vignette|Édition complète définitive (« de dernière main »), 1827. Wandrers Nachtlied est le titre donné par Goethe à deux de ses poèmes parmi les plus célèbres, que l’on a coutume, pour les distinguer, de désigner chacun par le premier vers, respectivement Der du von dem Himmel bist et Über allen Gipfeln, le premier écrit en 1776 et le second en 1780, et publiés tous deux pour la première fois en 1815 sur une même page.

De ces deux courts poèmes, c’est le dernier, Über allen Gipfeln (littér. Au-dessus de tous les sommets), qui a suscité le plus l’attention, tant des critiques que du public. Se composant de huit vers de longueur très inégale, il a été à l’origine griffonné au crayon par l’auteur sur la paroi de bois d’une cabane de garde-chasse près d’Ilmenau, à l’occasion d’une randonnée dans la région, et fait l’objet d’interprétations divergentes, certains y voyant un memento mori (lecture à laquelle semble faire droit la traduction française devenue classique de Jean-Jacques Porchat), d’autres la promesse d’une durable paix de l’âme (sens reflété dans une traduction plus récente de Philippe Jacottet).

Über allen Gipfeln a été mis en musique par Franz Schubert en 1823, sous le titre de Wandrers Nachtlied II.

Présentation générale Wandrers Nachtlied (en français : Chant de nuit du voyageur) est le titre de deux poèmes de Johann Wolfgang von Goethe qui prennent rang parmi ses œuvres les plus célèbres : Der du von dem Himmel bist (Toi qui es du ciel) de 1776, et Über allen Gipfeln (Sur tous les sommets) de 1780. Ce n’est qu’en 1815 que Goethe consentit à ce que le second poème soit pour la première fois publié, dans le tome premier de ses Werke (Œuvres). Voir également Goethe’s Werke, tome premier, éd. originale, Vienne 1816, .. Les deux poèmes y figurent l’un en-dessous de l’autre sur une même page, où le plus ancien des deux porte le titre Wandrers Nachtlied, et le plus récent le titre Ein gleiches (± Quelque chose de semblable), ce qui est censé devoir se comprendre comme encore un Chant de nuit du voyageur. C’est aussi dans cette même disposition que les poèmes furent repris dans l’édition définitive de 1827. Lorsque le poème Über allen Gipfeln est édité séparément de son homologue, le titre Wandrers Nachtlied est en principe le seul envisageable..

Der du von dem Himmel bist (1776) vignette|280px|Le château Ettersburg et le parc qui l’entoure, situés en bordure nord du mont Ettersberg, non loin de Weimar. vignette|Franz Schubert, Wandrers Nachtlied (Der du von den Himmeln bist) op. 4/3 (D 224), composé le , publié en 1821, dédié au patriarche Johann Ladislaus Pyrker von Felsö-Eör. Document autographe.

Le manuscrit du premier Wandrers Nachtlied (c’est-à-dire de Der du von dem Himmel bist), qui se trouvait parmi les lettres à Charlotte von Stein, a été conservé. Il porte le titre Am Hang des Ettersberg (littér. Sur la pente de l’Ettersberg) et porte la date 12 février 76Goethe an Charlotte von Stein. Weimar, . Dans : Repertorium der Goethe-Briefe. WA-N° 00401a+, GB 3, N° 42, Fiche, avec facsimile sur le site de la Klassik Stiftung Weimar.. Il s’énonce comme suit :

+Texte originalTraductionDer du von dem Himmel bist, Alle Freud und Schmerzen stillest, Den, der doppelt elend ist, Doppelt mit Erquickung füllest; Ach, ich bin des Treibens müde! Was soll all die Qual und Lust? Süßer Friede, Komm, ach komm in meine Brust!Toi qui es du ciel, Qui adoucit toutes joies et douleurs, Qui comble de soulagement celui Qui est doublement misérable ; Ah, je suis las de tout cet affairement ! À quoi bon tous ces tracas et plaisirs ? Douce paix, Viens, ah viens dans ma poitrine !

