Jean Lavayssière, né le à Castelfranc (Lot) et mort le dans la même commune, est un sous-officier français. Caporal au 8e bataillon de chasseurs d'Orléans lors des combats de Sidi-Brahim en , il fait partie de la poignée de survivants de la défense du marabout et il est le seul d'entre eux à rentrer à Djemmaa-Ghazaouet avec son arme.

Cela lui vaut une carabine d'honneur offerte au nom du prince royal. Son témoignage, publié dès , est repris par la presse, puis utilisé par les historiens du combat.

Rendu à la vie civile, il connaît des difficultés matérielles et professionnelles, avant d'être secouru par les bataillons de chasseurs. En 1911, les chasseurs à pied lui élèvent un à Castelfranc, déplacé et restauré en 2015. Un village d'Algérie, baptisé en 1900, et une rue d'Oran ont porté son nom.

Biographie

Jeunesse et service Jean Lavayssière naît à Castelfranc, dans la vallée du Lot, le à une heure du matin. Il est le fils légitime de François Lavayssière et de Jeanne Ladoux. Une plaque signale sa maison natale. Son père, né vers 1793, a aussi été soldat. A sa mort, le à son domicile de Castelfranc, à 86 ans, son acte de décès le qualifie de « militaire médaillé en retraite ». Il est alors veuf.

Désigné par le tirage au sort, il est incorporé au 8e bataillon de chasseurs à pied le , sous le matricule 1494. Il est nommé caporal à la compagnie le .

Sidi-Brahim Le lieutenant-colonel Lucien de Montagnac quitte Djemmaa-Ghazaouet dans la nuit du 21 au avec une partie de la garnison. Le 23 au matin, les compagnies engagées au Kerkour sont anéanties par les troupes d'Abd el-Kader. Le capitaine de Géreaux rassemble alors les éléments restés au camp : sa compagnie de carabiniers, des escouades de la compagnie et la grand-garde commandée par le caporal Lavayssière, soit selon son récit. Il les conduit jusqu'au marabout de Sidi-Brahim, où ils se retranchent.

Le drapeau du marabout Dans son récit d', Lavayssière rapporte que le capitaine l'a fait monter sur le marabout, sous le feu ennemi, pour y fixer un drapeau improvisé. Ce drapeau devait signaler la position à la colonne du lieutenant-colonel de Barral. Ce premier récit ne mentionne que la ceinture rouge du lieutenant de Chappedelaine et son propre mouchoir bleu. La tradition ultérieure, rapportée par Louis Bulit, donne une autre version : un emblème tricolore formé de la ceinture rouge de Chappedelaine, de la cravate bleue de Lavayssière et d'un mouchoir blanc, monté sur un roseau et attaché par le carabinier Stapponi au sommet d'un figuier. En 1911, Beaurepaire-Froment combine les deux versions : Lavayssière se porte lui-même volontaire, noue à une branche de figuier la ceinture rouge, une bande de toile blanche et sa cravate bleue, et fixe l'emblème sur le dôme sous les balles.

Les défenseurs repoussent trois sommations de se rendre. Ils tiennent jusqu'au soir du 25, coupant leurs balles en morceaux et privés d'eau.

La sortie et le retour à Djemmaa Le au matin, la troupe quitte le marabout, les officiers en tête, pour tenter de rejoindre Djemmaa-Ghazaouet. Elle est harcelée pendant sa marche, puis prise à partie dans le ravin des Ouled-Ziri, où tombent notamment le capitaine de Géreaux et le lieutenant de Chappedelaine. Le rapport de l'état-major, signé par le chef d'état-major de Martimprey et publié au Moniteur universel, recense quatorze hommes rentrés au poste : deux hussards et douze chasseurs d'Orléans, dont le caporal Lavayssière et le carabinier Léger. Pernot nomme les deux hommes morts en arrivant, le caporal Jean-Pierre et le carabinier Audebert, et précise que trois des rescapés succombent en décembre à l'hôpital d'Oran. En , neuf seulement sont encore en vie. Lavayssière est le seul d'entre eux à avoir rapporté son fusil. Il a été blessé d'un coup de baïonnette à l'épaule droite.

