Alcibiade (en grec ancien : ), né en 450 av. J.-C. et mort en 404 av. J.-C., est un stratège et un général athénien. Personnalité haute en couleur qui a fasciné ses contemporains, il réunit une naissance aristocratique, un patrimoine important de grandes propriétés foncières, une intelligence reconnue et une beauté enviée.

Adopté par Périclès dont il est cousin par sa mère, il est, dans la seconde moitié du , l'une des personnalités politiques les plus importantes du monde grec. Il est considéré comme étant un disciple de Socrate. Sa vie adulte se confond avec la guerre du Péloponnèse, conflit majeur qui oppose Athènes à Sparte de 431 à 404 et voit la ruine finale de l'empire athénien : au cours de ces années, Alcibiade combat alternativement dans l'armée athénienne, dans le camp spartiate et chez les satrapes perses. Il devient dès l'Antiquité un personnage littéraire qui inspire les écrivains.

Biographie Origine et jeunesse Alcibiade fait partie de la grande noblesse athénienne : il est le fils aîné de l'Eupatride Clinias, du dème de Scambonide, et de Dinomaque, fille de l'Alcméonide Mégaclès, oncle maternel de Périclès. Il vient du dème de Scambonide et appartient à l'une des plus éminentes familles aristocratiques d'Athènes. Il est adopté par son tuteur Périclès, qui lui donne pour pédagogues son frère AriphronPlutarque, Vie d'Alcibiade. et le physiognomoniste thrace ZopyreTout Platon de Luc Brisson (page 2196, 2008). Pronomos, maître d’Alcibiade en musique, voit son élève lui refuser d’apprendre à jouer de l'aulos pour le même motif qu’Athéna — c'est-à-dire qu'il déforme le visage lorsqu’on en joue. Cet événement précipite le déclin de l’instrumentPlutarque, Alcibiade, 2, 5-7.. vignette|290x290px|Alcibiade recevant les leçons de Socrate (François-André Vincent, musée Fabre). La plupart des auteurs anciens s'accordent sur la nature exceptionnelle d'Alcibiade, doué de multiples dons : beautéXénophon, Mémorables, , 2, 24.Platon, Protagoras, 309 c.Plutarque, Vie d'Alcibiade, 1, 4., haute noblesse, richesse, intelligence.

Des documents antiques comme ceux de Diogène Laërce mentionnent la bisexualité d’Alcibiade en ces termes : Libertin, il est le disciple, l'ami et l'amant occasionnel de SocrateDans l’Alcibiade majeur, Socrate se dit son premier éraste (§ 103 a).De la vertu et du vice () ; c'est dans la bouche d'Alcibiade que Platon place son portrait de Socrate dans Le Banquet215 d et suivants. ; dans son Gorgias, Platon fait également dire à Socrate qu'il aime Alcibiade, 481 e.. Ils ont été compagnons d'armes, et Socrate lui sauve la vie en 432 av. J.-C. lors de la bataille de PotidéePlaton, Banquet, 219e - 221c.. Alcibiade défend à son tour le philosophe après la bataille de Délion en 424 av. J.-C.Plutarque, Vie d'Alcibiade, 7.. Isocrate dément qu'Alcibiade ait été le disciple de SocrateIsocrate, Éloge de Busiris, 9 ..

Alcibiade mène la vie de la jeunesse dorée d'Athènes, multipliant les frasques. Connu dès l'enfance pour son insolence, il aime les dépenses somptuaires et n'hésite pas à provoquer des scandales publics : une anecdote rapporte qu'il a coupé la queue de son chien, simplement pour que les Athéniens parlent de la queue de son chien plutôt que de luiPlutarque, Vie d'Alcibiade, 9.. Ses amours, nombreuses, lui valent souvent la réprobation publique et se mêlent à la politique, quand, par exemple, il fait un enfant à la femme du roi de Sparte, . Suivant un récit de Théophraste, Archestrate a écrit que . Ce qui choquait le plus chez Alcibiade, c'était une grande insolence, beaucoup de luxe et de vanité.