En vue de l’édition de ses œuvres à paraître chez l’éditeur Göschen, Goethe modifia les deuxième et sixième vers, remplaçant « Alle Freud und Schmerzen » (toutes joies et douleurs) par « Alles Leid und Schmerzen » (toutes souffrances et douleurs) et « all die Qual und Lust » (tous ces tracas et plaisirs) par « all der Schmerz und Lust » (toute cette souffrance et tous ces plaisirs), ce qui aux yeux de maints critiques a pu apparaître inusité et pas tout à fait conforme à la règle :

+Texte originalTraductionDer du von dem Himmel bist, Alles Leid und Schmerzen stillest, Den, der doppelt elend ist, Doppelt mit Erquickung füllest; Ach, ich bin des Treibens müde! Was soll all der Schmerz und Lust? Süßer Friede, Komm, ach komm in meine Brust!.Toi qui es du ciel, Qui adoucit toutes souffrances et douleurs, Qui comble de soulagement celui Qui est doublement misérable ; Ah, je suis las de tout cet affairement ! À quoi bon toute cette souffrance et tous ces plaisirs ? Douce paix, Viens, ah viens dans ma poitrine !

L’on peut raisonnablement admettre que Wandrers Nachtlied ne traite pas d’un quelconque pérégrin fatigué, mais qu’ici également Goethe parle surtout de lui-même. Certes, rien dans sa courte notice à Charlotte von Stein du ne vient étayer cette supposition : « Voici un livre pour Ernst et pour Caroline. Je sens bien que j’aurai à venir moi-même, car je voulais écrire une foule de choses, et me rends compte cependant que je n’ai rien à dire que vous ne sachiez déjà »Cf. le site Zeno-Werk.. Dans la courte lettre suivante adressée à elle et datée du , il est pourtant énoncé : « Comme j’ai dormi d’un sommeil tranquille et léger, combien heureux je me suis levé et salué le beau soleil pour la première fois depuis quinze jours d’un cœur libre, et combien rempli de gratitude envers toi, ange du ciel, à qui j’en suis redevable »Lettre de Goethe à Charlotte von Stein. Weimar, , dans : Repertorium der Goethe-Briefe, WA-, GB 3, , Fichier, avec facsimile chez Klassik Stiftung Weimar.. En outre, dans son autobiographie Poésie et Vérité, Goethe relate comment, au lendemain de sa séparation d’avec Friederike Brion en , se sentant « coupable pour la première fois » et se trouvant « dans un sombre deuil », il n’avait pu trouver « quelque apaisement […] qu’à l’air libre seulement » (unter freiem Himmel) et qu’on l’avait surnommé « l’errant […] en raison de ses flâneries ». Des rares hymnes et dithyrambes qu’il avait chantés en cours de route, il en reste « encore un, sous le titre Wandrers Sturmlied » (littér. Chant d’assaut, sans doute par allusion à Sturm und Drang)Aus meinem Leben. Dichtung und Wahrheit (Vérité et Fiction), troisième partie, livre douzième, cf. le site Zeno-Werk..

Hans-Jörg Knobloch va jusqu’à voir dans ce poème épistolaire de Goethe adressé à Mme von Stein une « tentative de séduction » de la femme aimée. Ce n’est que lors de la révision du texte en vue de sa publication, où il s’agissait pour Goethe, ainsi qu’il l’écrivit à Herder, de « rendre propres à être goûtées par le public (genießbar machen) les pièces par trop individuelles et éphémères », que la mutation de sens en direction d’une prière pour la paix de l’âme a pu être opérée. Une telle interprétation s’appuie surtout sur le vers de début « Der du von dem Himmel bist », qui fait écho à la chanson de Zinzendorf sur le Notre-Père (Das Gebet des HErrn [sic] « Qui êtes aux cieux », figurant dans la deuxième édition du dénommé Livre de chant d’EbersdorfNikolaus Ludwig Reichsgraf von Zinzendorf, Das Gebet des HErrn, dans : Evangelisches Gesang-Buch, In einem hinlänglichen Auszug der Alten, Neuern und Neuesten Lieder, Der Gemeine in Ebersdorf Zu öffentlichem und besonderm Gebrauch gewidmet (édité par Friedrich Christoph Steinhofer, Die zweyte und vermehrte Auflage. Ebersdorf. Zu finden im Waysen-Haus. 1745, . À un exemplaire de la première édition de 1742, conservé dans la Bayerische Staatsbibliothek de Munich (mis en ligne sur le site de ladite bibliothèque), ont été adjointes les pages 737 à 744 tirées de la deuxième édition de 1745, dont le Notre Père (Vaterunser-Lied) de Zinzendorf. À l’origine, celui-ci ne figurait pas encore dans la première édition., dont le père de Goethe possédait un exemplaireGoethe évoque le Ebersdorfer Gesangbuch dans Bekenntnisse einer schönen Seele (Aveux d’une belle âme) de 1795, , mais le mentionné déjà à l’âge de dans ses lettres du et du à son mentor leipzigois Ernst Theodor Langer (1743–1820), cf. Briefe, volume 1I, Texte, édité par Elke Richter & Georg Kurscheidt, Akademie Verlag, Berlin 2008, et . Voir aussi . L’exorde du chant de Zinzendorf n’est pris en considération et cité que depuis 1999 grâce à Reinhard Breymayer. – Concernant la collection de livres du père de Goethe, cf.: (la date de parution « 1743 » qui s’y trouve mentionnée est erronée et doit se lire « 1745 », date de la deuxième édition. – Voir également : ..

