L'attribution de prénoms d'origine vétérotestamentaire en Nouvelle-France (surtout 1608 à 1763) désigne la pratique sociologique consistant à donner des prénoms issus de l'Ancien Testament aux enfants nés dans la colonie. Ce phénomène est étroitement lié à l'origine géographique de la majorité des colons fondateurs, principalement issus de régions françaises fortement marquées par la Réforme protestante et les persécutions de la Contre-Réforme.

Bien que l'exercice du culte réformé est rapidement interdit dans la colonie et que la population soit officiellement catholique, la persistance de ces choix de prénoms (tels que Moïse, Samuel, Esther ou Suzanne) témoigne de la survie de caractéristiques sociologiques propres aux provinces d'origine, notamment la Normandie et le Poitou. Ce phénomène a persisté malgré les tentatives de régulation du clergé catholique, qui privilégiait le culte des saints, menant parfois à l'adoption de prénoms à « double référent » permettant de concilier les apparences officielles et la mémoire familiale.

Contexte historique et enjeux religieux Pour de nombreuses familles d'origine huguenote converties de force (souvent qualifiées de « nouveaux convertis »), le choix de prénoms bibliques constitue une stratégie mémorielle et identitaire en marge de la religion officielle de la colonie. Au , chez les protestants français, ces prénoms représentent entre 22 % et 25 % des choix pour les hommes, et entre 13 % et 16 % pour les femmes.

Malgré l'interdiction du culte réformé en Nouvelle-France, plusieurs de ces prénoms se maintiennent.

L'analyse de l'origine géographique des colons révèle une forte concentration démographique : la majorité des immigrants fondateurs de la Nouvelle-France proviennent de régions spécifiques, principalement la Normandie (notamment le Pays de Caux) et le Poitou.

Or, ces provinces d'origine constituaient des bastions historiques du croissant réformé, ciblés par les politiques de reconversion et les persécutions de la Contre-Réforme sous l'absolutisme royal. Bien que l'exercice du culte réformé fût proscrit dans la colonie laurentienne, les populations provenaient toujours des mêmes milieux marqués par la Réforme et de sa suppression .

Le contrôle ecclésiastique et la querelle du Rituel

La problématique des prénoms culmine avec la publication du Rituel du Diocèse de Québec en 1703 par Monseigneur de Saint-Vallier. L'évêque y interdit formellement aux curés d'accepter des noms «profanes ou ridicules» (citant en exemple Apollon ou Diane), exigeant le recours strict à une liste officielle de prénoms autorisés (1 251 pour les garçons et 373 pour les filles) annexée au volume sans mentionner directement le problème des prénoms vétérotestamentaires, mais en les ajoutant à sa liste de prénoms interdits.

Cette rigidité provoque une querelle. Le père (Samuel) Martin Bouvart, supérieur des Jésuites dans la colonie, attaque le rigorisme de l'évêque, l'accusant de dérive janséniste. Bouvart rappelle que l'Église a historiquement toléré des prénoms "divergents" en leur insufflant une nouvelle interprétation pour cacher le problème théologique initial.

Face à la polémique, Mgr de Saint-Vallier doit publier une seconde édition corrigée (antidatée de 1703, parue vers 1713) dans laquelle la liste contraignante de prénoms est supprimée.

Cette seconde édition propose toujours, paradoxalement, beaucoup de prénoms vétérotestamentaires, certains déjà bien attestés en Nouvelle-France, comme: Abel, Abraham, Benjamin, David, Daniel, Élie, Éphrem, Isaac, Jonas, Moïse, Salomon, Samuel, Siméon, Zacharie pour les hommes et Esther, Ève, Rachel, Rébecca, Suzanne.

Pour les prénoms jugés "profanes", tirés de l'antiquité, nous retrouvons dans cette liste de prénoms permis: Achille, Constantin, Jules, Maxime et pour les femmes Cléopâtre, Hélène et Olympe.

L'attribution des prénoms aux esclaves en Nouvelle-France En Nouvelle-France, l'attribution des prénoms aux captifs (autochtones et d'ascendance africaine) reflète la dynamique caractéristique entre les directives de l'Église catholique et les habitudes de la population. Dans la grande majorité des cas, l'historien Marcel Trudel note que les esclaves reçoivent lors de leur baptême des prénoms chrétiens/catholiques du Nouveau Testament, communs dans la population générale, tels que Marie ou Joseph. Ces choix respectaient l'obligation imposée par le Rituel du diocèse de Québec (1703) de donner un nom de saint ou de sainte, et d'éviter les noms « profanes ou ridicules » comme ceux issus de la mythologie gréco-romaine (tels Apollon ou Diane) .

Trudel souligne qu'un certain nombre de propriétaires de la colonie — marchands, militaires, hauts fonctionnaires, prêtres séculiers — ont affublé leurs esclaves de prénoms directement tirés de l'Antiquité païenne, une pratique bien établie dans d'autres réseaux esclavagistes dans le monde. Trudel recense ainsi treize esclaves nommés César, huit Pompée, trois Néron, deux Scipion, ainsi qu'un Caton .

Pour ce qui en est des prénoms vétérotestamentaires, il existe des exemples de ces prénoms bibliques sous le régime français partagés à la fois dans la population libre que dans la population captive. Daniel, Zachary, Esther et Suzanne en sont des exemples.

La logique de ces choix ou attribution de prénoms issus d'un même groupe sémantique (Antiquité ou vétérotestamentaires) dans la population canadienne-française et chez les captifs (autochtones ou noirs) serait à examiner plus en profondeur.

