Les surfaces de plantation de canne à sucre sont étendues progressivement jusqu'à atteindre % de la surface agricole exploitable. Après l'abolition de l'esclavage en 1835, l'administration engage des travailleurs sous contrat, les , en provenance de l'Inde britannique. En 1871, ces travailleurs et leurs descendants forment déjà les deux tiers de la population mauricienne. Le système colonial anglais est alors assis sur la structuration et le contrôle des échanges préférentiels du sucre, principale exportation, tandis que s'organise le déplacement de la force de travail, le – l'engagisme.

À l'aube de l'indépendance en 1968, la structure démographique reste modelée par l'économie sucrière. La population est composée d'environ % d'habitants d'origine européenne, les Franco-Mauriciens, de % d'origine africaine, les Créoles, de % d'origine indienne, les Indo-Mauriciens, et de % d'origine chinoise, les Sino-Mauriciens. Les familles franco-mauriciennes, environ personnes, possèdent les plantations, le capital financier et foncier. Les travailleurs des plantations et environ petits planteurs indo-mauriciens vivent dans les camps sucriers et les villages.

Dans la plantation, les camps sucriers réunissent les laboureurs sous contrat, organisés en bandes de travailleurs affectées à un espace de culture. L'unité résidentielle du camp est composée de familles fédérées par le , qui gère la force de travail. À la périphérie de ces rapports, la boutique chinoise, louée par la propriété sucrière, assure les besoins vivriers et de consommation courante de la plantation.

Indépendance et diversification Quand l'île acquiert l'indépendance en 1968, plus de % des recettes d'exportation proviennent de l'industrie sucrière. Le taux de chômage atteint % et la pauvreté de masse persiste. En 1971, le gouvernement déclare l'île entière zone franche d'exportation afin de créer des emplois.

La Convention de Lomé garantit alors à l'industrie sucrière mauricienne des quantités et des prix fixes au-dessus des prix du marché mondial. Le gouvernement utilise les recettes d'exportation du sucre pour des aménagements considérables de l'infrastructure de la zone franche et du réseau routier. Les propriétaires des plantations sucrières investissent du capital dans des entreprises de la zone franche.

Dans les années 1980, les syndicats obtiennent des augmentations salariales importantes dans l'industrie sucrière, avec par exemple une augmentation de % en 1987 et de % en 1990 pour les travailleurs des plantations.

Au début du nouveau millénaire, la Convention de Cotonou, qui succède à la Convention de Lomé, prévoit une suppression progressive des avantages commerciaux. Le marché du sucre est libéralisé à partir de 2006 et les prix de vente du sucre mauricien chutent. L'industrie sucrière réagit par une accélération de la mécanisation de la production, par une centralisation des usines, par une diversification des activités agricoles et par une réduction des surfaces de plantation. Ces stratégies entraînent d'importants licenciements.

Malgré l'abolition du Protocole sucre ACP/UE en 2009 et la fin des prix garantis, le sucre mauricien continue de bénéficier d'un accès en franchise de droits et de contingents au marché de l'UE dans le cadre de l'Accord de partenariat économique intérimaire, avec une marge de préférence d'environ euros par tonne. Cette préférence commerciale demeure déterminante, car le marché européen reste une destination rémunératrice pour le sucre mauricien et absorbe encore une part majeure des exportations.

Conditions naturelles L'île Maurice est entièrement d'origine volcanique. Trois régions naturelles se distinguent, des plaines littorales formées de sables coralliens, des zones montagneuses peu élevées, et un plateau central d'une altitude de à .

Les sols cultivés proviennent en grande partie de la décomposition de dolérite, roche de la série basaltique. La couche de terre arable est assez mince, en moyenne de profondeur. La potasse et l'acide phosphorique ne se rencontrent qu'en très petites quantités.

Le climat est de type tropical, avec deux saisons, une saison chaude de novembre à fin avril, une saison fraîche de mai à octobre. Le vent dominant est l'alizé d'est-sud-est.

Les conditions agro-climatiques favorables expliquent en grande partie l'essor de la culture : l'île bénéficie de plus de heures d'ensoleillement par an, de températures moyennes comprises entre et , de précipitations annuelles de à et de trois zones agro-climatiques distinctes couvrant l'ensemble du territoire.

Techniques culturales vignette|Plantation de canne à sucre à Maurice.

Le planteur mauricien pratique une monoculture depuis plus d'un siècle. Le souci de bien alimenter la canne constitue une préoccupation constante.

Les techniques culturales mises en œuvre sont très perfectionnées. Grâce à l'adoption de variétés nouvelles résistantes aux maladies et à une fumure raisonnée, la culture atteint à Maurice des rendements comparables aux plus élevés obtenus à Hawaï.

La chaîne industrielle est étroitement liée au calendrier de récolte, qui s'étend généralement de juin à décembre. Après la coupe, les cannes sont acheminées vers les moulins où elles sont broyées, puis le jus est clarifié, évaporé, cuit, cristallisé, essoré et séché avant l'exportation du sucre fini. Ce schéma de production, présenté par le musée L'Aventure du Sucre, met en évidence la continuité entre culture, transformation et commerce extérieur.