Über allen Gipfeln (1780) vignette|La « maisonnette de Goethe » (Goethehäuschen), cabane de garde-chasse sur le mont Kickelhahn. vignette|Foto von August Linde (1869)in Die Gartenlaube 1872, S. 657

C’est probablement dans la soirée du que le poème Über allen Gipfeln fut écrit au crayon par Goethe sur la paroi de bois de la cabane du garde-chasse sur la montagne Kickelhahn près d’Ilmenau. Goethe relata à Charlotte von Stein, par une lettre datée du « 6. Sept. 80 », avoir passé la nuit « sur le Gickelhahn, la montagne la plus élevée de l’arrondissement », afin de « me soustraire à la furie de la petite ville, aux lamentations, aux désirs, à l’irrémédiable état de confusion des gens », poursuivant : « Si mes pensées d’aujourd’hui étaient notées dans leur ensemble, il y aurait parmi elles de bonnes choses. Ma meilleure amie, je suis monté dans la caverne Hermannstein, à l’endroit où vous étiez avec moi, et y ai baisé, et encore baisé le S, qui s’y trouve dessiné, si fraîchement encore que cela semble d’hier ». Cependant, Goethe n’allait plus faire ensuite, dans ses lettres ultérieures, la moindre allusion à ces vers écrits par lui sur la paroi de planches de la cabaneCf. le site Zeno-Werk, Goethe, Johann Wolfgang, Briefe, 1780, 4/1012.. Néanmoins, la note griffonnée par Karl Ludwig von Knebel dans son journal intime à la date du peut être vue comme se référant aux vers tracés par Goethe : « Belle matinée. Lune. Les vers de Goethe. À la chasse à la pirsch en compagnie du duc. […] La nuit, à nouveau sur le Gickelhahn ». Il est incertain si l’inscription telle que faite alors par Goethe coïncide en tout point avec le texte publié par lui en 1815 :

+Texte originalTraduction de Jean-Jacques PorchatTraduction de Philippe JaccottetÜber allen Gipfeln Ist Ruh, In allen Wipfeln Spürest du Kaum einen Hauch; Die Vögelein schweigen im Walde Warte nur, balde Ruhest du auch.Sur tous les sommets est le repos; dans tous les feuillages tu sens un souffle à peine ; les oiselets se taisent dans le bois ; attends un peu, bientôt tu reposeras aussi !Au-dessus des montagnes le repos. Dans les cimes des arbres, C'est à peine si bouge une feuille. Les oiseaux dans le bois font silence. Bientôt, patience ! La paix aussi va te venir..

En effet, l’inscription de Goethe sur la paroi de planches n’a pas été conservée. Deux transcriptions (ou notes sous dictée) anciennes, de la main de Herder et de Luise von Göchhausen, présentent dans le vers 1 : « Über allen Gefilden » (au-dessus de toutes les campagnes) et dans le vers 6 : « Die Vögel » (les oiseaux). Ces versions sont communément considérées comme des versions précoces ou les premières authentiques.. L’inscription manuscrite sur la paroi telle que photographiée en 1869 comporte elle aussi dans le vers 1 « Vögel » (et non le diminutif « Vögelein »), et d’autre part déjà le mot « Gipfeln » (sommets). Ce n’est sans doute que lors de rénovations ou de griffonnages effectués au cours des décennies par-dessus l’original estompé, par Goethe lui-même ou par quelque visiteur bien intentionné, que la substitution a pu avoir lieu.