La stratégie du «double référent» Pour contourner la censure cléricale, certaines familles recourent à des prénoms dits à «double référent».Cette méthode permet d'afficher une façade parfaitement acceptable pour les autorités catholiques tout en conservant, de manière dissimulée, une symbolique propre à la tradition réformée. Exemples de prénoms à double référent

La stratégie du double référent s'applique tant aux prénoms masculins que féminins, permettant de naviguer entre l'orthodoxie catholique exigée par les autorités de la Nouvelle-France et la mémoire réformée des familles.

Jean: Prénom le plus fréquent dans la colonie, il possède une parfaite légitimité catholique en référence à Jean le Baptiste ou à l'apôtre Jean du Nouveau TestamentAlbert Dauzat, Les prénoms français, Paris, Éditions d'Histoire Sociale, 1980, p. 78.. Cependant, pour les populations issues de la Réforme, ce choix pouvait également constituer une référence à Jean CalvinMickael Augeron et John de Bry, Les Huguenots en Nouvelle-France : Entre intégration et clandestinité, Paris, Le Indes savantes, 2014, p. 112..

Anne: Si pour les autorités le prénom célèbre sainte Anne — mère de la Vierge Marie, dont le culte est alors en pleine expansion en Nouvelle-France avec le développement du sanctuaire de Sainte-Anne-de-BeaupréLucien Campeau, Le culte de sainte Anne en Nouvelle-France, Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 22, n° 3, 1968, p. 345. —, il renvoie aussi à Hannah, épouse d'Elkana dans le Premier livre de Samuel. Dans le récit vétérotestamentaire, Hannah, stérile, supplie Dieu de lui donner un enfant et promet de le consacrer à Son service, devenant ainsi la mère du prophète Samuel, une figure de piété et de fidélité à l'Alliance particulièrement valorisée par les réformésPatrick Cabanel, Histoire des protestants en France, Paris, Fayard, 2012, p. 230..

Élisabeth: Ce prénom présente une dualité sémantique similaire. Côté catholique, il honore la cousine de la Vierge Marie et mère de Jean le Baptiste dans l'Évangile selon LucJacques-Bénigne Bossuet, Méditations sur l'Évangile, Paris, 1695.. Côté protestant, il renvoie à sa racine hébraïque vétérotestamentaire, Elischeba (épouse d'Aaron et mère de la lignée sacerdotale dans le Livre de l'Exode), un prénom qui s'est fortement diffusé au et dans les provinces réformées du Poitou et de Normandie en raison de sa signification théologique («Dieu est mon serment»).

Exemples de prénoms vétérotestamentaires recensés en Nouvelle-France

Prénoms masculins et leur possible référent initial Daniel: L'un des quatre grands prophètes de la Bible hébraïque. Éphrem: Référence à la tribu d'Éphraïm en Israël. Ce prénom évoque la grâce divine et fait écho au mythe, persistant chez les calvinistes persécutés, de faire partie des tribus perdues d'Israël. Gédéon: personnage du Livre des Juges. Son récit de la destruction de l'autel de Baal a fréquemment été utilisé dans les polémiques réformées pour justifier le retrait ou l'autodafé des reliques et des statues dans les églises catholiques. Moïse: figure centrale du Livre de l'Exode, conducteur du peuple hébreu et premier prophète, ayant reçu les Tables de la Loi. Samuel: prophète de la tradition juive, fruit d'une promesse faite à Dieu par sa mère et dédié aux vœux stricts des naziréens (vivant séparés du monde).

Autres prénoms masculins: Abraham, Isaac, Jacob, Élie, David et Osée.

Prénoms féminins et leur possible référent initial Anne: Exemple type du double référent. Si pour les autorités catholiques le prénom renvoie à sainte Anne, mère de la Vierge Marie (culte très fort en Nouvelle-France), il renvoie pour les familles d'origine protestante à Hannah, épouse d'Elkana dans l'Ancien Testament, symbole de piété et mère du prophète Samuel.

Autres prénoms féminins trouvés en Nouvelle-France. Esther: Héroïne du livre biblique éponyme, elle incarne la résistance et le salut d'un peuple opprimé en exil grâce à son courage auprès du roi de Perse. Cette figure résonnait particulièrement chez les réformés vivant sous le régime de l'absolutisme catholique. Judith: Figure du Livre de Judith, elle symbolise le courage de la veuve pieuse qui sauve son peuple de la destruction en décapitant le général Holopherne. Son nom évoque la victoire de la foi face à la puissance d'un oppresseur idolâtre. Rachel: Deuxième épouse de Jacob et mère de Joseph et Benjamin, elle est l'une des quatre matriarches de la tradition juive. Dans la symbolique biblique, elle incarne la figure de la mère qui pleure ses enfants en exil et symbolise la fidélité à l'alliance divine. Sarah: Épouse d'Abraham et première des matriarches, elle donne naissance à Isaac à un âge avancé, concrétisant la promesse divine faite à sa lignée. Pour la tradition réformée, elle représente le modèle de la foi inébranlable et la source du peuple de l'Alliance. Suzanne: Personnage du Livre de Daniel, elle est une jeune femme chaste injustement accusée d'adultère par de notables corrompus (les vieillards) et sauvée de la mort par la sagesse de Daniel. Son récit illustre le triomphe de l'innocence persécutée face à l'injustice institutionnelle.

Notes et références

Voir aussi Articles connexes Jean-Baptiste de La Croix de Chevrières de Saint-Vallier

Catégorie:Nouvelle-France Catégorie:Histoire sociale du Canada Catégorie:Prénom français Catégorie:Esclavage au Canada Catégorie:Linguistique historique