Trois coups de canon tirés du poste dispersent les derniers assaillants, qui emmènent avec eux une dizaine de prisonniers. Les survivants ont ensuite du mal à se faire reconnaître par la garnison, qui craint une ruse.

Une tradition postérieure grandit son rôle. Au , la presse lui attribue l'organisation de la défense du marabout, tous les officiers étant morts ou blessés. Louis Bulit le fait prendre le commandement de la sortie, tous les officiers et sous-officiers ayant été tués, et le ministère des Armées présente les derniers survivants comme ramenés sous sa conduite. Beaurepaire-Froment écrit en 1911 que Géreaux, blessé, lui confie le commandement pour la sortie. Il lui attribue aussi la réponse écrite au bas de la troisième sommation : « Merde pour Abd-el-Kader ! Les chasseurs d'Orléans se font tuer, mais ne se rendent jamais ! ». Son propre récit de 1845 ne rapporte que la réponse du capitaine, selon laquelle les Français mouraient mais ne se rendaient pas. Il montre le capitaine de Géreaux diriger la défense, puis les officiers prendre la tête de la sortie.

Témoignages Le récit de Lavayssière est écrit sous sa dictée et publié par L'Écho d'Oran du . La Presse et La Quotidienne le reprennent le 17 octobre. En 1846, il adresse un second récit à un parent du capitaine Dutertre. Paul Azan s'appuie sur ce texte en 1905, parmi les témoignages de survivants qu'il réunit pour son étude.

En 1883, le bataillon de chasseurs publie à Amiens une brochure, Le combat de Sidi-Brahim et le sergent Lavayssière. Elle est présentée comme un extrait de l'historique du bataillon, complété d'après la relation de Lavayssière.

Récompenses Lavayssière est nommé sergent de carabiniers le ; les chasseurs rentrés avec lui sont faits caporaux. C'est avec ce grade, au 8e bataillon de chasseurs à pied, qu'il est fait chevalier de la Légion d'honneur par décision du . La plupart de ses compagnons ne reçoivent la croix qu'à l'été 1846.

Le , le bataillon rentre à Tlemcen. Le 12, le général Cavaignac remet solennellement au sergent Lavayssière, au milieu d'un carré formé par toute la garnison, une carabine d'honneur envoyée par le comte de Paris. Il conclut : « Sergent Lavayssière, au nom du roi et du prince royal, en récompense de votre belle conduite dans la retraite du marabout de Sidi-Brahim dont vous êtes le héros, je vous fais la remise d'une carabine d'honneur en échange de celle qui a été sauvée par vous. Sergent Lavayssière, vous avez bien mérité de la patrie. »

L'arme porte l'inscription « Donnée par le prince royal au caporal Lavayssière ». Sortie des ateliers de Moutier-Lepage, elle est du modèle récemment adopté pour les chasseurs à pied ; ses garnitures et la poignée de son sabre-baïonnette sont en argent massif, et l'inscription est damasquinée en or sur le canon. Bulit ajoute que l'arme est présentée dans une cassette en acajou qui contient aussi 1 000 francs en pièces de cinq francs. Selon Bulit, la duchesse d'Orléans aurait fait placer aux Tuileries le fanion du marabout et la carabine d'ordonnance rapportée par Lavayssière. Le fanion aurait disparu en 1848.

Vie civile Il est renvoyé dans ses foyers le . Il débarque à Marseille et regagne Castelfranc, où il épouse Rose Pagès le . Le couple a trois filles : Maria (1850-1878), Sara (née en 1852) et Célina (1855-1879). Sa fille Sara, épouse d'Auguste Lafon, lui donne un petit-fils, Antoine Raymond Lafon, né à Castelfranc le . Celui-ci devient officier au 8e bataillon de chasseurs à pied, l'ancien bataillon de son grand-père, et meurt en 1924.

Le gouvernement impérial lui confie en 1852 un emploi d'éclusier, qu'il exerce pendant quatorze ans sur le Lot, à Puy-Laborde puis à Douelle. Il est signalé comme hostile aux idées républicaines et soupçonné d'attachement à la monarchie ; son caractère est réputé difficile. Il est suspendu en 1863 après avoir jeté dans le canal un supérieur qui lui faisait une observation.

