Le club Autonomie, fondé en 1886 et disparu en 1894, est le principal club anarchiste allemand de Londres pendant sa période d'activité. Fondé par Josef Peukert, Otto Rinke, et le reste de leur faction expulsée par celle de Johann Most pendant la Bruderkrieg, il prend progressivement une importance grandissante et sert de lieu de rassemblement au mouvement anarchiste au Royaume-Uni.

D'abord situé au 32 Charlotte Street West, il se déplace au 6 Windmill Street pour faire face au nombre trop important de membres et de clients. Il se dote d'un groupe de musique qui s'y produit en faisant des chansons et est remarqué pour l'aspect bien ordonné des réunions et discours qui s'y tiennent ; bien qu'ils se déroulent dans un cadre anarchiste, c'est-à-dire que tout le monde peut intervenir et qu'il n'existe pas de président ou de secrétaire. Les femmes y sont remarquées comme s'y habillant de manière masculine et y portant les cheveux courts par des témoignages d'époque. Au fur et à mesure de son histoire, il se dote de sections nationales composées de réfugiés anarchistes échappant à la persécution dans d'autres pays. C'est le cas, entre autres, de réfugiés français qui affluent en nombre vers Londres et y mettent en place une soupe populaire pour réunir des fonds.

Le club, qui est visité par plusieurs figures du mouvement, comme Émile Pouget alors en exil ou Pierre Kropotkine, est perçu de manière croissante comme un lieu où se prépareraient des complots à l'égard des États. Il est perquisitionné et disparaît après l'attentat manqué de Martial Bourdin, en février 1894.

Sa mémoire est depuis reprise dans l'art, par exemple par William Kentridge, qui le déplace à Dakar dans une de ses oeuvres et en fait un lieu de conspiration anarchiste anti-coloniale. De manière générale, il est surtout retenu dans la culture populaire comme étant lié à l'idée du complot et de la conspiration.

Histoire

Contexte : Internationale noire et clubs allemands de Londres En 1881, le congrès de Londres tenu sous l'influence de Johann Most et avec la participation de Pierre Kropotkine, se déroule dans la ville éponyme. Organisé pour refonder l'Internationale anti-autoritaire sur des bases insurrectionnelles et de propagande par le fait ; il marque la naissance de l'Internationale noire.

À Londres même, les anarchistes allemands sont très nombreux, et le mouvement allemand vit en bonne partie en exil au Royaume-Uni et ailleurs. La plupart d'entre eux appartient à la Kommunistischer-Arbeiterbildungsverein, qui se subdivise en trois sous sections : la première et la troisième se composent surtout d'anarchistes tandis que la deuxième est surtout d'orientation sociale-démocrate allemande. Chaque section se dote de son propre club car les pubs où se réunissent les révolutionnaires sont progressivement abandonnés face à la surveillance étatique. La première section se réunit au Whitfield Club, au 46 Whitfield Street, la deuxième à Tottenham Street et la troisième au Club Morgenröthe au 23 Gable Street. Ces trois clubs se font une course aux adhésions pendant cette période, étant généralement peu intéressés dans les qualités de leurs adhérents et plus dans le fait d'en réunir le plus possible ; les frais de cotisation sont ainsi très bas.

Divisions entre anarchistes allemands : expulsion de la faction de Peukert et début de la Bruderkrieg

vignette|Communication de la section française du club Autonomie (1893) (courtoisie d'Archives anarchistes - Archives de la PP de Paris (Ba 1510)) À partir de la deuxième moitié des années 1870, et encore davantage au début des années 1880, deux factions commencent à s'opposer au sein du mouvement anarchiste allemand. En effet, une partie souscrit à des idées plutôt proches de celles de Bakounine, l'un des principaux fondateurs de l'anarchisme, ou anarcho-collectivisme, tandis qu'une autre se range plutôt derrière celles de Kropotkine, un penseur ayant rejoint l'anarchisme au cours des années 1880 et fondant l'anarcho-communisme.

Surtout, des oppositions personnelles et de pouvoir opposent les deux factions ; d'un côté, Johann Most, ancien député social-démocrate au Reichstag relativement prestigieux, fervent soutien de la propagande par le fait et rédacteur de Freiheit, qui suit une ligne idéologique hybride, mêlant entre autres le marxisme, le blanquisme ou l'anarcho-collectivisme, estime être le nominatif des anarchistes allemands. De l'autre, Josef Peukert et Rinke, deux anarchistes évoluant dans les cercles proches de Kropotkine et parlant français, ce qui signifie qu'ils sont en contact avec les derniers développements de la pensée anarchiste continentale, tiennent le journal Der Rebell, fondé sur le modèle du Révolté de Kropotkine.vignette|Façade du club dans L'Illustration du 3 mars 1894