La filière évolue ensuite vers une logique de valorisation plus large, avec la production de sucre raffiné, de sucres spéciaux et d'énergie à partir de la bagasse, tandis que la mélasse sert aussi à la production d'éthanol; cette modernisation s'accompagne de la centralisation des petites usines en unités plus grandes afin de gagner en efficacité. Le Mauritius Sugar Syndicate souligne également la production de sucres spéciaux non raffinés, de sucres blancs raffinés et de sucres spécialisés, comme le sucre blanc faiblement coloré, le sucre blanc extra fin ou le sucre destiné aux embouteilleurs.

Organisation sociale et foncière La société sucrière mauricienne repose historiquement sur une trilogie sociale qui distingue le patron mauricien d'origine française, le laboureur indien et le boutiquier chinois.

L'enracinement au sol s'organise autour du moulin sucrier pour les Mauriciens d'origine française. Pour les travailleurs indo-mauriciens, les camps deviennent l'analogue du moulin dans l'édification des liens socio-familiaux. Le droit du sol par la mise en valeur est légalisé à partir de 1948.

Au , une couche de petits planteurs indo-mauriciens acquiert des terres lors des restructurations des grandes plantations. Ce capital foncier favorise ensuite leur ascension sociale, notamment par l'accès au crédit hypothécaire. La filière repose aussi sur une communauté de petits planteurs ayant acheté des lopins de moins de , aux côtés des grands et moyens planteurs, et elle emploie des milliers de personnes dans la culture, la récolte et la transformation. Le Mauritius Sugar Syndicate regroupe les petits et les grands producteurs ainsi que les sucreries, et vise à maximiser les recettes nettes de vente en les répartissant au prorata.

Économie sucrière L'économie mauricienne reste longtemps une économie de plantation centrée sur l'exportation du sucre. En 1970, l'industrie sucrière fournit plus de % des recettes d'exportation.

La Convention de Lomé protège les deux piliers de l'économie mauricienne, l'industrie sucrière et l'industrie textile, face à la concurrence mondiale. Les recettes sucrières financent l'industrialisation de la zone franche.

La filière mauricienne se caractérise aussi par sa résilience : elle s'est consolidée grâce aux accès préférentiels aux marchés d'exportation, aux prix garantis et à la modernisation progressive des exploitations, avant d'évoluer vers une industrie plus diversifiée associant sucre, énergie et produits à plus forte valeur ajoutée.

Le sucre mauricien est exporté vers plus de destinations dans le monde, l'Union européenne demeurant son principal débouché et absorbant environ % des exportations totales de sucre au cours des trois dernières campagnes. En 2022-2023, les exportations vers l'UE atteignent environ tonnes, soit près de % du sucre total exporté par l'île, et sont destinées à pays de l'Union européenne.

La filière repose également sur trois sucreries en activité, Omnicane, Terra et Alteo, et sur environ emplois, dont environ dans l'industrie et chez les petits producteurs indépendants.

À partir des années 2000, la fin des prix garantis entraîne une restructuration profonde. Les sociétés sucrières mécanisent la récolte, centralisent les usines, réduisent les surfaces plantées et diversifient leurs activités. Certaines sociétés rachètent des industries sucrières au Mozambique et en Tanzanie, États classés parmi les pays les moins avancés, qui bénéficient toujours de quotas garantis par l'Union européenne.

Transformation et valorisation Le sucre brut est le produit principal de la filière. La transformation s'effectue dans des usines centralisées.

La valorisation industrielle s'étend aussi à la production d'électricité à partir de la bagasse et à la production d'éthanol à partir de la mélasse, ce qui inscrit la canne à sucre dans une logique de filière énergétique autant qu'agroalimentaire. La filière met également en avant des normes de sécurité alimentaire BRC, la certification durable Bonsucro pour les grands producteurs et Fairtrade pour les petits producteurs, tandis que la canne à sucre est présentée comme un excellent convertisseur de lumière solaire favorisant une production élevée de biomasse et une faible empreinte carbone.

La bagasse, résidu fibreux issu du broyage de la canne, est devenue un sous-produit stratégique. Elle sert à produire de l'électricité captive et de la vapeur à basse pression nécessaires au fonctionnement des usines, et le surplus peut être injecté dans le réseau public. CABRI souligne que cette cogénération a progressivement renforcé la sécurité énergétique du pays et permis de mieux valoriser la canne au-delà du seul sucre.

Cette logique s'est encore affirmée avec l'utilisation accrue des déchets de canne à sucre pour produire une électricité plus verte et renouvelable. La bagasse remplace progressivement le charbon pendant la saison sucrière, ce qui réduit la dépendance aux combustibles importés et inscrit la filière dans une transition énergétique plus large.

Patrimoine et médiation vignette|Le musée L'Aventure du Sucre à Pamplemousses.