Revenu à Castelfranc, il vit du traitement de sa croix, soit 250 francs par an, et de ses vignes, dont le vin lui rapporte environ 1 500 francs par an selon Bulit. Il remplit aussi l'office de suisse à l'église paroissiale. La presse de 1892 le présente comme bedeau de cette église à la fin de sa vie, mais son acte de décès le dit « sans profession ». De 1876 à 1880, il connaît la misère, ses vignes étant ravagées par le phylloxéra. Il perd ses filles Maria et Célina en 1878 et 1879, puis son père en 1879. Sa femme meurt en 1882.

Menacé de cécité, il écrit le au grand chancelier de la Légion d'honneur, le général Faidherbe. Il y rappelle avoir planté le drapeau sur le marabout et être rentré « seul homme gradé » avec ses armes. Il explique avoir perdu un œil « après quatre mois d'horribles souffrances », l'autre étant menacé, et ne disposer que des 250 francs de sa décoration : « La pauvreté, mon général, n'a rien qui m'attriste ; mais la cécité m'effraye et m'épouvante ; aussi voudrez-vous bien, mon général, me faire admettre pendant quelques jours à l'hôpital des Quinze-Vingts où les hommes de l'art pourront me préserver de ce terrible mal ». Le , la grande chancellerie, qui dit s'intéresser « vivement au caporal Laveyssière, le dernier survivant de Sidi-Brahim », fait engager les démarches auprès de l'Assistance publique. Faidherbe le fait venir gratuitement de Castelfranc à Paris et le recommande au directeur de l'hôpital des Quinze-Vingts, Péphau. Il y entre le et y est soigné par le docteur Fieuzal. Les médecins espèrent sauver l'œil qui lui reste. L'opération qu'il subit lui permet de le conserver.

Son arrivée à Paris, relayée par la presse, lui vaut d'être fêté par les chasseurs. Le commandant du 17e bataillon de chasseurs à pied, en garnison à Courbevoie, l'invite le premier à un banquet ; celui du 2e bataillon, à Versailles, fait de même. Son ancien bataillon, le , en garnison à Amiens, se cotise à son tour pour l'inviter. Accueilli à la gare par le commandant et son état-major, il est conduit en voiture à la citadelle après un déjeuner. Le bataillon l'y attend sous les armes, dans la cour pavoisée, musique en tête. Après sa présentation, le commandant fait ouvrir les prisons et les salles de police, honneur ordinairement réservé à la visite d'un général. Un feu d'artifice est tiré le soir ; les caporaux lui offrent un punch le lendemain, les sous-officiers le surlendemain. Devant le drapeau du bataillon, qui porte en lettres d'or l'inscription « Sidi-Brahim », il évoque avec émotion le combat dont il était revenu seul gradé avec ses armes. Il regagne ensuite les Quinze-Vingts.

Son ancien bataillon lui sert ensuite une petite rente viagère, constituée par une souscription des bataillons de chasseurs. Le bataillon l'invite dès lors chaque année à sa fête. Vers 1888, il revient à Amiens, où il reçoit une nouvelle ovation.

Mort Veuf, il meurt à Castelfranc, où il est domicilié, le à deux heures du matin, à l'âge de . Il est inhumé au cimetière communal.

À la fin du mois, une cérémonie réunit sur sa tombe une grande affluence. Y sont déposées des couronnes envoyées par neuf bataillons de chasseurs à pied, dont le , et par les sous-officiers du régiment d'infanterie de Cahors. Le maire de Castelfranc, Lacroix, un représentant du commandant d'armes, un adjudant du régiment et le préfet du Lot y prennent la parole. Le maire espère inaugurer bientôt un monument à sa mémoire, et le préfet appelle à en élever un.

La grande chancellerie le qualifie dès 1883 de « dernier survivant de Sidi-Brahim », et le lieutenant Émile Lavisse, du 8e bataillon de chasseurs, le présente de même en 1887. La presse reprend cette affirmation à sa mort. En 1895, un lecteur du journal Le XIX siècle la dément : il signale qu'un autre rescapé, Gabriel Léger, né en 1812, vit encore à Gouloux, dans la Nièvre. Le clairon Guillaume Rolland est lui aussi encore en vie : il est fêté à Paris en 1914.

Postérité

Toponymie