Si au départ, ces deux groupes s'entendent, la republication du journal de Peukert et Rinke, Der Rebell, provoque un premier conflit avec la faction de Most, qui voit d'un mauvais œil cette recréation. Entre 1883 et 1885, le conflit reste interne au sein du mouvement anarchiste allemand, mais, en 1885, il éclate au grand jour lorsque Freiheit rompt sa solidarité avec Der Rebell. Surtout, ce conflit résulte dans un schisme au sein de la Première section du Kommunistischer-Arbeiterbildungsverein, réunie au Whitfield Club, au 46 Whitfield Street, et quinze anarchistes de la faction de Peukert sont exclus, leurs noms étant, pour onze d'entre eux:Peukert, Rinke, Knauerhase, Prinz, Szimmoth, August Reeder, R. Walhausen, Jakob Nowotny, F. Kirchhoff, H. Heinrich, R. Lieske.

Le club Autonomie vignette|Interrogatoire des membres du club dans L'Univers illustré du 3 mars 1894 Le groupe exclu se retrouve sans locaux et décide de fonder son propre club concurrent, auquel ils donnent le nom de club Autonomie. Il se situe au 32 Charlotte Street West mais est rapidement submergé par la masse de personnes qui s'y rendent. Pour répondre aux besoins de nouveaux locaux, les membres du groupe, qui prend aussi le nom d'Autonomie, vendent ou prêtent sur gages une partie de leurs biens de valeur, comme des bagues, des montres ou d'autres bijoux. Cela leur permet de réunir les fonds nécessaires (100 livres) à l'achat de locaux au 6 Windmill Street, qui sont non seulement mieux situés mais plus grands.

Contrairement aux autres clubs anarchistes allemands de la période, le club se dote d'une estrade destinée à des chanteurs ou chanteuses ; et fonde d'ailleurs un groupe de musique dans cette perspective. Le lieu est remarqué comme étant mal meublé, les chaises, les bancs et les tables seraient des meubles achetés peu chers. De plus, le club est ouvert à quiconque veut le rejoindre, il n'existe pas de questionnement préalable. vignette|Arrestation des membres du club dans L'Univers illustré du 3 mars 1894 Comme les autres clubs, cependant, il ne dispose ni de président ni de secrétaire, quiconque veut intervenir peut le faire à condition de recevoir l'approbation générale : les réunions et les interventions sont remarquées pour être généralement très calmes et bien menées. La nature de ces discours est cependant radicale - les anarchistes y menaceraient fréquemment la vie de millionnaires.

La clientèle du club, qui est mixte, est remarquée par certains témoignages comme présentant des particularités vestimentaires ; les hommes s'habilleraient en portant souvent des sombreros et des cravates rouges tandis que les femmes porteraient des jupes courtes, des habits masculins, et auraient souvent les cheveux courts. De manière générale, le club devient un lieu de rassemblement international pour le mouvement, alors même qu'il sort victorieux - bien que très affaibli par la perte de Rinke et Peukert (qui quittent le mouvement), de son conflit avec la faction de Most. Le club se dote de sections nationales qui grandissent au cours des années suivantes - le groupe français s'agrandit en réponse à la répression que subissent les anarchistes dans les années 1880 et pendant l'Ère des attentats. Les réfugiés français y tiennent notamment une soupe populaire qui peut leur servir à réunir quelques fonds pour des caisses de soutien - ils y lancent aussi le journal L'International - un journal particulièrement incendiaire et favorable à la propagande par le fait.vignette|Couverture de The French Anarchists in London (2013) par l'historienne Constance Bantman, réutilisant les raids de février 1894 pour illustrer la couverture.Parmi les personnes qui côtoient le club dans les années 1890, on trouve à la fois Émile Pouget ou Pierre Kropotkine. Ce dernier y fait des interventions où il défend la participation des anarchistes aux syndicats. Un responsable policier anglais fait remarquer avec ironie qu'à cette période, environ un tiers des membres du club seraient des indicateurs. En 1894, le club est perquisitionné durement après l'attentat mené par Martial Bourdin à l'observatoire de Greenwich. Ces perquisitions sont infructueuses pour les autorités mais mènent à la disparition du club.

Postérité

Le club Autonomie comme le centre de conspirations dans l'imaginaire collectif et reprises artistiques Dans l'analyse qu'il fait des illustrations de la presse anglaise pendant les perquisitions de 1894, l'historien Jonathan Moses met en exergue le traitement de la presse, qui considère ce club comme une sorte de lieu privilégié de conspirations secrètes.

Cette appréciation est reprise par l'artiste William Kentridge dans son oeuvre Blowing the Meridian, qui s'inspire de l'attentat de Bourdin. Dans cette oeuvre, Kentridge recrée le club Autonomie mais le place à Dakar au Sénégal en en faisant le centre de complots anarchistes dirigés à l'encontre des puissances coloniales.

Références

Bibliographie

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