Entrée dans la vie politique

redresse=1.2|vignette|alt=Carte de la Grèce ancienne qui montre deux groupes principaux : Sparte et ses alliés dans le Péloponnèse, et Athènes et ses alliés sur tout le pourtour de la mer Égée|Les alliances dans le monde grec à la veille de la guerre du Péloponnèse en 431 av. J.-C. La vie adulte d'Alcibiade s'étend tout au long de la guerre du Péloponnèse (Alcibiade étant âgé d'à peu près dix-neuf ans à ses débuts), conflit de près de trente années qui oppose Athènes et ses alliés de la Ligue de Délos à Sparte et sa Ligue du Péloponnèse. Ce conflit, né de l'impérialisme athénien, oppose également deux régimes politiques : Athènes impose dans les cités la démocratie, quand Sparte propage l'oligarchie. Périclès, le tuteur d'Alcibiade, est jusqu'à sa mort en 429 av. J.-C., le principal stratège d'Athènes pendant cette période (431-404).

Après les dix premières années de la guerre, en 421 av. J.-C., une volonté de paix s'affirme dans les deux camps ; à Athènes, c'est Nicias qui convainc ses concitoyens de la signer. La même année, Argos, cité neutre dans le conflit, voit sa trêve avec Sparte arriver à échéance, et les yeux se tournent vers elle pour savoir quel parti elle prendra. Nicias défend l'idée que la paix avec Sparte doit se maintenir et que les deux principales cités de Grèce doivent se mettre d'accord sur le sort d'Argos. Mais certaines des clauses de la paix sont inapplicables et les négociations se révèlent tortueuses de la part de Corinthe. Alcibiade suggère habilement une attitude contraire : doutant de la loyauté de Sparte au traité de paix, il propose et obtient une alliance défensive avec Argos à laquelle se joignent Mantinée et Élis. Il s'agit de la première victoire politique d'Alcibiade. Il est élu stratège pour l'année 420 av. J.-C. Pourtant, il n'est pas réélu stratège en 418 av. J.-C. ; la rivalité et le conflit qui opposent Nicias et Alcibiade se reflètent dans les divisions sociales des Athéniens, dont la population urbaine s'oppose à la pacifique population rurale ; c'est ainsi qu'Alcibiade est menacé d'ostracisme en 417 par le démagogue Hyperbolos qui rivalise avec Alcibiade pour prendre la tête de la faction rurale ; Plutarque rapporte comment Hyperbolos fut ostracisé en 417 grâce à une entente entre Nicias et AlcibiadePlutarque, Vie d'Alcibiade, ., qui devaient être les protagonistes de l’ostracophorie cette année-là ; au dernier moment, leurs partisans à tous les deux prirent peur et s'unirent en votant contre l'homme politique, pris à son propre piège. Cet ostracisme truqué marqua le dernier usage de l'institution, Alcibiade, 13 ; Nicias, 11.. Il faut attendre l'expédition de Sicile pour qu'Alcibiade devienne un personnage inévitable de la politique grecque.

L'Expédition de Sicile et les scandales

La réputation d'Alcibiade grandit juste avant l'expédition, quand, en 416 av. J.-C., il engage sept chars dans la course à Olympie, et remporte trois prix, dont le premier et le deuxième ; les fêtes qui suivent, alimentées par les nombreux cadeaux offerts par les différentes cités, trouvent leur apogée dans une procession fastueuse à travers la ville.

C'est auréolé de cette gloire qu'il propose à l'Assemblée une expédition en Sicile : le but avancé était de répondre à l'appel de leur alliée Ségeste, menacée par sa voisine Sélinonte. Pourtant, Thucydide n'y voit qu'un prétexte et admet que le véritable objectif athénien est de soumettre toute la Sicile, , 6, 1. ; cet assujettissement permettrait à Athènes de contrôler l'approvisionnement du Péloponnèse en blé sicilien et par là de faire pression sur Sparte, ainsi que d'ouvrir la voie à la constitution d'un empire occidental en Italie, à Carthage et en Libye. L'Assemblée vote alors l'envoi de soixante vaisseaux, commandés par Alcibiade, Nicias et Lamachos. Nicias s'oppose pourtant fermement à l'idée d'une expédition et réussit à faire revoter l'assemblée sur le sujet. Il plaide contre Alcibiade, son jeune âge et son intérêt personnel à une expédition, et souligne les risques pour la paix et la stabilité d'Athènes en général, , 8 à 24.. Alcibiade répond et assume sa personnalité, le faste de son écurie et sa supériorité ; il défend l'impérialisme et affirme que les risques de l'expédition sont limités. Nicias reprend la parole et insiste sur les forces importantes des cités siciliennes : le succès nécessiterait de mobiliser tout l'Empire et toutes les ressources financières d'Athènes. Erreur psychologique : l'effet est contraire à celui qu'il recherchait, et l'Assemblée vote finalement l'envoi de cent vaisseaux.

