Cette page vise à donner, dans une page spéciale et afin d'alléger la présentation de la page principale Marc Richir, les principaux traits de la philosophie de Marc Richir, philosophe belge né en 1943 et mort en 2015.
L'œuvre de Marc Richir se placerait sous le signe d'une « refonte » de la phénoménologie plutôt que d'une refondation. Alexander Schnell distingue dans ce terme trois acceptions : la mise au jour d'« éléments » qui remettent en cause l'orientation strictement intentionnelle et objectivante de Husserl au profit d'une base pré-intentionnelle ; la substitution du concept de base à celui de fondement (Fundament) ; enfin la refonte, au sens quasi sidérurgique, de concepts empruntés à la philosophie grecque, à l'idéalisme allemand et à la phénoménologieAlexander Schnell, « Refonder la phénoménologie », dans Christian Sommer et Jean-Claude Monod (dir.), Nouvelles phénoménologies en France, Paris, Hermann, coll. « Rue de la Sorbonne », 2014.. Les concepts qui suivent ne se définissent pas isolément : ils forment un dispositif dont chaque terme renvoie aux autres et ne prend son sens que par sa place dans une architectonique d'ensemble.
Phénomènes « comme rien que phénomènes » et phénoménalisation
Karel Novotný lit dans le concept richirien de phénoménalité l'exigence d'une radicalisation de la réduction transcendantale : là où le phénomène husserlien est toujours phénomène de quelque chose, donné dans sa corrélation avec une conscience intentionnelle, l'apparaître pré-intentionnel « rien que phénomène » est ce qui rend possible toute conscienceKarel Novotný, « Qu'est-ce qu'un phénomène ? Essai sur le concept de phénoménalité chez Marc Richir », Acta Universitatis Carolinae. Interpretationes. Studia Philosophica Europeanea, vol. II, n 1, 2012, p. 71-84.. Alexander Schnell fait remonter la mise en place de ce concept à des notes restées inédites sur la phénoménalisation, rédigées en 1969-1970, et l'articule à un découplage de la phénoménalité et de leidéticitéAlexander Schnell, « À propos du "phénomène" et de la "phénoménalisation" chez Marc Richir », Acta Universitatis Carolinae. Interpretationes. Studia Philosophica Europeanea, 2019/1, p. 15-31, ..
Richir sépare la phénoménalisation de l'apparaître (Erscheinen) comme du jeu de l'apparition (Erscheinung) dans l'apparaissant (Erscheinende). Elle n'est rien d'autre que le « clignotement » (Schwingung) de phénomènes qui, dès lors, paraissent comme rien que phénomènes, c'est-à-dire sans paraître originairement comme phénomènes d'autre chose qu'eux-mêmesMarc Richir, Phénoménologie en esquisses. Nouvelles fondations, Grenoble, Jérôme Millon, coll. « Krisis », 2000, avant-propos, p. 23.. Un phénomène n'a donc pas de fondement en deçà de lui : il pulse, et ce battement même constitue sa phénoménalité. Florian Forestier précise que les deux pôles de ce clignotement ne sont pas seulement l'apparition et la disparition, mais le phénomène en tant qu'il se donne comme phénomène d'autre chose, sous l'horizon d'autre chose, et en tant qu'il se donne comme rien que lui-même dans l'immédiateté de sa concrétude ; reprenant une formule de Robert Alexander, il décrit un phénomène qui ne bat qu'entre sa disparition dans le « cadavre de l'idéalité » et son apparition dans la « chair de la phénoménalité »Florian Forestier, La phénoménologie génétique de Marc Richir, Cham, Springer, coll. « Phaenomenologica » (vol. 214), 2015, p. 21-22 .Robert Alexander, Phénoménologie de l'espace-temps chez Marc Richir, Grenoble, Jérôme Millon, 2013..
Trois conséquences en découlent.
Les phénomènes sont d'abord originairement pluriels. La langue philosophique, qui depuis Platon ne sait conjuguer l'apparaître qu'avec l'Un, tend à les confondre en un phénomène unique et à ne les saisir qu'en abstraction ; Richir invite à s'entraîner à penser depuis la pluralitéPhénoménologie en esquisses, op. cit., p. 20-22.. Il est en ce sens dépourvu de sens, remarque Forestier, de parler dun phénomène, et la phénoménalisation elle-même n'est phénoménalisation pour personne : la forme du phénomène n'implique pas celle d'un sujet et doit être tenue pour originairement anonymeLa phénoménologie génétique de Marc Richir, op. cit., p. 15-16 et 20..
Ces phénomènes sont ensuite toujours pourvus de concrétudes : les apparences, chatoyantes et instables, qui en sont les lambeaux apparents et sans lesquelles la phénoménalisation ne serait qu'un chaos. Elles ne chatoient pas au hasard, mais se disposent en synthèses passives qui surgissent, s'évanouissent et revirent les unes avec les autresMarc Richir, « L'aperception transcendantale immédiate et sa décomposition en phénoménologie », Revista de Filosofía, n 26, 2001, p. 22..
La fixation d'un des pôles du clignotement hors du clignotement lui-même constitue enfin ce que Richir nomme le simulacre ontologique : la structure par laquelle un phénomène — la temporalité originaire, l'être en tant qu'être, l' Ereignis — se donne illusoirement pour la matrice universelle de tout autre. Schnell rattache cette structure à ce que Richir appelle la distorsion originaire, double illusion par laquelle le phénomène paraît tantôt centré sur lui-même, comme un individu insécable, tantôt décentré par rapport à un centre universel, comme le cas particulier d'une idéeAlexander Schnell, « Au-delà de Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty : la phénoménologie de Marc Richir », Revue germanique internationale, n 13, 2011, p. 95-108.. La réduction phénoménologique se comprend dès lors comme réduction du simulacre, et lillusion transcendantale cesse d'être une erreur à éliminer pour devenir un objet d'analyseMarc Richir et Sacha Carlson, L'Écart et le Rien. Conversations avec Sacha Carlson, Grenoble, Jérôme Millon, coll. « Krisis », 2015, p. 132 et 166..
Cette position situe Richir à distance des phénoménologies de la donation : à l'axiome de Jean-Luc Marion « autant de réduction, autant de donation », il oppose la formule inverse — « d'autant plus de réduction, d'autant moins de donation » —, le champ proprement phénoménologique se tenant selon lui en deçà du donné Florian Forestier, « The Phenomenon and the Transcendental. Jean-Luc Marion, Marc Richir and the Issue of Phenomenalization », Continental Philosophy Review, vol. 45, n 3, 2012, p. 381-402.. Sacha Carlson a consacré deux études d'ensemble à cette question du phénomène, l'une portant sur sa genèse dans les premiers écrits, l'autre l'abordant par quatre voies distinctesSacha Carlson, Genèse et phénoménalisation. La question de la phénoménalisation chez le jeune Richir, Dixmont, coll. « Mémoires des Annales de phénoménologie », 2020.Sacha Carlson, « Qu'est-ce qu'un phénomène ? Une quadruple approche de la phénoménologie richirienne », dans Sophie-Jan Arrien, Jean-Sébastien Hardy et Jean-François Perrier (dir.), Aux marges de la phénoménologie. Lectures de Marc Richir, Paris, Hermann, coll. « Rue de la Sorbonne », 2019, p. 219-257..
L'épochè phénoménologique hyperbolique
Pablo Posada Varela tient le couplage de l'épochè hyperbolique et de la réduction architectonique pour le ressort méthodique de toute la démarche richirienne, à laquelle Anne Coignard a par ailleurs consacré une étude spécifiquePablo Posada Varela, « Épochè hyperbolique et réduction architectonique », dans Aux marges de la phénoménologie. Lectures de Marc Richir, op. cit., p. 119-141.Anne Coignard, « Plonger en eaux profondes : la réduction phénoménologique hyperbolique de Marc Richir », Eikasia. Revista de Filosofía, janvier 2013..