Pourtant, Alcibiade ne quitte pas Athènes l'esprit serein. Un scandale avait touché la cité peu de temps auparavant : tous les hermès, statues du dieu Hermès qui marquent les limites des propriétés publiques et privées, avaient été mutilés ; la population s'était émue du sacrilège, de mauvais augure juste avant le départ de l'expédition, et la justice avait appelé à la dénonciation des coupables de la mutilation des hermès, appelés hermocopides, et de tout autre sacrilège. Alcibiade n'est pas mêlé aux hermocopides, mais le démocrate Androclès le dénonce pour un autre scandale, une parodie des mystères d'Éleusis, et réussit à mêler les deux affaires, pourtant distinctes. Alcibiade demande à être traduit en justice rapidement, afin de partir pour la Sicile avec la confiance de ses soldats, mais ses adversaires obtiennent qu'il quitte Athènes avec la flotte, et qu'on le juge à son retour. Le grand départ a lieu vers juin 415. Une nouvelle dénonciation arrive en son absence : Alcibiade aurait eu le premier rôle, celui de hiérophante, c'est-à-dire de prêtre, dans cette parodie. Il est alors condamné à mort par contumace, ses biens sont confisqués, son nom est inscrit sur une stèle d'infamie et on prononce des imprécations officielles contre lui. Le navire officiel, la Salaminienne, est envoyé en Sicile chercher Alcibiade et d'autres accusés ; sur le chemin du retour vers Athènes, près de Thourioï, le bateau d'Alcibiade fausse compagnie à son escorte : Alcibiade est désormais exilé, , 61, 6-7..

Selon Lucien de Samosate, dans Les Amours, c'est ivre qu'Alcibiade s'est rendu coupable d'avoir mutilé les statues des dieux et trahi les mystères d'Eleusis. Jacqueline de Romilly le juge avec indulgence : coupable de s'être moqué imprudemment et irrévérencieusement d'un rite sacré, peut-être, mais membre d'un complot oligarchique ou aspirant à la tyrannie, comme les Athéniens ont semblé le craindre, non. Sa défection a des conséquences désastreuses sur l'expédition de Sicile et sur la position athénienne d'une manière générale : l'expédition a bien été une imprudence et la force des Siciliens sous-évaluée, mais, en se privant de celui qui les avait convaincus de lancer cette expédition et qui avait toutes les qualités pour la réussir, les Athéniens fragilisent grandement leur armée, et préparent la défaite de 413.

Dans le camp spartiate Après avoir songé à Argos, Alcibiade choisit finalement pour terre d'exil, dans l'hiver 415-414 av. J.-C., Sparte, où l'invite un de ses amis, Endios. Sparte est l'ennemi même d'Athènes, et il l'aide efficacement dans la guerre contre sa patrie : individualiste, Alcibiade, qui n'a pas réussi à mettre Athènes au service de ses ambitions, n'hésite pas à se retourner contre elle. Il conseille d'abord aux Lacédémoniens d'envoyer en Sicile une armée de marins et d'hoplites : c'est Gylippe qui la commande et anéantit l'armée athénienne, tuant Nicias et Démosthène qui avait été envoyé en renfort. Il suggère ensuite de fortifier une position sur le territoire même de l'Attique : les Spartiates s'installent donc à Décélie au printemps 413 et tirent un avantage important de cette situation jusqu'à la fin de la guerre en 404 ; en effet, tout en menaçant constamment Athènes, qui n'est qu'à , ils fragilisent sérieusement son économie : de nombreux domaines sont perdus ainsi que les revenus des mines du Laurion, l'argent envoyé par les alliés baisse et le ravitaillement devient difficile depuis l'Eubée.