Richir dissocie plus nettement que Husserl l'épochè et la réduction. L'épochè est l'opération de l'ouverture : une hyperbole qui passe par-dessus toute positivité pour dégager ce qui la fait vivre non comme positivité mais comme fluidité ; à la réduction revient ensuite d'examiner comment de la positivité peut se constituer au sein de ce qui semble tout dissoudreL'Écart et le Rien, op. cit., p. 122-124.. Forestier qualifie la démarche dhyper-cartésienne et la rapporte à la phase du doute où Descartes révoque jusqu'aux lois logico-mathématiques ; il insiste sur le fait qu'une telle réduction ne conduit pas à l'estompement du champ phénoménologique mais à son dévoilement : elle « conduit à l'océan », lequel n'est ni plénitude de donation ni vide, mais une « masse » où rien n'est plein ni tout à fait videLa phénoménologie génétique de Marc Richir, op. cit., p. 36.. Richir emprunte sur ce point à Jan Patočka l'exigence que la réduction se défasse aussi du vécu, qui n'appartient pas constitutivement au phénoménologique mais toujours déjà à une forme-monde, pour s'acheminer vers un champ asubjectif.
Portée à ce degré, l'épochè n'est plus le suspens du seul écoulement du présent vivant, mais celui du temps tout entier, quelles que soient ses structures de temporalisation, et de toute institution symbolique, y compris la languePhénoménologie en esquisses, op. cit., p. 28-29.Marc Richir, « La refonte de la phénoménologie », Annales de phénoménologie, n 7, 2008, p. 206.. La temporalisation husserlienne en présent vivant perd du même coup son statut de mode originaire et universel : elle se rattache à la structure propre de la Stiftung de l'aperception perceptive. Jean-François Perrier relève que le suspens atteint jusqu'à ce que Richir nomme la « tautologie symbolique » — l'identité du soi qui pense et du soi qui est —, et permet par là de déceler la subreption d'une institution qui pense à notre placeJean-François Perrier, Entre rencontre et malencontre. Esquisse d'une phénoménologie du politique chez Marc Richir, thèse de doctorat, Université Laval, 2021, p. 195-196..
L'opération n'est pas pour autant un acte dont on disposerait à volonté. Non situable dans le temps des présents, elle survient comme rupture du cours de l'expérience courante, quand du « tremblement » se met à surgir dans le perceptible ; l'épochè méthodiquement pratiquée n'en est que la mimèsis, ou l'anamnèsePhénoménologie en esquisses, op. cit., p. 22.L'Écart et le Rien, op. cit., p. 156-159.. Richir la situe dans le clignotement entre l'« instantané » platonicien (exaiphnès), revirement immaîtrisable du mouvement au repos et du repos au mouvement, et l'« instant cartésien » sans passé ni futur, l'abolition revirant avant de s'achever.
Ce qu'elle ouvre n'est pas un spectacle : le phénoménologue, écrit Richir, ne voit ni n'aperçoit rien ; il se transpose en phantasia « perceptive » et ne « perçoit » que des ombres en mouvement, dont il s'agit de suivre le mouvementL'Écart et le Rien, op. cit., p. 155.. Il en résulte une conséquence que Richir assume : au registre phénoménologique il n'y a pas de vérité, seulement une vérité architectonique, faite des systèmes de coordonnées conceptuelles légués par la tradition philosophique et qui permettent d'ordonner un champ où tout bouge à la fois. Plusieurs degrés de l'épochè hyperbolique se distinguent enfin, correspondant à trois registres de l'aperception transcendantale immédiate : celui du présent vivant en écoulement, celui de la temporalisation en présence de langage sans présent assignable, et le registre le plus archaïque, celui de la proto-temporalisation des mondes hors langage« L'aperception transcendantale immédiate », art. cité, p. 50..
Architectonique et transposition architectonique